Les années de solitude : six ans d’épreuves sans l’être aimé

Les années de solitude : six ans dépreuve sans lêtre aimé.
Camille se sentait éreintée. Depuis que son mari était parti il y a six ans, elle vivait seule. Sa fille, mariée depuis un an, avait quitté Bordeaux pour sinstaller à Lyon.
À quarante-deux ans à peine, Camille était encore dans la fleur de lâge. Lâge mûr, la seconde jeunesse. Elle excellait en cuisine, ses cornichons maison aux tomates faisaient le bonheur de toute la famille, un véritable chef-dœuvre. Mais pour qui cuisiner, désormais ? Les bocaux vides salignaient inutilement sur le balcon.
« Est-ce que je finirai seule, moi, si belle encore ? » lâchait Camille à ses amies. Celles-ci la rassuraient : « Mais non ! Il te faut simplement trouver un homme, Camille ! Plein de célibataires cherchent lamour ! »
Lune delles lui suggéra de sadresser à une agence matrimoniale : « LHomme Idéal ». Lidée la mettait mal à laise, presque honteuse : sen remettre à une agence, à son âge ! Mais le chiffre quarante-deux simposacette perspective langoissait. Dans lappartement silencieux, la vieille horloge de la grand-mère, qui cognait lourdement chaque heure sur le mur, lui rappelait chaque minute envolée.
Finalement, Camille franchit la porte de lagence. Derrière le bureau lattendait une femme sympathique, arborrant des lunettes couleur mûre.
Ici, nos candidats sont exquis, je vous jure, dit-elle en souriant. Venez, asseyons-nous devant la base de données !
Oui, ils semblent charmants, fit Camille dun ton sceptique, mais comment savoir si lun deux est fait pour moi ?
Nous avons pensé à tout, répondit la conseillère. On vous offre une semaine dessai avec celui que vous choisissez. Cest amplement suffisant pour savoir si ça peut marcher, non ? Sinon, on passe au suivant.
Camille fut piquée par la nouveauté du concept.
Et que proposez-vous, exactement ?
Un homme, pardi ! Une semaine sous le même toit, rien de plus franc. Ici, on ne joue pas la carte des demoiselles effarouchées ni des déséquilibrés.
Un sourire nerveux étira les lèvres de Camille. Avec la conseillère aux lunettes mûre, elle sélectionna cinq candidats. Elle régla de bon cœur la somme de quatre-vingt euros, puis fila chez elle en hâte. Le premier homme devait arriver ce soir-même.
Camille enfila une robe émeraude la couleur de lespérance et sortit de son écrin ses boucles doreille en diamant, si rarement portées.
Ding dong !
Camille jeta un œil par le judas et aperçut les roses. Elle laissa échapper un petit trille de joie. Elle ouvrit : lhomme était élégant, fidèle à sa photo.
Ils sassirent ; la table croulait sous les mets, le bouquet de roses trônait au centre. Camille lobservait du coin de lœil, son cœur battant : cest lui, je nen veux pas dautre.
Elle servit la salade. Lhomme fronça les sourcils :
Pourquoi tant de sel ?
Gênée, Camille sourit et lui servit le canard rôti. Il en mâcha un morceau :
Cest un peu dur, non ?
Rien ne lui convenait. Son esprit embrouillé, Camille avait oublié le vin sur lequel elle avait tant hésité. Elle emplit enfin les verres, lança :
À notre rencontre !
Il huma la coupe, shumecta les lèvres :
Ah, cest du petit vin, ça
Il se leva :
Bon, voyons ta déco
Camille attrapa la gerbe de roses, la lui tendit :
Je naime pas du tout les roses. Au revoir.
Cette nuit-là, Camille pleura un peu. Lamertume était vive, mais il restait quatre essais.
Le lendemain, le suivant franchit la porte :
Salut !
