— Ludivine, tu perds la tête à ton âge ! Tes petits-enfants vont déjà à l’école, et toi tu parles de mariage ? — Voilà ce que m’a lancé ma sœur quand je lui ai annoncé que j’allais me remarier. Mais pourquoi attendre ? Dans une semaine, Antoine et moi passons à la mairie, il faut que je prévienne ma sœur, pensais-je. Bien sûr, elle ne viendra pas à la cérémonie, nous vivons à des centaines de kilomètres. Et pas question de grande fête ou de cris de « Vive les mariés ! » à 60 ans. On va se marier discrètement, puis fêter ça à deux. On aurait pu ne jamais officialiser, mais Antoine y tenait. C’est un vrai gentleman : il tient la porte, m’aide à sortir de la voiture, m’aide à enfiler mon manteau… Pas question pour lui de vivre sans l’anneau au doigt. Il me l’a dit franchement : « Je ne suis plus un gamin, c’est du sérieux qu’il me faut. » Et pour moi, Antoine, même avec ses cheveux gris, c’est bien mon petit jeune homme à moi. Au travail, on lui voue un vrai respect, on l’appelle toujours “Monsieur Antoine”. Mais quand il me voit, il a vingt ans de moins. Il me prend dans ses bras et m’entraîne à danser sur le trottoir. J’en rougis de plaisir et de gêne : « Les gens regardent, ils vont se moquer ! » Et lui de répondre : « Quels gens ? Je ne vois que toi. » Quand on est ensemble, le monde disparaît. Mais il me reste ma sœur à prévenir. Je redoutais qu’elle, comme d’autres, me juge, alors que j’espérais tant son soutien. Finalement, j’ai pris mon courage à deux mains et l’ai appelée. — Ludivineee, s’est-elle exclamée d’une voix éberluée en apprenant que j’allais dire oui à la mairie, ça ne fait qu’un an que tu as perdu Victor et tu lui trouves déjà un remplaçant ! J’imaginais bien que j’allais la surprendre, mais je ne pensais pas que ce serait feu mon mari qui ferait scandale. — Tania, je n’oublie pas Victor, mais qui impose ces délais ? Dis-moi, c’est combien de temps avant d’oser être heureuse sans être jugée ? Sœur songeuse : — Par convenance, faudrait attendre au moins cinq ans. — Donc je devrais dire à Antoine : « Désolé, repasse dans cinq ans, je suis en deuil ? » Silence. — Et ça changera quoi ? Même dans cinq ans, on trouvera toujours des gens pour bavarder. Franchement, ça m’est égal. Mais ton avis à toi m’est précieux : si tu insistes, j’annule tout. — Écoute, je ne veux pas être responsable, alors marie-toi si tu veux ! Mais je ne comprends pas, et je ne cautionne pas. Tu as toujours été à part, mais je n’imaginais pas que tu finirais par tout perdre à la retraite. Espère un peu, attends encore un an au moins. Mais je n’ai rien lâché. — Tu dis “encore un an”. Et si Antoine et moi n’avions qu’un an devant nous ? Sanglots à l’autre bout du fil. — Fais comme tu veux… Je comprends qu’on veuille être heureux, mais tu as eu tant d’années… J’ai éclaté de rire. — Tania, sérieusement ? Tu as cru toutes ces années que j’étais heureuse ? Moi aussi, je l’ai cru. Et maintenant seulement je comprends que j’étais… un bon petit soldat. Je ne savais même pas qu’on pouvait vivre autrement, découvrir que la vie pouvait être douce ! Victor était un brave homme. Nous avons élevé deux filles, j’ai aujourd’hui cinq petits-enfants. Mon mari répétait toujours que la famille, c’est tout. Je ne le contredisais pas. On s’est épuisés pour la famille, puis pour les enfants, puis pour les petits-enfants. Ma vie, avec le recul, n’était qu’une course sans répit vers le “mieux”. À chaque étape, il fallait recommencer : la maison, puis la maison à la campagne, ensuite Victor voulait élever de la volaille pour nourrir les