Les femmes heureuses ont toujours lair radieuses
Paris, 26 mars
À quarante ans, me voilà seule. Élodie, ma fille, étudie à luniversité de Lyon. La maison est trop silencieuse depuis le départ de Paul. Il y a deux mois à peine, il est rentré du bureau, lair étrangement calme, et ma dit :
Je pars, je suis tombé amoureux.
Mais Qui ? Comment ça ? ai-je balbutié, interdite.
Comme tous les hommes qui quittent leurs femmes. Je suis amoureux dune autre, je me sens bien avec elle, joublie tout de toi quand je suis près delle. Ne me retiens pas, jai pris ma décision, a-t-il lâché dun ton si banal que sen était cruel.
Il a fait sa valise, mais en y repensant, il préparait son départ depuis un moment. Ce jour-là, il jetait ses affaires dans le sac à la hâte et a claqué la porte derrière lui.
Jai pleuré, ressassé tout ça et cru que plus jamais rien de bon narriverait. Javais limpression que la vie sétait arrêtée, ou plutôt sétait terriblement figée. Je ne voulais voir ni entendre personne. Les appels senchaînaient : Élodie, ma meilleure amie, tout le monde voulait savoir comment jallais. Je décrochais à peine, puis je raccrochais vite. Au bureau, pareil : je fuyais les collègues, jesquivais les regards mêlés dapitoiement ou de petits sourires sarcastiques.
Je me raccrochais à un espoir fou :
Peut-être que Paul se lassera de celle qui me la volé, quil reviendra, et je lui pardonnerai Je laime, après tout.
Ce dimanche-là, je me suis réveillée tôt, comme dhabitude, mais rester au lit semblait la seule solution. Vers onze heures, le téléphone a sonné.
Qui peut bien mappeler si tôt ? Je nai envie de parler à personne
Je jette tout de même un œil machinal à lécran : numéro inconnu. Un réflexe étrange : Et si cétait Paul, sil avait perdu son mobile ou changé de numéro ? Sil voulait revenir Jaurais dû répondre.
La sonnerie retentit à nouveau.
Allô ? ai-je lancé dun ton sec.
Salut, répondit une voix de femme, vive et gaie.
Allô, cest qui ? fis-je, agacée.
Cest toi, Amélie ? Quelle voix ! Tu ne reconnais pas ta vieille copine, cest moi, Clara !
Jétais déçue, bêtement, je mattendais à entendre Paul.
Et alors
Amélie, tu vas bien ? Tas lair épuisée.
Pas vraiment ai-je soupiré, raccrochant aussitôt, les larmes recommençant à couler.
Je me suis affalée dans le canapé, tentant de me calmer. Quelques minutes plus tard, la sonnette retentit. Un sursaut despoir insensé :
Et si Paul avait changé davis ?
Jouvre la porte.
Salut ! sexclama une femme élégante que jeus peine à reconnaître : Clara, mon ancienne amie denfance.
Incroyablement apprêtée, rouge à lèvres vif, robe tendance, et son parfum sublime me ramena à la réalité. Après le bac, Clara était partie faire ses études à Paris. Depuis, on ne sétait revues quune fois, il y a quinze ans. Au collège, on traînait partout ensemble : discothèques, confidences sur nos petits copains
Clara, tu es superbe lâchai-je spontanément.
Merci, copine. Jai toujours été comme ça, cest toi Elle me scruta de haut en bas. Tu me laisses entrer ou tu me fais poireauter ?
Allez, viens répondis-je avec réticence.
Clara nétait pas venue les mains vides. Direction la cuisine : une bouteille de vin de Bordeaux, une tartelette au citron, des clémentines.
Trouve-moi deux verres, fêtons nos retrouvailles ! Je ne me rappelle même plus la dernière fois quon sest parlées Jai limpression que cétait il y a un siècle.
Je mis la table sans rien dire. Clara ouvrit le vin, nous servit et proposa :
À nous ! Elle but. Je limitai en silence.
Au second verre, un besoin de vider mon cœur me submergea. Clara écoutait sans interrompre, et une fois mon récit fini, elle haussa les épaules.
Eh bien Amélie, jai cru un temps que tu traversais une vraie tragédie.
Ce nen est pas une pour toi ? Ton mari ne ta jamais quittée
Attends ! Mon mari, cest moi qui lai quitté. Je lai découvert avec une petite jeune, jai tout de suite demandé le divorce, il a été stupéfait. Il pensait pouvoir tromper sans se faire prendre
Mais tu ne laimais pas vraiment alors ?
