Après avoir manqué son train, elle est rentrée chez elle sans prévenir, incapable de retenir ses larmes.
Restée sur le quai, Clémence décida de rentrer à Paris sans passer de coup de fil. À peine eut-elle franchi la porte de limmeuble quelle sentit ses sanglots la submerger. Le vent glacial doctobre fouettait son visage de gouttes de pluie acérées, et la dernière image du train séloignant la rongeait de remords. Manquer son train, cétait une première en quinze ans de voyages réguliers vers la maison familiale : elle avait raté sa correspondance. Comme dans un cauchemar, pensa-t-elle en replaçant machinalement une mèche de cheveux trempée derrière son oreille. Le quai était vide et sinistre, seules les lampes jaunes renvoyaient de drôles dombres dans les flaques.
Le prochain train, cest demain matin, annonça la guichetière dun ton las, sans lever les yeux vers Clémence. Peut-être le car ?
Le car pensa Clémence avec une grimace. Trois heures secouée sur des routes cabossées ? Non, merci.
Dans son sac, son téléphone vibra sa mère. Clémence fixa lécran quelques secondes, hésita, puis laissa sonner. À quoi bon linquiéter ? Elle préférait rentrer, après tout elle avait toujours ses clés sur elle. Les taxis filaient sur les artères désertes de la capitale, et la ville, de lautre côté de la vitre, nétait plus que décor gris irréelle, plate.
Le chauffeur commentait vaguement la météo, le trafic, mais Clémence nécoutait pas. En elle grandissait une sensation étrange ni vraiment la peur, ni tout à fait lapaisement.
Lancien immeuble la reçut avec ses fenêtres obscures. Dans lescalier, elle inspira à fond les odeurs familières : le plat de gratin sorti du four au troisième, la lessive, le bois vieilli. Mais ce soir, dans cette harmonie denfance, sinsinuait une note fausse, discordante.
Sa clé tourna difficilement dans la serrure, comme à reculons. Le couloir dormait, silencieux, perclus de calme ses parents, évidemment, devaient dormir. Elle se glissa dans sa chambre dadolescente, tâchant de ne faire aucun bruit. Elle alluma la petite lampe de bureau et regarda autour delle. Rien navait bougé : les étagères de livres, le vieux plumier, le nounours râpé sur le lit relique denfance que sa mère navait jamais voulu jeter. Mais quelque chose clochait. Quelque chose sétait imperceptiblement déplacé.
Était-ce lié au silence ? Un calme presque épais, poisseux, comme la tension avant lorage. La maison semblait retenir son souffle, suspendue. Clémence sortit son ordinateur du sac son travail ne pouvait pas attendre. Mais en tâtant la prise derrière la lampe, sa main heurta une petite boîte. Elle glissa de létagère, renversant son contenu au sol.
Des lettres. Des dizaines denveloppes jaunies, des timbres effacés. Et une photo vieille, cornée. Jeune, sa mère presque une adolescente ! riant, blottie contre un homme inconnu. La première larme tomba sur la photo avant même que Clémence saisisse ce qui la bouleversait.
Les mains tremblantes, elle ouvrit la première lettre. Lécriture soignée, affirmée ne lui disait rien.
Ma chère Agathe, je ne devrais pas técrire, mais le silence mest devenu insoutenable. Je pense à toi chaque jour, à notre À vous deux jose à peine le dire. Comment va-t-elle ? Te ressemble-t-elle ? Un jour pardonneras-tu que je sois parti ?
Son cœur battait à tout rompre. Elle attrapa une autre lettre, puis une autre. 1988, 1990, 1993 Toute son enfance, sa propre histoire, coulaient sous ses yeux dans cette écriture étrangère.
je lai aperçue, de loin, devant lécole. Si sérieuse, son cartable plus grand quelle. Jai eu peur de mapprocher
quinze ans déjà. Je limagine devenue si belle. Agathe, peut-être le moment est-il venu ?
Une boule se forma dans la gorge de Clémence. Elle ralluma sa lampe de bureau et la lumière chaude vint sculpter la vieille photo dans lombre. Elle sattarda alors sur linconnu de limage, son visage avide de détails : front haut, yeux profonds, un sourire ironique Mon dieu, pensa-t-elle, ce nez, cest le sien ! Et ce geste de la tête
Clémence ? la voix douce de sa mère la fit sursauter. Tu ne mavais pas dit que tu rentrais
Agathe sarrêta sur le seuil, découvrant le sol jonché de lettres. Son visage pâlit brusquement.
Maman, cest quoi tout ça ? demanda Clémence, la photo à la main. Dis-moi pas que cest juste un vieil ami. Je vois bien je sens bien
Sa mère sassit lentement au bord du lit. À la lueur tremblante, Clémence voyait ses mains vaciller.
Paul Paul-Marc Delacourt, articula-t-elle dans un souffle, comme venue de loin. Je pensais que jamais que personne nen saurait rien.
Une histoire ? murmura Clémence, la voix fêlée de colère. Mais maman, cest MA vie ! Pourquoi ce silence ? Et lui pourquoi ?
Parce quil le fallait ! Un éclat de souffrance traversa la voix dAgathe. Tu ne comprends pas, à lépoque, cétait différent. Ses parents, mes parents Personne ne voulait de nous.
Lavion miniature de lenfance senvola dans la chambre comme un drap lourd. Au loin, on entendit le train celui, sans doute, que Clémence avait manqué. Hasard ? Ou le destin, qui voulait que la vérité remonte à la surface ce soir ?
Mère et fille restèrent ensemble jusquà laube. Derrière les carreaux, le ciel pâlissait sur Paris. Dans la chambre, flottaient le parfum du thé froid et des phrases inachevées.