petits-enfants… On a fini par louer un hectare et s’effondrer d’épuisement chaque soir, sans jamais prendre le temps pour soi, alors que mes amies racontaient leurs voyages ou leurs soirées au théâtre. Moi, même pour faire les courses, je n’avais pas une minute ! Parfois, je n’avais même plus de pain, trop prise par les bêtes. Seule consolation : les enfants ont bien réussi. Ma fille aînée a changé de voiture grâce à notre ferme, la cadette a refait son appart… Alors bon, ce n’était pas inutile. Un jour, une amie ancienne collègue me rend visite : — Ludivine, je ne t’ai pas reconnue. Tu semblais revenir de cure ! Mais tu es à bout… Pourquoi tu te fais ça ? — Il faut aider les enfants… — Ils sont grands maintenant, pense à toi pour une fois ! À l’époque, je n’ai pas compris. Mais aujourd’hui, je sais : on peut vivre autrement, dormir à son gré, partir faire des courses, aller au cinéma, nager, skier… sans que personne n’en souffre ! Les enfants n’ont manqué de rien, ni les petits-enfants. Et surtout, je redécouvre le monde qui m’entoure. Avant, ramasser les feuilles m’agaçait. Maintenant, elles m’enchantent : je marche dans le parc, je les fais voler du pied, heureuse comme une gamine. J’aime la pluie, je la regarde de la fenêtre d’un café au chaud. Les nuages, les couchers de soleil, les balades dans la neige, la beauté de ma propre ville… Et tout ça, c’est Antoine qui me l’a montré. Quand Victor est mort brutalement, d’une crise cardiaque, tout a basculé. Les enfants ont liquidé la maison à la campagne, m’ont rapatriée en ville. J’errais, perdue, debout à cinq heures du matin, sans but… Et puis Antoine est entré dans ma vie. Voisin, copain de gendre, il nous a aidés à faire les déménagements. Il m’a avoué n’avoir jamais eu d’arrière-pensée, juste de la pitié pour une femme “éteinte”, mais sensible. Il m’a emmenée marcher, respirer l’air, s’asseoir sur un banc, manger une glace, nourrir les canards au parc. J’en élevais à la campagne, mais jamais je n’avais eu le temps de les observer : quelle surprise ! Ils sont si drôles à glisser et plonger ! — Je n’arrive pas à croire que je peux juste regarder des canards, dis-je. Chez moi, c’était toujours à la course, le bec dans le guidon… Ici, je profite. Antoine a souri, il m’a pris la main : — Je t’emmènerai voir mille choses, tu vas renaître… Il avait raison. J’ai découvert le bonheur simple, j’ai réappris à vivre, à aimer la vie, à aimer un homme. Mes filles m’en ont voulu, par fidélité à leur père. Cela m’a blessée, j’avais presque honte. Les enfants d’Antoine, eux, se sont réjouis : leur père était enfin heureux. Restait à le dire à Tania — j’ai attendu le dernier moment. — Alors, ce mariage, c’est pour quand ? a-t-elle fini par demander. — Ce vendredi. — Que veux-tu que je te dise ? Tous mes vœux de bonheur pour ce mariage tardif…, a-t-elle répondu sèchement. Le jour J, nous sommes partis à deux, bien habillés, panier de courses en main, direction la mairie. Et là, devant la porte, surprise : mes filles, mes gendres, mes petits-enfants, la famille d’Antoine, et… ma sœur ! Tania avait un énorme bouquet de roses blanches, coulait une petite larme puis a éclaté de rire : — Il fallait quand même que je voie à qui je confie ma sœur ! Ils s’étaient tous organisés pour être là, avaient réservé une table dans un resto du coin. Aujourd’hui, nous venons de fêter notre première année de mariage. Antoine est désormais un pilier de la famille. Je n’en reviens toujours pas : il m’arrive d’être outrageusement heureuse, et parfois, j’ai peur que ça s’arrête.

