Papa, je te présente ma future épouse, et ta belle-fille, Clémence ! Émile rayonne de bonheur.
Quoi ?! sétonne le professeur, docteur en sciences, Gérard Moreau. Si cest une blague, elle nest vraiment pas drôle.
Il jette un regard dédaigneux aux mains rugueuses de la « petite bru » et remarque la saleté incrustée sous ses ongles. Il se dit que cette jeune femme ne doit sûrement pas connaître leau ni le savon.
« Mon Dieu ! Heureusement que ma chère Eugénie naura pas vu pareille honte ! Pourtant, nous avons tout fait pour inculquer à ce garçon les meilleures manières », songe-t-il intérieurement, découragé.
Ce nest pas une plaisanterie ! répond fermement Émile. Clémence va sinstaller chez nous, et dans trois mois, nous nous marierons. Si tu refuses dassister à notre mariage, tant pis pour toi !
Bonjour ! sourit Clémence, et se dirige naturellement vers la cuisine. Voilà des quiches, de la confiture de framboises, des cèpes séchés, elle énumère le contenu de son vieux cabas usé.
Gérard porte la main à son cœur en voyant la confiture déborder dun pot et tacher la nappe immaculée.
Émile ! Reprends-toi ! Si cest une vengeance, tu vas trop loin Où as-tu déniché cette fille ignorante ? Elle ne restera pas dans ma maison ! Tempête le professeur.
Jaime Clémence. Ma femme a le droit de vivre chez moi ! répond Émile, un sourire moqueur aux lèvres.
Gérard comprend alors que son fils se paie de lui. Il ne discute plus, rentre dans sa chambre en silence.
Depuis quelques temps, la relation avec Émile sest détériorée. Depuis la mort de sa mère, Émile est devenu incontrôlable. Il a abandonné la faculté, répond avec insolence à son père et mène une vie insouciante.
Gérard avait espéré que son fils changerait, quil redeviendrait celui davant, intelligent et bienveillant. Mais chaque jour le voit séloigner davantage. Et aujourdhui, il amène dans leur maison cette campagnarde. Gérard comprend quil ne validera jamais ce choix, mais il accueille tout de même celle quil ne comprend pas
Peu de temps après, Émile et Clémence se marient. Gérard refuse de venir au mariage, il ne veut rien savoir de cette bru mal venue. Il est fou de rage que la place de la douce Eugénie, parfaite maîtresse de maison, revienne à une jeune femme sans manières, incapable daligner deux mots convenablement.
Clémence, feignant dignorer lhostilité de son beau-père, essaie de se rendre utile, mais ne fait que susciter plus dagacement. Pour Gérard, elle nincarne rien de positif : elle est inculte et ses habitudes sont grossières.
Après quelque temps à faire semblant dêtre un époux modèle, Émile sombre à nouveau dans lalcool et la débauche. Les disputes entre les jeunes deviennent monnaie courante, ce qui satisfait Gérard, espérant que Clémence finirait par quitter sa maison.
Monsieur Moreau, votre fils demande le divorce, il me met à la porte et jattends un enfant ! Clémence débarque un jour en larmes dans le bureau de son beau-père.
Dabord, pourquoi vouloir partir à la rue ? Tu as bien ta famille Quant au fait dêtre enceinte, cela ne taccorde pas le droit de rester ici après le divorce. Désolé, mais je ne me mêlerai pas de vos histoires, tranche Gérard, secrètement soulagé de voir enfin partir cette bru indésirable.
Abattue et peinée de navoir jamais été acceptée par son beau-père, Clémence commence à rassembler ses affaires. Elle ne comprend pas pourquoi Émile, quelle aime, la traite soudainement comme un chien, fuyant et la laissant seule. Et quoi si elle vient de la campagne ? Elle aussi a une âme et des sentiments
***
Huit ans ont passé Gérard vit aujourdhui dans une maison de retraite près de Bordeaux. Les dernières années lont rendu faible. Émile en a vite profité, expédiant rapidement son père dans un établissement pour se débarrasser de toute responsabilité.
Le vieil homme sest résigné à sa condition, conscient quil ny a plus de retour possible. Au fil de sa vie, il a enseigné à des milliers de personnes la bienveillance, le respect, limportance de prendre soin des autres. Il reçoit encore des lettres de gratitude de ses anciens élèves Mais, avec ses propres enfants, il ny est jamais parvenu
Gérard, tu as de la visite ! lance son voisin de chambre, revenant dune promenade.
Qui ça ? Émile ? sexclame le vieux monsieur, bien quil sache que cest impossible. Son fils ne lui rendrait jamais visite, tant il le déteste
Je sais pas, on ma juste dit de te prévenir. Allez, va voir ! rigole le voisin.
Gérard attrape sa canne et savance péniblement vers la petite pièce étouffante près de la cour. Dès quil laperçoit de loin, il la reconnaît.
Bonjour, Clémence ! laisse-t-il échapper dans un souffle, baissant la tête. Apparemment, il éprouve encore une grande culpabilité envers cette jeune femme sincère et simple, quil na pas défendue il y a maintenant huit ans
Gérard ! sétonne lélégante visiteuse. Vous avez tellement changé Vous êtes souffrant ?
Un peu, répond-il avec un demi-sourire. Que faites-vous ici ? Comment mavez-vous trouvé ?
Cest Émile qui ma dit. Vous savez, il na aucun désir de voir son fils, ni de soccuper de lui. Mais le petit demande toujours à venir, à voir son père, et son grand-père Ce nest pas la faute de Paul si vous ne le reconnaissez pas. Il souffre de manquer de famille Nous ne sommes que tous les deux, dit-elle dune voix tremblante. Pardonnez-moi, je naurais sans doute pas dû venir jusque là.
Attends ! la rattrape le vieil homme. Comment va Paul ? Je me souviens, la dernière photo que tu avais envoyée, il navait que trois ans.
Il est là, à lentrée. Tu veux le voir ? demande Clémence, hésitante.
Bien sûr, fais-le entrer ! sexclame Gérard, soudain réconforté.
Paul, petit garçon brun, véritable copie miniature dÉmile, pénètre dans la pièce. Timidement, il sapproche de ce grand-père inconnu.
Bonjour, mon garçon ! Comme tu as grandi le vieux monsieur fond en larmes, serrant dans ses bras son petit-fils.
Ils parlent longuement, marchant ensemble sous les marronniers du parc de la résidence. Clémence raconte la vie difficile quelle a menée, la perte prématurée de sa mère, les efforts nécessaires pour élever seule son fils et soccuper de leur maison à la campagne.
Pardonne-moi, Clémence Je porte une lourde faute envers toi. Je me suis cru intelligent, cultivé, mais jai fini par comprendre quil faut juger les gens pour leur cœur et leur sincérité, non pour leur savoir ou leur éducation, confie le vieillard.
Gérard, nous avons une proposition à vous faire, dit Clémence, un peu nerveusement. Venez vivre avec nous ! Vous êtes seul, nous aussi Paul voudrait tant avoir un grand-père à ses côtés
Viens chez nous, papi ! On ira pêcher, cueillir des champignons dans les bois Cest magnifique à la campagne, et la maison est grande ! supplie Paul, en prenant la main de son grand-père.
Daccord, jaccepte ! sourit Gérard. Jai beaucoup laissé filer dans léducation de mon fils, je voudrais offrir à Paul ce que je nai pas su donner à Émile. De toute façon, je nai jamais vécu la vraie vie de campagne Jespère aimer ça !
Tu vas adorer ! conclut Paul en riant.






