Dernièrement, ma fille a divorcé et sest installée chez nous avec son petit garçon, tel un papillon cherchant refuge dans un bocal trop étroit. Nous vivons dans un appartement exigu au cœur de Lyon, moi et mon mari Pierre. Javais pensé que, durant son congé maternité, elle pourrait passer quelque temps avec son fils chez ma mère, dans sa vieille maison ombragée par les glycines dans la périphérie de Dijon. Mais désormais, cela relève du rêve, car ma mère, à soixante-huit ans, sest remariée et partage depuis son quotidien avec son mari.
Quand ma mère ma appelée pour mannoncer ses noces prochaines, ses mots flottaient étrangement, irréels, dans le combiné. Dabord, jai cru à une plaisanterie venue de lesprit dune dormeuse ; à soixante-huit ans, après tout, qui donc épouse encore lamour ? Pourtant la vérité sest imposée, enveloppée dun parfum de violettes et dabsinthe. Ma mère avait vécu longtemps seule, depuis la mort de mon père, il y a vingt ans, quand moi, Juliette, avais trente-cinq ans et des rêves daventure en tête. Depuis, je vis à Lyon avec Pierre et nos enfants, et je ne rends visite à ma mère qu’à Pâques ou à la Toussaint, comme le veut la coutume, ou quand la nostalgie me pousse.
Heureusement, maman déborde de vitalité, menant sa maison dune main légère ; Pierre et moi faisons le voyage quand il faut biner le jardin ou couper du bois pour la cheminée, mais elle veille au reste. Voilà quelle décide dy inviter un homme une ombre venue du passé, un ancien ami retrouvé par hasard, resurgi comme dans un rêve denfant perdu, un compagnon de jeunesse devenu lépoux à laube de lété. Début juillet, selon les rituels de la République, ils se sont unis à la mairie, et la fête, modeste, na accueilli que les proches dans un petit restaurant au parfum de vin rosé.
Avec Pierre et nos enfants, nous ny sommes pas allés ; tout cela me semblait déplacé, étrange à quoi bon se marier si tard ? Jétais farouchement contre cette union, habitée par une ressasse sourde qui me prive encore du repos. Sa maison, vaste comme un souvenir denfance, résonne désormais de pas nouveaux.
Quant au compagnon de ma mère, il na pour tout bagage que ses trois enfants et une ribambelle de petits-enfants ; il napporte ni terres ni tableaux de famille. Pourquoi, me dis-je dans lombre du salon, a-t-elle fait cela ? Cela résonne comme une trahison. Désormais, cet homme peut revendiquer sa part de notre héritage, un morceau de brioche partagé de force.
Entre les murs de notre appartement, le rire de mon petit-fils senroule comme un chat dans le peu despace qui nous sépare de la ville. Ma fille, avec ses doutes et son enfant, occupe nos jours et nos rêves. Mon fils, quant à lui, vit avec sa compagne dans un appartement loué, perdu dans les brumes de la banlieue. Si seulement maman navait pas changé de vie ! Ma fille aurait pu se reposer un peu chez elle Mais lombre du nouveau mari fait barrage.
Nous nous sommes éloignées, ma mère et moi, dans un silence ouaté, comme si nous ne respirions plus lair sur la même rive. Il y a peu, ma tante Clémence, du fin fond de la Bourgogne, ma appelée ; sa voix était lourde de reproches il faudrait, disait-elle, se réjouir du bonheur de maman, reconnaître quelle aussi a droit à la lumière. Songer à lhéritage pendant quelle est encore en vie, cest inconvenant, presque indécent sous le ciel de France. Elle me suppliait de comprendre.
Mais je ne peux chasser le spectre qui rode : et si, au lieu du doux héritage de la maison familiale, ne me restaient quun inconnu un peu usé, des nuées de cousins faméliques, tous réclamant leur part de madeleine ou de vigne ? Il me semble que la justice penche de mon côté, et que maman, à laube de ce second mariage, ségare dans une rêverie qui nest quà elle.