Une odeur forte de pastis le précédait. Camille lui demanda, mi-sourire :
Tu as déjà arrosé notre rendez-vous ?
Il rétorqua :
Bah, voyons, détends-toi ! Tu as une télé ? Ya le match ! On pourra discuter devant BordeauxMarseille
Tu regarderas la télé chez toi, répondit Camille, glaciale.
La nuit fut encore solitaire, et pleine de soupirs.
Un jour plus tard, le troisième candidat arriva. Il nétait vraiment pas beau : blouson élimé, ongles noirs, chaussures crottées. Camille pensa à lexpulser gentiment, mais décida de lui offrir un dîner. Il mangeait à belles dents, la couvrait de compliments maladroits. Gênée, elle sortit ses cornichons au sel.
Oh là là ! sexclama-t-il. Cest le meilleur que jaie jamais goûté !
À cet instant, le vieux carillon sonna. Lhomme prêta loreille :
Cest quoi ce bruit ?
Il fila dans le salon, grimpa sur le tabouret et examina l’antique pendule.
Attendez, je vais la remettre en marche ! Un tournevis ?
Rapidement, la pendule sonna dun timbre clair et ferme. Camille se sentit heureuse, sourit à ce doux son. Elle y vit un signe, pensa que ce bricoleur devait devenir son mari. Le fait quil ait les chaussures sales ? Un détail, ça se lave ! Troisième homme, chiffre porte-bonheur
La nuit approchait. Camille sétait préparée chez lesthéticienne, avait sorti les draps brodés couverts de grosses pivoines (elle, les fleurs, elle adorait). Quand elle sortit de la salle de bain, lhomme dormait déjà, même pas déshabillé. Camille le regarda dormir avec tendresse :
Pauvre chéri, il doit être épuisé.
Elle sallongea prudemment.
Le cauchemar commença aussitôt. Cet homme se révéla champion incontesté du ronflement. Bruyant, entêtant. Camille tenta de se cacher sous loreiller, puis de le retourner : rien ny fit. Elle ne dormit pas, la nuit toute entière.
Au matin, le prétendant sinstalla dans la cuisine, où Camille lattendait, cernée :
Alors, jemmène mes affaires ce soir ?
Non, désolée, tu es gentil mais ce nest pas possible.
Le quatrième, barbu, lui évoquait un héros de vieux film de géologie. Elle le laissa même fumer dans la cuisine. Il tira une bouffée :
Camille, soyons clairs : je suis un homme libre. Jaime la pêche, partir avec mes amis. Je ne supporte pas quon me demande où je suis à chaque instant, daccord ?
Camille le fixa tandis quil tapotait sa cendre dans le pot de lorchidée.
Tu vas aussi traîner chez les autres femmes ?
Il éclata de rire :
Pourquoi pas ? Je tai dit : la liberté, cest normal pour un homme !
Après son départ, Camille aéra la cuisine longuement, la tête prise dans un étau comme si tout son courage sétait enfui. Même laver la vaisselle lui semblait insurmontable.
Le lendemain matin, un rayon de soleil filtrait derrière les rideaux, les moineaux gazouillaient. Camille séveilla étonnamment légère. Samedi. Pas dhoraires, personne pour la houspiller, pas de râleries, pas de grondements, pas de ronflements. La vaisselle ? Elle la ferait quand elle aurait envie. La paix, la vraie liberté.
Soudain, le téléphone sonna :
Camille ! Cest lagence « LHomme Idéal ». Un autre candidat vous attend ce soir, vous vous souvenez ? Cest le bon, celui-là, cest sûr !
Camille sécria dans le combiné :
Rayez-moi, sil vous plaît ! Retirez-moi de la liste, je ne veux plus rien savoir ! Le meilleur homme, cest celui qui nest pas là !
En riant, elle ouvrit en grand ses rideaux.

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De son retour du chantier, mon mari n’est pas revenu seul : il portait dans ses bras un petit garçon…