On ne sy attendait pas
Mon père et celui de Camille travaillait un peu partout, et il a disparu quand jétais en cinquième et quelle entrait en CP. Plus précisément, cette fois-là, il est vraiment parti sans laisser de traces. Avant, il partait quelques mois puis revenait comme une ombre, jamais marié à maman, toujours libre comme lair. Il sillonnait la France, allant de Marseille à Lille, revenant quand bon lui semblait, dhabitude les poches pleines de cadeaux et deuros. Ma mère le supportait, aveuglée par son amour.
Laurent, reviens vite, je ten prie, disait-elle en le suppliant.
Allons, Isabelle. Arrête de pleurnicher. Attends-moi avec des surprises.
Il lembrassait à la va-vite et sévanouissait dans la nature. Pendant ses absences, cétait son frère, mon oncle Philippe, qui nous veillait. Je soupçonnais quil avait un faible pour ma mère, sans jamais rien dire ou faire dostensible. Mais sur lui, on pouvait vraiment compter.
Comment vas-tu, Isabelle ? disait Philippe en passant le pas de la porte. Et les petits ?
Ouais ! Tonton Philippe est là ! je criais en me précipitant dans ses bras.
Salut, Paul, disait-il, mécrasant brièvement dans son étreinte.
Parfois, je trouvais quil ferait un meilleur père que le nôtre. Le week-end, il nous emmenait, Camille et moi, au parc pour laisser maman souffler. Parfois elle venait avec, parfois elle préférait rester, ruminer sur sa condition de femme.
En grandissant, Philippe installa chez nous des agrès de gymnastique dans le couloir. Papa nétait pas rentré depuis presque six mois. Jaidais mon oncle à tout fixer, pendant que Camille observait comment il montait la barre, la corde, les anneaux.
Tonton, pourquoi tu ne te maries pas, toi ? Avec tes mains en or, toutes les femmes te voudraient, disait Camille, sage comme une petite vieille.
La sagesse féminine sinspirait de ce quelle avait surpris dans les discussions de maman et ses amies.
Aucune ne me plaît, Camille. Si jen trouve une, je me marierai.
Et des enfants, ça ne te tente pas ?
Camille ouvrit les bras en riant.
Philippe posa ses outils, grave :
Pour linstant, vous me suffisez. Tu veux te débarrasser de moi ?
Camille, futée, répondit :
Moi ? Jamais ! Je suis toujours contente que tu sois là.
Le soir, je lançai à Camille :
Si tu le taquines trop, il risque de ne plus venir.
Mais papa ramène des cadeaux souffla Camille, les yeux rêveurs. Il reviendra bientôt, sûr.
Tu dis nimporte quoi ! À ton avis, combien ça vaut tout ce que Philippe nous a installé ?
Les barres, jen ai rien à faire. Je préfère les robes et les poupées. Je suis pas un singe à grimper partout.
Cette fois, papa nest jamais revenu. Un jour, Philippe arriva et senferma avec maman dans la cuisine. Il la réconfortait, mais elle sanglotait, épuisée.
Isabelle, ne pleure pas. Je vais pas vous laisser tomber. Tu connais Laurent il aime trop les coins confortables, doux et sucrés.
Maman éclata en sanglots bruyants « Oh là là ! » et pleura encore longtemps.
Philippe resta, comme avant, pour nous aider et nous emmener au parc. Puis il se lança, parla à maman de ses sentiments, et moi, ma conscience tranquille, jécoutais derrière la porte.
Philippe, tu nas pas besoin de moi. Tes un bon gars Tu mérites vraiment le bonheur, le vrai.
Je sais ce que je veux, répondit Philippe, têtu.
Et sil revient ?
Silence.
Je lattendrai. Je laime, Philippe, cest plus fort que moi. Si tu veux vraiment de quelquun comme moi, sans cœur
Je méloignai sur la pointe des pieds. Jaurais pu en vouloir à ma mère. Quelle bêtise ! Saccrocher à quelquun comme ça.