Il était prof de littérature, chuchota Agathe, comme si les souvenirs allaient seffrayer et senvoler. Il faisait son service dans notre lycée. Jeune, brillant, il récitait des poèmes de mémoire Toutes les filles en étaient folles.
Clémence observait sa mère, méconnaissable. Où était passée la méfiance perpétuelle ? Devant elle, il y avait une autre femme passionnée, fragile, les yeux brillants.
Et puis sa mère serra les dents. Jai découvert que jétais enceinte. Tu nimagines pas ce que ça a provoqué ! Les siens refusaient la Parisienne pour leur rejeton, les miens parlaient de honte
Vous vous avez abandonné ? la question de Clémence fusait, amère.
On la muté loin dici. Sans explications. Un mois plus tard, ton elle sinterrompit, ton père, Jacques Lambert, que jai épousé. Un homme bien, solide
Solide, pensa Clémence. Comme un vieux divan. Comme une armoire. Comme tout dans cet appartement.
Mais les lettres pourquoi les garder ?
Parce que je ne pouvais pas les jeter ! Pour la première fois, la souffrance pure fendit la nuit. Cétait tout ce quil me restait. Il écrivait chaque mois, puis moins souvent Mais il na jamais cessé.
Clémence prit la dernière lettre. Elle datait dil y a trois ans.
Ma chère Agathe, je me suis installé à Saint-Clément, dans une petite maison rue des Tilleuls. Peut-être quun jour Toujours à toi, P.
Saint-Clément ? chuchota Clémence. Cest à quatre heures dici
Sa mère eut un geste de panique :
Ny pense même pas ! Clémence, inutile de fouiller dans le passé
Le passé ? répliqua-t-elle en se levant. Ce nest pas le passé, maman. Cest aujourdhui. Ma vie ! Et jai le droit de savoir.
Laube inondait enfin la chambre. Une nouvelle journée apportait de nouveaux choix.
Jirai là-bas, murmura Clémence, décidée. Aujourdhui même.
Pour la première fois de cette nuit sans fin, elle sentit quelle avançait enfin dans la bonne direction.
Saint-Clément laccueillit dans un vent glacial et sous la pluie. Le bourg semblait hors du temps : maisons anciennes, rares passants, rues étroites, comme sorties dun roman de province.
La rue des Tilleuls sétendait en lisière du bourg. Clémence avançait à pas lents, cherchant les numéros. Son cœur cognait si fort quelle crut lentendre résonner contre les murs.
Numéro 17. Petite maison propre, rideaux blancs, asters jaunes devant lentrée. Le portail nétait pas fermé.
Quest-ce que je vais lui dire ? Bonjour, je suis votre fille ?
Mais elle neut pas à réfléchir plus.
Sur le perron sortit un homme grand, les tempes argentées, un livre à la main. Il leva les yeux le livre tomba.
Agathe ? souffla-t-il.
Non pas Agathe
Je suis Clémence Clémence Lambert enfin, je ne sais plus trop quel nom porter.
Paul-Marc Delacourt pâlit, sagrippa à la rampe.
Bon dieu souffla-t-il. Entre je ten prie.
Dans la maison flottait lodeur des livres et du café chaud. Des étagères croulaient sous les volumes.
Au mur, une reproduction du Démon de Vrubel, la toile préférée de Clémence quand elle était petite.
Jai toujours su un jour tu viendrais, balbutia Paul-Marc en préparant deux tasses. Je lai imaginé cent fois, jamais comme ça
Pourquoi navez-vous pas cherché à nous retrouver ? questionna-t-elle sans détour.
Il se figea, la cafetière à la main. Parce que jétais lâche, avoua-t-il franchement. Parce que je croyais bien faire. La plus grande erreur de ma vie.
Sa voix vibrait dune telle sincérité que son propre cœur se serra.
Tu sais, chaque année pour ton anniversaire jachetais un cadeau. Ils sont là
Il ouvrit la porte dune pièce voisine. Clémence resta bouche bée. Des piles de livres soigneusement empilées, chacune ornée dun ruban.
Première édition dAlice au pays des merveilles pour tes cinq ans, dit-il en tendant le livre den haut. Le Petit Prince, version illustrée, pour tes sept ans Jai choisi ce que jaurais voulu lire avec toi.
Clémence passa doucement la main sur les reliures. Trente ans de mots jamais échangés, trente ans dhistoires restées muettes.
Et là il sortit un vieux recueil, ta première publication. Un almanach littéraire, ta nouvelle Lettres vers nulle part. Ta calligraphie, cest la mienne.
Vous mavez suivie ? murmura-t-elle, perdue entre colère et tendresse.
Non Jai vécu en parallèle. Comme une ombre, un reflet dans une glace déformante.
Ils parlèrent jusque tard, de livres et de poésie, de rêves oubliés et doccasions manquées. Il lui confia quil avait assisté à sa remise des diplômes, caché dans la cour du lycée, quil avait envoyé des commentaires anonymes à ses premiers articles.
La nuit tombée, Clémence réalisa quelle disait papa sans y penser. Le mot naissait sur sa langue comme une respiration.
Il faut que jy aille, dit-elle en se levant. Maman va sinquiéter.
Dis-lui dis-lui que Pour le reste, jécrirai moi-même. Une dernière fois.
Au portail il la retint :
Clémence tu me pardonneras un jour ?
Elle se retourna. Dans le soir, sa silhouette tremblait, floue.
Je tai déjà pardonné, souffla-t-elle. Mais il nous reste tant à rattraper.
Une semaine plus tard, Agathe reçut une lettre. La dernière. Trois mots : Viens. Je tattends.
Un mois après, ils sassirent tous autour de la même table enfin réunis. Ils découvrirent que lamour, tel un grand roman, na pas de date de péremption. Il faut juste oser ouvrir la première page.






