Grand-père
Cétait un soir dété, latmosphère flottait, étrange, comme alourdie par la chaleur, quand je revenais à la maison après mon entraînement descrime. Les lampadaires grésillaient faiblement, projetant des ombres liquides sur le trottoir de la rue des Platanes. Japerçois alors un vieux monsieur, vraiment très âgé, qui gît sur le bitume sans réussir à se relever. Les passants, silhouettes floues et pressées, lévitaient soigneusement certains marmonnaient quil devait être saoul, dautres accéléraient le pas, leurs regards fuyants. Pourtant, lui, glissant dans la lumière orangée, tendait désespérément ses mains vers les ombres et baragouinait dans un souffle rauque, presque un mugissement.
Ma mère, Clémence, ma toujours appris à tendre la main à ceux qui en ont besoin, peu importe la situation. Alors jai approché, mon cœur battant comme une montre fêlée, et jai demandé : « Est-ce que je peux vous aider, monsieur ? » Mais il ne put quémettre des sons indistincts, ses doigts tremblants saccrochaient à lair.
Une femme sest arrêtée, sa voix coupante tranchait lair : « Ne tapproche pas ! Tu ne vois pas quil est ivre ? Tu vas attraper je ne sais quoi ! Ce vieil homme est tout sale, fais attention ! » Je me suis penchée, et là jai vu : ses mains étaient tachées de rouge, la lumière du crépuscule rendant la scène irréelle, presque picturale. Un frisson traversa mon échine. Jai tenté de comprendre ce qui lui était arrivé, mais il ne fit que brandir un vieux sac en plastique râpé, dans lequel tintaient des éclats de verre brun. Il ramassait, un par un, les fragments de bouteilles qui jonchaient le sol. Voilà pourquoi ses paumes saignaient.
Je sortis alors de mon sac des lingettes et, les gestes engourdis, nettoyai ses blessures, prise dun étrange sentiment de détresse je ne voulais pas, je lavoue, tacher mes vêtements de sang, même dans ce rêve.
Lorsque ses mains furent plus propres, je laidais à se relever. Entourée de réverbères déformés, je lui demandai son adresse. Toujours capable seulement de marmonner, il désigna le vieux bâtiment quai de la Loire dun doigt recroquevillé. Arrivées devant une porte dimmeuble couverte de lierre, il tapota le digicode et, avec grande application, me montra deux chiffres sur ses doigts. Jai alors compris : cétait le numéro de son appartement.
Jappelai. Une voix féminine, inquiète et tranchante, filtra par linterphone. Le vieux monsieur répondit de ses gémissements rauques. En quelques secondes, une femme et un homme se précipitèrent dehors, les cheveux en bataille. Ils se jetèrent sur le grand-père, lui pincèrent les joues, écartèrent doucement ses bras, cherchant des traces de blessure. Lhomme me remercia, la voix tordue par lémotion, puis porta le vieil homme à lintérieur comme sil redevenait soudain léger.
La femme, elle, ne cessait de me demander comment me remercier, ce qui me ferait plaisir. Jai décliné dun geste, mais alors elle sarrêta soudain comme si un rayon de lune lui traversait la tête et fila dans lescalier. Elle réapparut quelques instants plus tard, brandissant une vaste corbeille de framboises rouges comme des pierres précieuses. « Elles sont du jardin ! » sexclama-t-elle, fière comme une petite fille. Je refusai poliment. Mais elle insista, mains tremblantes : « Prends ! Prends donc ! Nous étions morts dinquiétude en revenant de la maison de campagne et en constatant que le grand-père nétait pas rentré »
Puis, dans cette lumière de fin de songe, elle me confia dune voix basse : « Vois-tu, pendant la guerre, il sest fait capturer par les Allemands. Il occupait un poste important et, pour ne rien trahir, il sest blessé la langue lui-même. Là-bas, les conditions étaient terribles. Quand il a enfin été libéré, linfection avait tout ravagé. Il a dû être amputé dune partie de la langue, alors désormais, il ne peut plus que grogner, comme sil était sourd-muet » Sa voix trembla. « Depuis que notre fille Jeanne sest coupé le pied sur un tesson, il fait la tournée du square chaque soir, ramassant le verre, pour que les enfants ne se blessent pas. Mais il est si vieux parfois ses jambes le trahissent. Une fois, il est resté cinq heures dans la cour, allongé par terre, sans que personne nintervienne. On a failli devenir fous de peur Merci à toi. »
Je restai pétrifiée, muette, la corbeille lourde entre mes bras. Je me suis inclinée oui, inclinée, car je ne trouvais aucun mot puis jai commencé à rentrer sous le ciel violet. À mi-chemin, les larmes me montaient aux yeux, me brûlaient. Pourquoi, en France, avons-nous parfois le cœur si endormi ? Pourquoi tournons-nous si rapidement le regard ? Je supplie chacun dentre nous : si vous voyez quelquun à terre, ne présumez pas quil est juste ivre. Approchez-vous ! Peut-être votre aide est-elle attendue. Surtout vous, la jeunesse, souvenons-nous : nous sommes humains, pas des porcs.







