Geneviève était mauvaise. Vraiment mauvaise, au point que lon en avait presque pitié. Tout le monde essayait de lui faire comprendre quelle était une mauvaise femme, une mauvaise, et en plus, une malheureuse. Évidemment, pas de mari, le fils était adulte et vivait loin. Geneviève était seule, inutile à qui que ce soit.
Elle arriva au travail un lundi, alors que les collègues se vantaient les uns des autres, racontant comment ils avaient nettoyé le jardin, préparé de la confiture ou rangé la grange le weekend. Geneviève restait muette : que pouvaitelle dire ? Elle navait rien à dire, pas de mari, lenfant était grandi, alors elle se taisait à bon entendeur.
Ce jour-là, elle sétait accordée une sortie anticipée, comme elle le faisait souvent, deux fois par mois. Tous hochaient la tête dun air réprobateur, sachant où elle se rendait : chez ses nombreux amants. Au bureau, on était persuadé que Geneviève accumulait les amours, tant elle était « mauvaise ».
« Geneviève dit sa mère pourquoi estu ainsi ? »
« Ainsi? » répliqua la fille.
« Si désordonnée Au moins, trouvetoi un petit mari, ma fille. Il nest jamais trop tard pour un second enfant, on en voit bien des quaranteans et plus aujourdhui. »
« Maman, pourquoi auraisje besoin dun mari ou dun second enfant ? Jai déjà mon fils, je nai besoin daucun autre. Quant à ce mari, pourquoi faudraitil que jen aie un quand jai déjà Olivier ? »
« Geneviève! Réveilletoi! Olivier nest pas ton ami! »
« Ce nest pas vrai, il est le mien! Il minvite à un dîner chaque semaine, moffre des présents, maide à préparer les vacances, ne me demande pas de laver les fenêtres de sa mère, ne me contraint pas à faire la lessive des sousvêtements, ne réclame pas de repas, ne me charge pas de problèmes, ne prend pas toute la place sur le canapé. »
« Bien sûr, tout cela revient à la pauvre épouse! Tu veux que tout cela tappartienne? »
Non, je refuserai. Jai plus de quarante ans, jai déjà été mariée deux fois, et jai fui le bonheur chaque fois que je lai senti. Mon premier époux, le père de mon fils, était celui que ma mère mavait poussé à épouser à dixhuit ans parce quil était plus âgé, plus sage, plus sérieux, riche et respectable. Jai passé cinq longues années enfermée, sans pouvoir étudier, voir des amies, ni même moccuper de mon fils sans craindre dêtre jugée. Au moins, jétais dans le confort. Une fois par mois, il me sortait comme un animal de foire pour exhiber « la jeune épouse respectable » devant les voisins. Il nhésitait pas à fréquenter dautres femmes, et quand je le quittai, il réclama tout, même les sousvêtements.
Ma seconde union fut par amour, pendant que jétudiais le jour et travaillais le soir pour ne pas dépendre du père de mon fils. « Geneviève! Comment osestu? », sécria ma mère, « naije jamais réprimandé tes choix? Jai toujours veillé à ce que tu ne manques de rien. »
« Ce nest pas seulement toi, Maman, il y a aussi ce père qui craignait que je mapproche trop de ton cou, que je minstalle à tes côtés avec mon enfant. »
Je travaille à deux emplois, rentre à la maison, passe au magasin, prépare les repas, fais la lessive, je garde mon fils, je moccupe du foyer, je ne possède aucune voiture, aucun bien. Pourquoi? Parce que le mari a besoin dun salarié pour prendre le tramway au travail, comme toutes les femmes dalors. Qui prépare le dîner? Je le fais, je mets la table, je lave, je repasse, puis je dois encore contenter le mari sous peine quil ne parte à droite. Largent manque? Alors cest ton enfant qui manque dargent. Si javais donné naissance à mon propre héritier, les choses seraient différentes, mais ce nest pas le cas, alors cherche un autre à soutenir.
« Tu ne payes pas les réparations de la voiture? Mais nous sommes une famille! » comparaisje mon salaire à celui de mon mari qui gagne sans rien faire. « Tu as de la chance, nestce pas? » « Tu pars? » « Allezvousen, qui a besoin de vous avec un enfant? »
Je me souviens avoir épousé pour largent comme pour lamour, parfois lun, parfois lautre, sans réelle différence. Tout allait bien pour les autres, mais pas pour moi.