Lucienne, tu perds la tête ou quoi à ton âge ? Tes petits-enfants vont déjà à lécole, tu veux encore te marier ? Voilà ce que jai entendu de la part de ma sœur lorsque je lui ai annoncé que jallais épouser Antoine.

Mais pourquoi attendre ? Dans une semaine, Antoine et moi, on passe devant Monsieur le Maire, il fallait bien prévenir ma sœur. De toute façon, elle nallait sûrement pas traverser toute la France pour une cérémonie modeste. Nous habitons tellement loin lune de lautre. À 60 ans, je nai plus envie de grandes fêtes bruyantes, de champagne à gogo ou de cris « Vive les mariés ! ». Nous signerons les papiers tranquillement, puis nous irons fêter ça juste tous les deux.

On aurait pu ne pas se marier du tout, mais Antoine y tenait. Il est galant jusque dans lâme : il mouvre la porte de limmeuble, me tend la main pour sortir de la voiture, maide à enfiler mon manteau. Vivre en concubinage ? Ce nest pas pour lui. Il ma clairement dit : « Je suis un homme sérieux, pas un gamin. Je veux du concret. » Pour moi, Antoine, malgré ses tempes grisonnantes, restera ce jeune homme insouciant qui, dès quil me voit, perd aussitôt quarante ans. Au travail, on lappelle toujours par son prénom complet, avec respect. Mais quand il est près de moi, il oublie tout, me saisit dans ses bras et me fait tourner dans la rue, comme un adolescent. Moi, je suis heureuse mais jai encore un peu honte. Jose à peine lui dire : « Les gens vont nous regarder, ils vont se moquer » Il me répond toujours : « Je ne vois personne dautre que toi. » Et cest vrai : quand on est ensemble, jai limpression que le reste du monde disparaît.

Et puis, il y avait ma sœur, Agnès, à qui je devais tout raconter. Javais peur quelle me juge, tout comme les autres. Mais plus que tout, javais besoin de son soutien. Finalement, jai pris mon courage à deux mains et je lai appelée.

Mais Lucienne, enfin ! sest-elle écriée, encore sous le choc, tu viens à peine denterrer Victor il y a un an, et déjà tu le remplaces ! Je my attendais, oui, à la surprise, mais pas à ce quelle ramène tout à la mémoire de mon défunt mari.

Jai coupé court :
Agnès, je noublie rien, mais explique-moi, cest qui qui décide du bon moment ? Il y a une durée universelle pour retrouver le sourire ? Tu peux me donner une date officielle pour avoir le droit dêtre heureuse sans que tout le monde me juge ?

Ma sœur a réfléchi.
Pour la bienséance, il faudrait attendre au moins cinq ans

Donc il faudrait que je dise à Antoine : Désolée, attends encore cinq ans, en attendant je porte le deuil ?

Agnès est restée silencieuse.

Jai continué :
Et ça changerait quoi ? Que tu croies quaprès cinq ans, personne ne va jaser ? Il y aura toujours des langues de vipère. Franchement, je men moque Cest ton avis qui compte, alors si tu insistes, jannule tout.

Oh, je ne veux pas porter la responsabilité, mariez-vous demain si ça vous chante ! Mais sache que je ne comprends pas, je ne tapprouve pas. Tu as toujours été dans ton monde, mais là, tu dépasses les bornes. Attends au moins un an, tout de même

Mais je nai pas cédé.
Daccord Mais si avec Antoine, il ne nous restait justement quun an à vivre, quest-ce quon ferait alors ?

Ma sœur sest mouchée, émue.
Fais comme tu veux, Lucienne. Je comprends que chacun veut son bonheur Mais tu as été heureuse pendant tant dannées

Jai rit doucement.
Agnès, sérieusement ? Tu croyais vraiment que jétais heureuse tout ce temps ? Jy croyais aussi, jusquà récemment. Mais aujourdhui, je réalise que jétais surtout le pilier de famille. Travailler sans arrêt, soccuper des enfants, des petits-enfants, tout donner pour eux. On a élevé deux filles, maintenant jai cinq petits-enfants. Victor répétait que la famille, cest la chose la plus importante. Jai jamais protesté. Dabord, on a trimé pour la maison, ensuite pour lappartement de laînée, puis la voiture de la cadette et ainsi de suite.

Victor voulait absolument que nos petits-enfants aient leur viande maison. On a loué un hectare près dAngers : bêtes à nourrir, corvées, épuisement permanent. On se couchait à minuit, debout à cinq heures. Mes amies me racontaient leurs sorties à la mer, leur soirée au théâtre Javais à peine le temps daller à la supérette ! On passait des jours sans pain, tellement la ferme exigeait tout de nous. Mais voir nos filles et petits-enfants heureux, ça compensait la fatigue. Grâce à cet élevage, laînée a changé de voiture, la cadette a rénové sa salle de bain : au fond, notre labeur nétait pas vain.

