GRAND-MÈRE, MON ANGE GARDIEN
De mes parents, je nai que de vagues souvenirs effacés. Mon père quitta ma mère alors quelle mattendait, et je nai plus jamais entendu parler de lui. Ma mère, elle, disparut bien trop tôt, emportée par une maladie soudaine alors que je navais quun an à peine. La maladie la consuma en un éclair, comme une bougie sous le vent.
Cest ma grand-mère, Mamie Yvonne, la mère de ma mère, qui ma élevée. Elle avait perdu son mari alors quelle était encore jeune, et avait consacré toute sa vie à sa fille puis à moi, sa petite-fille. Dès mon arrivée chez elle, un vrai lien spirituel nous unissait. Mamie Yvonne savait toujours ce que je désirais, et il ny avait jamais de malentendus entre nous.
Mamie Yvonne était aimée de tous, des voisins jusquaux instituteurs de lécole du village. Aux réunions de parents délèves, elle arrivait fréquemment avec un panier de petits gâteaux faits maisonselon elle, personne ne pouvait réfléchir lestomac vide après une journée de travail ! Jamais un mot de commérage ne franchissait ses lèvres. On venait souvent lui demander conseil. Jétais heureuse et fière davoir une telle grand-mère à mes côtés.
Quant à moi, ma vie sentimentale ressemblait à un long couloir dattente. École, université à Lyon, puis le travailtoujours pressée, toujours absorbée par mille tâches à la fois. Les garçons étaient là, mais aucun ne ma jamais vraiment touchée. Cela inquiétait beaucoup Mamie Yvonne.
Pourquoi restes-tu seule, ma petite Éloïse ? Vraiment, pas un seul garçon honnête ? Pour moi, tu es la plus jolie et la plus intelligente !
Je répondais par un sourire, mais au fond de moi, je savais bien quà trente ans, il serait temps de penser à fonder une famille.
La mort de mamie Yvonne fut soudaine. Elle ne sest simplement pas réveillée un matinson cœur avait cessé de battre durant son sommeil. Je narrivais pas à y croire. Jallais chaque jour travailler, faisais mes courses, mais la vie nétait plus quautomatisme. À la maison, il ne restait plus que Minette, notre chatte grise. La solitude me pesait terriblement.
Un jour, en prenant le RER pour rentrer, je lisais un roman quand un homme denviron quarante ans, élégant et bien mis, prit place en face de moi. Il me regardait fixement, et étrangement, ce nétait pas désagréable. Il engagea la conversation sur les livreset sur ce sujet, je pourrais parler des heures. « On se croirait dans un film », pensai-je. Quand vint mon arrêt, je regrettais de devoir partir, mais Pierre (cétait son prénom) me proposa de continuer la discussion dans un petit café tout proche. Jacceptai sans hésiter.
Dès lors, notre histoire saccéléra. Nous nous écrivions chaque jour, nous appelions, même si les rencontres restaient rares : Pierre était souvent accaparé par son travail. Je savais peu de choses sur son passé ou sa famille, il évitait toujours ces sujets, mais cela ne me dérangeait pas ; pour la première fois, je goûtais au bonheur daimer un homme.
Un samedi, Pierre minvita au restaurant, laissant entendre que ce serait une soirée particulière. Je compris quil allait me demander en mariage. Jétais folle de joie : enfin, une famille, des enfants, une vraie vie à deux, comme tout le monde Si seulement mamie Yvonne avait pu voir ce jour !
Le soir venu, étendue sur le canapé à songer à ma tenue pour cet événement mémorable, jarpentais les boutiques en ligne à la recherche de la robe parfaite, quand le sommeil memporta.
Cest alors que je vis mamie Yvonne entrer dans la pièce, vêtue de sa robe préférée, sasseoir à mes côtés et me caresser tendrement les cheveux. Étonnée, je me réjouis :
Mais mamie, tu nes plus là, comment peux-tu être ici ?
Ma petite Éloïse, je ne tai jamais quittée. Je suis là, près de toi, tout le temps, je vois tout, jentends tout, même si toi tu ne me vois pas Je suis venue tavertir : ne poursuis pas cette histoire, cet homme nest pas bon. Écoute ta grand-mère.
Et sur ces mots, elle seffaça.
Réveillée en sursaut, je restai de longues minutes interdite. Tant de réalisme dans ce rêve ! Pourtant, il ne me restait que cette inquiétude inexplicable. Pourquoi mamie mavait-elle mis en garde contre Pierre ? Elle ne le connaissait pas Incapable de choisir une robe, je me rendormis, lesprit perturbé.
Les jours suivants, je ne parvenais pas à menlever les paroles de mamie de la tête. Je navais jamais cru aux rêves prémonitoires, dautant quils ne métaient jamais arrivés auparavant. Mais ma grand-mère et moi avions toujours eu une connexion unique Peut-être savait-elle des choses, de là où elle était
Le samedi arriva enfin. Toujours indécise, jenfilai ma vieille robe bleue et partis pour le restaurant. Pierre remarqua immédiatement mon manque dentrain.
Quelque chose ne va pas, mon cœur ?
Non, tout va bien
Il tenta de me dérider par des plaisanteries, et à la fin du dîner, comme dans un conte, sagenouilla près de moi avec un écrin contenant une bague.
Tout à coup, je me sentis mal, la tête me tourna, et je vis mamie Yvonne, debout derrière la fenêtre, qui mobservait sans ciller. Ce fut comme un signal :
Je suis désolée, Pierre Je ne peux pas
Mais pourquoi, quai-je fait ?
Rien Jai toujours fait confiance à ma grand-mère
Je quittai la salle en courant. Il me rattrapa, le visage changé par la colère. Il magrippa bruisquement par le bras et éclata :
Tu refuses ? Très bien ! Reste donc avec ta Minette, tu ne trouveras jamais mieux, espèce de vieille fille !
Il tourna les talons, et je restai figée, anéantie. Était-ce là le Pierre que jaimais, si doux et cultivé ? Voilà mon rêve de famille envolé
Le lendemain, je pris mon courage à deux mains et allai voir Thibault, un camarade de classe devenu commissaire de police à Dijon. Je lui demandai de vérifier qui était vraiment Pierre, lui confiant une photo et le peu dinformations dont je disposais.
Deux jours après, Thibault me rappela :
Éloïse, ce nest pas réjouissant Pierre est un escroc notoire. Il séduit des femmes seules, les épouse, sarrange pour quelles signent leur appartement à son nom ou contractent des crédits, puis les met à la porte. Il a déjà été condamné plusieurs fois. Tu ten es sortie à temps
Jen restai bouche bée. Comment mamie avait-elle pu deviner ? Était-elle vraiment à mes côtés, de là-haut ? Quelle protection inespérée Merci, mamie, de ne jamais mabandonner et de veiller sur moi.
Soudain, le cœur plus léger, jachetai quelques courses et une boîte de pâtée pour Minette avant de rentrer chez moi. Je savais dorénavant que je nétais pas seulema grand-mère était toujours quelque part, attentive, discrète, mais présente.
On raconte que les âmes de nos proches continuent de veiller sur nous, devenant des anges gardiens, et nous préservent du malheur Jaimerais croire que cest vrai. Je le crois, du fond du cœur.