On sest adaptés. Camille, elle, tenait de papa : toujours où il y avait à manger, là où étaient les cadeaux. Impossible de lui en vouloir elle comprenait, elle aussi, que papa ne reviendrait plus avec des présents. Philippe donnait tout pour notre famille. Maman lui a donné un fils, Baptiste. Philippe était fou de bonheur, ils se sont mariés à la mairie et la vie a repris son cours.
Jai passé mon bac sans rater de matières, prêt à entrer à la fac sur une bourse. Maman rayonnait.
On aura un chercheur dans la famille, hein, Philippe ?
Eh, nous non plus on nest pas à plaindre, répondit-il en plaisantant.
Mais arrêtez ! Un chercheur, non Dites plutôt, servez-moi un peu de champagne !
Comme si tu nen avais jamais goûté ! se moquait Camille, et moi je lui lançais mon regard noir.
Baptiste escaladait partout, tentant de grimper sur la table et la démolir. Philippe le rattrapa et le posa sur ses genoux.
Allez, mon garçon, tiens-toi bien. Tu nes plus un bébé !
Baptiste attrapa aussitôt une cuillère, la mit sur son nez et louchait en riant. Toute la famille éclata de rire.
Cest la sonnette ? chuchota Camille.
Maman ouvrit et recula. Papa se tenait dans lembrasure, silence pesant. Il regarda autour et lâcha :
Eh bien, continuez de faire la fête.
Personne ne disait plus rien. Baptiste descendit des genoux de Philippe et sapprocha du nouvel arrivant. Papa ne fit pas attention à lui, maman agrippa Baptiste et sen servit comme bouclier. Philippe se leva, hésitant.
Où vas-tu ? demanda maman, la voix étrangère.
Jai besoin dair.
Il sortit doucement en bousculant son frère. Je me levai, prêt à le suivre. Camille aussi.
Camille, regarde les vêtements branchés que je tai ramenés ! proposa papa.
À ma surprise, elle lignora et me rejoignit dans le couloir, tout bas :
Je vais après Philippe, toi reste, et écoute.
Mais
Paul, tu sais mieux écouter derrière la porte !
Daccord elle a raison. Je me tapissai dans le couloir, angoissé. Est-ce que maman allait vraiment se remettre avec ce père tant attendu ? Que deviendrait la famille ?
Isabelle, alors ? Mariée à Philippe ? railla papa.
Maman resta muette.
Bon, ce qui est fait est fait. Qui na jamais fauté ? Je suis revenu !
Jentendis des éclats, une gifle, et Baptiste effrayé qui hurlait.
Va-ten, Laurent fiche le camp.
Isabelle, tes sérieuse ?
Jai dit ce que javais à dire. Personne ne tattend ici.
Tu mens. Je le vois dans tes yeux. Les yeux ne mentent pas.
Jai dit mon dernier mot.
Papa sortit, me vit dans le couloir.
Tu écoutes, toi ? Eh bien, tu iras loin.
Mais son avis mimportait peu. Je rentrai dans le salon, pensant que maman serait effondrée. Mais elle consolait Baptiste, réajustait sa coiffure et le couvert en même temps. Comme Napoléon pendant la bataille.
Ouf, il a failli gâcher notre fête, hein ? fit maman en souriant maladroitement. Où sont-ils donc ?
Baptiste, déjà rétabli, jouait dans tous les coins. Personne ne se souvenait de la dispute, il déplaçait les chaises joyeusement.
Je sortis dans la rue. Camille et Philippe étaient assis sur un banc du parc. Elle serrait fort son bras, posant sa tête sur son épaule, comme si elle redoutait de le perdre. Je mapprochai, regardant leurs visages. Depuis longtemps, je voulais dire quelque chose. Jai fait le tour du banc, jai vu le regard fatigué de Philippe :
Papa, ça suffit, viens à la maison. Maman te cherche.
Philippe eut les mains qui tremblaient. Camille les recouvrit doucement et releva la tête :
Oui, papa, viens
On est rentrés. Après tout, cétait notre fête : javais mon bac. Et ce jour-là, jai compris quaucune absence ne devait nous définir. Lessentiel, cest dêtre présent pour ceux qui comptent, de choisir soi-même la famille qui fait notre bonheur.