Une ancienne collègue est venue me voir un jour, elle ma regardée, consternée.
Lucienne, je tai pas reconnue Tu te reposes ici, non ? Tas lair épuisée ! Pourquoi tant defforts ?
Comment faire autrement ? Faut bien aider nos enfants.
Ils sont grands, ils se débrouilleront très bien maintenant. Tu devrais penser un peu à toi.

Sur le coup, je nai pas compris ce que « vivre pour soi » voulait dire Mais aujourdhui si : dormir tant que je veux, me balader dans les boutiques, aller au cinéma, nager, faire du ski Personne nen souffre et, surprise, les enfants et petits-enfants vont très bien. Surtout, jai appris à voir le quotidien autrement.

Avant, ramasser les feuilles mortes à la campagne mirritait, maintenant, cest une fête pour les yeux. Traverser le parc, feuilleter du bout du pied, cest un bonheur simple. Jaime la pluie, vu que je ne dois plus sprinter pour rentrer les animaux. Parfois, je regarde les nuages, les couchers de soleil, la neige qui craque sous mes pas Jamais je navais vu notre ville, Nantes, aussi belle. Tout ça, je le dois à Antoine.

Après la mort de Victor, tout a basculé. Un matin, son cœur a lâché, il est parti avant même larrivée des secours. Les filles ont tout vendu, la maison, la ferme, et mont ramenée en ville. Les premiers jours, jerrant dans lappartement, réveillée à cinq heures sans savoir quoi faire.

Cest Antoine qui ma sortie de ce brouillard. Il était mon voisin et connaissait mon gendre. Il nous avait aidées pour le déménagement. Au début, il navait pas dintention, il la dit lui-même : il a surtout eu pitié en voyant cette femme éteinte. Il disait quil savait quau fond, jétais vivante, quil fallait juste me réveiller, me secouer. Il ma emmenée au jardin public, on sest assis, il a acheté des glaces, puis proposé daller jusquà létang pour nourrir les canards. Jen avais à la campagne, mais jamais pris le temps de les observer. Cest fou ce que cest drôle, de les voir faire des pirouettes pour attraper le pain.

Tu te rends compte, jai confié, que je nai jamais eu le temps dobserver les canards. Avec les miens, cétait, vite, la pâtée, la mangeoire, et rebelote !

Antoine a souri, ma pris la main :
Attends, ce nest quun début. Tu vas voir, la vie peut recommencer. Tu vas renaître.

Il avait raison. Chaque jour, je découvrais le monde comme une enfant. Petit à petit, ma vie davant me paraissait nêtre quun mauvais rêve. Je ne sais plus exactement quand jai compris que javais besoin dAntoine, de son sourire, de sa voix, de sa tendresse mais je me suis réveillée un matin certaine que lui et tout ce qui nous arrivait étaient devenus vitaux pour moi.

Mes filles nont pas accepté ma relation facilement. Elles maccusaient presque de trahir la mémoire de leur père. Ça ma blessée au plus profond : je me sentais coupable devant elles. Les enfants dAntoine, eux, étaient heureux pour leur père ; ils mont dit quils étaient rassurés de le voir reprendre goût à la vie. Restait à lannoncer à Agnès, ce que jai repoussé jusquau dernier moment.

Bon, alors, cest pour quand la Mairie ? a demandé Agnès après une longue conversation.
Ce vendredi.
Eh bien que dire tout le bonheur du monde pour vos vieux jours, a-t-elle conclu sans montrer denthousiasme.

Le vendredi, nous avons acheté champagne et petits plats pour deux, enfilé nos beaux habits, et appelé un taxi pour lhôtel de ville. Là, surprise : devant la porte, toutes mes filles, mes gendres, mes petits-enfants, les enfants dAntoine avec leurs familles, et ma sœur ! Agnès tenait un énorme bouquet de roses blanches et souriait à travers ses larmes.
Agnès ! Tu as fait tout ce chemin pour moi ?
Je voulais au moins voir celui à qui je te confie, ma-t-elle lancé en riant.

Ils sétaient tous organisés à lavance pour nous réserver une table dans un petit bistrot.