Bien sûr que si ! Mais jai horreur de me faire humilier. Quand on te trahit, ce nest pas de lamour.
Mon Dieu Clara, tu rends tout cela si simple
Cest toi qui compliques tout, tu as toujours été comme ça. Et ta fille alors ?
Élodie est à Lyon, chez ma tante.
Donc ce cher Paul a lâché et sa femme et sa fille, et tu broies du noir ?
Je laime encore
Stop, Amélie, je vais te soigner ce blues. Ça sappelle une bonne déprime.
Comment ? Les antidépresseurs ? Ça ne change rien
Pas du tout ! Ce quil te faut, cest du classique : nouveau look, shopping, coup de foudre !
Claraaa soupirai-je, mi-blasée, mi-amusée.
Hop, on file au centre commercial, puis chez le coiffeur, ça va te faire du bien ! Tas des économies au moins ?
Des sous ? Oui, Paul et moi économisions pour une nouvelle voiture.
Eh bien cette vieille voiture, quil se la garde ! Toi, il va falloir demander le divorce et tourner la page Dailleurs, on pourra réclamer la moitié de la valeur à Paul
Non, quil lait Ça mest égal. Clara, tu es revenue pour de bon à Paris ou tu comptes repartir ?
Je reste, pas envie dy retourner. Mais toi, secoue-toi et viens avec moi en ville ! Ah oui, j’ai eu Margot au téléphone : retrouvailles de classe dans une semaine, tu viens avec moi ! Beaucoup reviennent, dont certains de nos vieux potes divorcés. Tu te souviens, Alexis te draguait en 5ème
Clara, franchement À quoi bon ? Je suis trop vieille
Naaan Amélie, cest pas vrai ! Faut saimer et se chouchouter. On va te refaire un moral dacier ! Et tu connais ma tante Catherine, non ? Celle qui vit tout près de ta mère ? Elle se marie pour la cinquième fois ! Elle hésite encore entre deux prétendants.
Quelque temps plus tard, je ne me reconnaissais plus dans la glace.
Incroyable transformation ! Nouvelle couleur, coupe ultra courte Jamais je naurais osé, mais je parais plus jeune et ravissante. Merci Clara, tu mas secouée, autrement je me serais laissée dépérir.
La soirée des retrouvailles se déroulait dans un bistro du Quartier Latin. Presque tout le monde était là, sauf quelques éloignés. Beaucoup ne me reconnaissaient pas, et Alexis, séduisant et sûr de lui, ne me quittait pas des yeux.
Amélie, je ne tai pas reconnue, tu es sublime tu es encore plus belle quau collège. Tu me plaisais déjà à l’époque, mais tu as choisi Paul. Il est où ?
Il nest plus là Il ma quittée, répondis-je en souriant.
Te quitter, toi ? Impossible ! sexclama Alexis.
Eh oui Mais au fond, tant mieux !
Jen étais sûr. Moi aussi je suis divorcé depuis deux ans. Jai un business, un fils adulte, mais ma femme ma traité de looser pendant une mauvaise passe et elle est partie avec un jeune gars, sans attendre que je me relève Mais jai rebondi et tout va mieux aujourdhui.
Deux mois passent. Je me promène main dans la main avec Alexis sur les quais de la Seine après le théâtre. En face, japerçois Paul, amaigri, seul lui aussi. Il ne ma pas reconnue tout de suite.
Il a lair mal nourri, celui-là, pensai-je.
Paul me croise, son regard hésite, puis :
Amélie ?
Je me retourne, souriante.
Oui, cest moi Alexis, mon ancien mari Paul, tu ne le reconnaissais pas ?
Non, dit Alexis, je suis le futur mari dAmélie.
La bouche de Paul reste béante. Moi aussi, je suis surprise, Alexis n’avait jamais parlé mariage !
Comment ça va ? demandai-je gaiement à Paul.
Ça va Tu as changé ! Tu es magnifique.
Je lui souris, prends la main dAlexis et lui glisse :
Une femme heureuse a toujours lair radieuse.
Donc tout va bien pour toi murmure Paul.
Mieux que jamais, répondis-je en méloignant, le cœur léger, le regard brûlant dun passé derrière moi.