« Geneviève, comment astu passé le samedi? »
« Jai passé le temps avec Nicolas et Marion, jai cuisiné des crêpes, jai épousseté, aspiré, lavé le sol, fait la lessive, couché les enfants, nourri le père, repassé, puis je me suis couchée à une heure du matin. Le matin, les enfants se sont levés très tôt, ont demandé des crêpes, je les ai préparées, puis Nicolas et Marion sont venus, jai fait rôtir du poulet, préparé des salades, une pizza, nous avons dîné, les ai raccompagnés, nettoyé un peu, et je me suis endormie à onze heures, réveillée seulement par le père qui me poussait au lit. »
« Maman, je ne me souviens pas que tu aies quitté Léon ainsi, que tu aies mis lenfant sur le dos et fugué? »
« Tu étais indépendante, et ces mots là me manquent. »
« Veuxtu que je te raconte mon weekend? Vendredi soir, Olivier ma appelé pour savoir si je prendrais Timothée, le chat de la petite amie de mon fils, en montagne. Bien sûr que je lai accepté. Le soir, le fils et sa compagne mont amenée le chat, nous ont offert une pizza, je lai dévorée et me suis affalée devant les séries, sans avoir à me lever avant le samedi. Le matin, jai nourri Timothée, préparé un café, épousseté, mis quelques vêtements dans la machine, je tai appelée pour tinviter au musée ou simplement discuter, mais cest ton père qui a décroché, te trouvant les mains mouillées en train de faire la vaisselle. Il ma traitée de paresseuse, disant que ma mère travaillait dur, tandis que moi je flânais dans les musées. Jai finalement accepté daller au musée, il y avait une exposition de ton peintre préféré. Après, jai flâné dans les boutiques, rappelé Timothée, rentré, le chat dormait paisiblement. Je nai plus envie daller nulle part, je me suis allongée sur le canapé et regardé une série. Le dimanche, nous avons dormi jusquà onze heures, je voulais tinviter à une promenade en bateautram, mais cest Marion qui a décroché le téléphone, te disant que tu étais occupée à laver la vaisselle ou à ranger la table. Le soir, Olivier ma invitée au restaurant, jai accepté: je suis une femme libre, je ne connais pas les détails de sa femme, ses problèmes ne me concernent pas, et il ne mimpose rien. Jai passé une belle soirée, je suis allée travailler reposée le lendemain. »
Jessayais de fréquenter des hommes non mariés, maman. Cest le désespoir. On trouve toujours des garçons qui cherchent une mère ou des veuves, des femmes déjà mariées une, deux ou trois fois, avec une ribambelle denfants. Que voistu dans mes yeux, maman? Le monde a changé, tu le sais.
Un homme ma affirmé que je devais prendre ses enfants, que, parce que je suis femme, jai un amour inné pour tous les enfants. Il allait les nourrir, ainsi que son exépouse, puisque, quoi quil en soit, elle reste la mère de ses enfants. Nous vivrions de mon salaire, lui dépensant le reste de son argent en pêche, promettant de me nourrir de bons poissons. Quand je lui ai demandé sil aiderait mon fils, il sest indigné, rappelant que Léon avait déjà son père, que jétais la mère, que je devais donc assumer la charge. Jai alors compris que jétais devenue la mauvaise, lavare, la manipulatrice, prête à faire porter à un pauvre homme le fardeau de mon enfant pour vivre à la légère.
Alors, maman, jai trouvé Olivier. Oui, je suis mauvaise à tes yeux, mais je nai aucune honte de ma vie. Ça me fait mal de te voir ainsi, et cest pourquoi je tente de te tirer, ne seraitce quun instant, de ta maison, comme aujourdhui, en te mentant à mon père et à toi sur le besoin daide. Maman, tout va bien pour moi, nous allons maintenant nous occuper de nous, tu passeras du temps utile avec moi, ta fille.
« Tu as perdu la raison, Geneviève, et le père? »
« Quy atil de mal au père? Il est malade? »
« Non, mais le déjeuner »
« Je ne croirai jamais que tu naies pas préparé le déjeuner. »
« Il faut le réchauffer, et puis, Nicolas »
« Maman! Je peux être vexée, sérieusement je sais que je suis mauvaise, laissemoi être bonne, reposonsnous je ten prie »
Au travail, le lundi, les femmes racontent leurs fatigue et leurs repos. Geneviève sourit dun air rusé, tout le monde sait quelle est mauvaise, elle avance dun pas dansant, souriant à quelque chose que personne dautre ne voit. Il est clair que les pensées qui occupent son esprit sont bien sombres.