Il y a quelques jours, Antoine et moi avons fêté notre première année de mariage. Il fait désormais partie de la famille. Et moi, parfois, jai du mal à croire que cest réel Je suis tellement, incroyablement heureuse, que jai peur que le sort ne me rattrape.

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— Ludivine, tu perds la tête à ton âge ! Tes petits-enfants vont déjà à l’école, et toi tu parles de mariage ? — Voilà ce que m’a lancé ma sœur quand je lui ai annoncé que j’allais me remarier. Mais pourquoi attendre ? Dans une semaine, Antoine et moi passons à la mairie, il faut que je prévienne ma sœur, pensais-je. Bien sûr, elle ne viendra pas à la cérémonie, nous vivons à des centaines de kilomètres. Et pas question de grande fête ou de cris de « Vive les mariés ! » à 60 ans. On va se marier discrètement, puis fêter ça à deux. On aurait pu ne jamais officialiser, mais Antoine y tenait. C’est un vrai gentleman : il tient la porte, m’aide à sortir de la voiture, m’aide à enfiler mon manteau… Pas question pour lui de vivre sans l’anneau au doigt. Il me l’a dit franchement : « Je ne suis plus un gamin, c’est du sérieux qu’il me faut. » Et pour moi, Antoine, même avec ses cheveux gris, c’est bien mon petit jeune homme à moi. Au travail, on lui voue un vrai respect, on l’appelle toujours “Monsieur Antoine”. Mais quand il me voit, il a vingt ans de moins. Il me prend dans ses bras et m’entraîne à danser sur le trottoir. J’en rougis de plaisir et de gêne : « Les gens regardent, ils vont se moquer ! » Et lui de répondre : « Quels gens ? Je ne vois que toi. » Quand on est ensemble, le monde disparaît. Mais il me reste ma sœur à prévenir. Je redoutais qu’elle, comme d’autres, me juge, alors que j’espérais tant son soutien. Finalement, j’ai pris mon courage à deux mains et l’ai appelée. — Ludivineee, s’est-elle exclamée d’une voix éberluée en apprenant que j’allais dire oui à la mairie, ça ne fait qu’un an que tu as perdu Victor et tu lui trouves déjà un remplaçant ! J’imaginais bien que j’allais la surprendre, mais je ne pensais pas que ce serait feu mon mari qui ferait scandale. — Tania, je n’oublie pas Victor, mais qui impose ces délais ? Dis-moi, c’est combien de temps avant d’oser être heureuse sans être jugée ? Sœur songeuse : — Par convenance, faudrait attendre au moins cinq ans. — Donc je devrais dire à Antoine : « Désolé, repasse dans cinq ans, je suis en deuil ? » Silence. — Et ça changera quoi ? Même dans cinq ans, on trouvera toujours des gens pour bavarder. Franchement, ça m’est égal. Mais ton avis à toi m’est précieux : si tu insistes, j’annule tout. — Écoute, je ne veux pas être responsable, alors marie-toi si tu veux ! Mais je ne comprends pas, et je ne cautionne pas. Tu as toujours été à part, mais je n’imaginais pas que tu finirais par tout perdre à la retraite. Espère un peu, attends encore un an au moins. Mais je n’ai rien lâché. — Tu dis “encore un an”. Et si Antoine et moi n’avions qu’un an devant nous ? Sanglots à l’autre bout du fil. — Fais comme tu veux… Je comprends qu’on veuille être heureux, mais tu as eu tant d’années… J’ai éclaté de rire. — Tania, sérieusement ? Tu as cru toutes ces années que j’étais heureuse ? Moi aussi, je l’ai cru. Et maintenant seulement je comprends que j’étais… un bon petit soldat. Je ne savais même pas qu’on pouvait vivre autrement, découvrir que la vie pouvait être douce ! Victor était un brave homme. Nous avons élevé deux filles, j’ai aujourd’hui cinq petits-enfants. Mon mari répétait toujours que la famille, c’est tout. Je ne le contredisais pas. On s’est épuisés pour la famille, puis pour les enfants, puis pour les petits-enfants. Ma vie, avec le recul, n’était qu’une course sans répit vers le “mieux”. À chaque étape, il fallait recommencer : la maison, puis la maison à la campagne, ensuite Victor voulait élever de la volaille pour nourrir les petits-enfants… On a fini par louer un hectare et s’effondrer d’épuisement chaque soir, sans jamais prendre le temps pour soi, alors que mes amies racontaient leurs voyages ou leurs soirées au théâtre. Moi, même pour faire les courses, je n’avais pas une minute ! Parfois, je n’avais même plus de pain, trop prise par les bêtes. Seule consolation : les enfants ont bien réussi. Ma fille aînée a changé de voiture grâce à notre ferme, la cadette a refait son appart… Alors bon, ce n’était pas inutile. Un jour, une amie ancienne collègue me rend visite : — Ludivine, je ne t’ai pas reconnue. Tu semblais revenir de cure ! Mais tu es à bout… Pourquoi tu te fais ça ? — Il faut aider les enfants… — Ils sont grands maintenant, pense à toi pour une fois ! À l’époque, je n’ai pas compris. Mais aujourd’hui, je sais : on peut vivre autrement, dormir à son gré, partir faire des courses, aller au cinéma, nager, skier… sans que personne n’en souffre ! Les enfants n’ont manqué de rien, ni les petits-enfants. Et surtout, je redécouvre le monde qui m’entoure. Avant, ramasser les feuilles m’agaçait. Maintenant, elles m’enchantent : je marche dans le parc, je les fais voler du pied, heureuse comme une gamine. J’aime la pluie, je la regarde de la fenêtre d’un café au chaud. Les nuages, les couchers de soleil, les balades dans la neige, la beauté de ma propre ville… Et tout ça, c’est Antoine qui me l’a montré. Quand Victor est mort brutalement, d’une crise cardiaque, tout a basculé. Les enfants ont liquidé la maison à la campagne, m’ont rapatriée en ville. J’errais, perdue, debout à cinq heures du matin, sans but… Et puis Antoine est entré dans ma vie. Voisin, copain de gendre, il nous a aidés à faire les déménagements. Il m’a avoué n’avoir jamais eu d’arrière-pensée, juste de la pitié pour une femme “éteinte”, mais sensible. Il m’a emmenée marcher, respirer l’air, s’asseoir sur un banc, manger une glace, nourrir les canards au parc. J’en élevais à la campagne, mais jamais je n’avais eu le temps de les observer : quelle surprise ! Ils sont si drôles à glisser et plonger ! — Je n’arrive pas à croire que je peux juste regarder des canards, dis-je. Chez moi, c’était toujours à la course, le bec dans le guidon… Ici, je profite. Antoine a souri, il m’a pris la main : — Je t’emmènerai voir mille choses, tu vas renaître… Il avait raison. J’ai découvert le bonheur simple, j’ai réappris à vivre, à aimer la vie, à aimer un homme. Mes filles m’en ont voulu, par fidélité à leur père. Cela m’a blessée, j’avais presque honte. Les enfants d’Antoine, eux, se sont réjouis : leur père était enfin heureux. Restait à le dire à Tania — j’ai attendu le dernier moment. — Alors, ce mariage, c’est pour quand ? a-t-elle fini par demander. — Ce vendredi. — Que veux-tu que je te dise ? Tous mes vœux de bonheur pour ce mariage tardif…, a-t-elle répondu sèchement. Le jour J, nous sommes partis à deux, bien habillés, panier de courses en main, direction la mairie. Et là, devant la porte, surprise : mes filles, mes gendres, mes petits-enfants, la famille d’Antoine, et… ma sœur ! Tania avait un énorme bouquet de roses blanches, coulait une petite larme puis a éclaté de rire : — Il fallait quand même que je voie à qui je confie ma sœur ! Ils s’étaient tous organisés pour être là, avaient réservé une table dans un resto du coin. Aujourd’hui, nous venons de fêter notre première année de mariage. Antoine est désormais un pilier de la famille. Je n’en reviens toujours pas : il m’arrive d’être outrageusement heureuse, et parfois, j’ai peur que ça s’arrête.
Deux ans après notre divorce, j’ai croisé mon ex-femme à Barcelone : c’est à cet instant que j’ai tout compris, mais quand je lui ai demandé de recommencer, elle s’est contentée de sourire et de refuser d’un signe de tête…