Tout ce qui arrive, arrive pour le mieux
Delphine Moreau, la mère dÉlodie, avait toujours rêvé de modeler sa fille à son image, et la jeune fille, par amour, se conformait à toutes ses recommandations. Delphine se voyait comme une femme forte et accomplie, et elle exigeait de sa fille quelle marche droit sur la route quelle lui traçait, sans jamais sen détourner.
Élodie, pour réussir aussi bien que moi dans la vie, tu dois avancer selon mes conseils. Pas question de tégarer, tu mas bien comprise ? Tu dois bien le retenir toute ta vie ?
Oui, maman, répondait Élodie.
Élodie aimait profondément sa mère, alors elle faisait de son mieux pour lécouter, soucieuse de ne pas la décevoir. Sa mère, perfectionniste, voulait voir en elle une sorte de Miss Parfaite. Mais plus Élodie grandissait, plus cela lui semblait impossible.
Comme tout enfant, Élodie salissait ses robes, faisait des chutes et cassait parfois des objets. Mais à lécole, cétait une élève modèle, car elle savait quune mauvaise note serait vécue par sa mère comme un drame.
Élodie, cest honteux. Comment as-tu pu avoir un « 12 » ? Tu ne nous respectes pas, ton père et moi. Allons, corrige vite ça et ne nous humilie plus !
Daccord maman, essayait-elle timidement de se défendre. Mais je nai eu quune seule note moyenne, cétait un accident
Ce nest pas une excuse, fille. Tu dois être la meilleure.
Élodie se faisait du souci, puis corrigeait sa note. Son bac, elle la eu mention très bien, comme il se devait. Delphine était ravie en voyant sa fille entrer facilement à luniversité.
Bravo ma fille, je suis fière de toi. Continue sur cette voie, dit la mère un jour.
Delphine dirigeait une entreprise du bâtiment à Lyon, un univers majoritairement masculin, mais elle tenait son affaire dune main de fer, impressionnant autant ses homologues masculins que ses employés. Jamais elle ne doutait quaprès luniversité, sa fille viendrait travailler à ses côtés.
Élodie rêvait toutefois déchapper à cette emprise, de respirer enfin, et même d’étudier à Paris. Mais ce fut peine perdue.
Tu dois rester sous ma supervision, décidait sa mère. Il y a une excellente faculté ici à Lyon. Cest là que tu iras.
Élodie nosait répliquer. À la troisième année, elle tomba sincèrement amoureuse pour la première fois. Bien sûr, elle avait déjà fréquenté quelques garçons, en cachette parfois, jamais rien de sérieux.
Guillaume, un blond aux yeux clairs et au sourire charmeur, fit battre son cœur. Il était dans le même cursus quelle. Lui, avait un peu plus de difficultés avec les cours, surtout les devoirs à rédiger. Un jour, il larrêta dans le couloir :
Élodie, tu pourrais maider pour mon mémoire ? Je ne men sors pas seul…
Daccord, répondit-elle avec plaisir, car Guillaume lui plaisait beaucoup.
Dès lors, elle rédigeait régulièrement ses travaux pour lui, et, en échange, Guillaume lui offrait son amour et la chaleur de sa compagnie. Ils sortaient, allaient au cinéma, goûtaient aux pâtisseries dans les cafés lyonnais.
Mais Delphine Moreau sentit vite que quelque chose clochait.
Tu es amoureuse, hein ? interrogea-t-elle sans détour.
Comment tu sais ? sétonna Élodie.
Ça se lit sur ton visage. Présente-le-moi, je veux voir de quel bois il se chauffe.
Élodie invita alors Guillaume à dîner. Les parents laccueillirent bien, même Delphine ne fit pas de remarque cinglante. Mais, une fois le garçon parti, sa mère déclara :
Ce nest pas de lamour, Élodie. Ce garçon tutilise. Pas très brillant, tu nas pas grand-chose à en espérer. Quest-ce que tu lui trouves ?
Ce nest pas vrai, maman, sindigna sa fille pour la première fois. Guillaume est ambitieux, cultivé, passionné dhistoire. Tu lintimides, ce nest pas sa faute sil nest pas comme toi, et puis il est encore jeune…
Ce nest pas un bon choix pour toi, insista la mère.
Mais Élodie tint tête.
Désolée, maman, mais peu importe ce que tu dis, je laime et je continuerai à le voir.
Delphine, désarçonnée, haussa les épaules.
Tu verras, cest un garçon sans relief.
Élodie alla pourtant au bout de son amour et, après la fac, épousa Guillaume. Elle était fière davoir prouvé que sa mère sétait trompée à son sujet.
La vie montra rapidement que même un élève moyen pouvait réussir brillamment. Guillaume décrochait un CDI très apprécié près du Vieux Lyon, alors quÉlodie rejoignait lentreprise familiale.
Guillaume possédait déjà un petit appartement offert par ses parents durant ses études. Après leur mariage, Élodie était heureuse de sêtre affranchie de sa mère mais cétait sans compter sur Delphine, qui la récupéra vite dans son entreprise.
Un soir, Guillaume rentra le sourire aux lèvres.
Élodie, je viens dêtre promu chef de service, même si cest à lessai. Je vais tout donner.
Il tint parole : trois mois plus tard, il obtenait son poste en CDI. Pourtant, il naimait pas du tout voir sa femme travailler sous les ordres de sa mère.
Élodie, tant que tu resteras sous sa coupe, tu navanceras pas. Il est temps de témanciper. Tu veux être dépendante delle toute ta vie ? Tu ne vois pas comme elle te manipule ?
Ces mots la blessèrent, mais elle savait quil avait raison. Avec le temps, Guillaume cessa de lui reprocher son manque de caractère, mais il devint plus fermé, plus distant. Élodie sen satisfit, au moins il ne râlait plus, et il restait à ses côtés.
Un an plus tard, Guillaume rentra du travail, le visage grave.
Jai rencontré une autre femme, je laime. Je pars. Elle, elle est vraie, elle est vivante
Élodie explosa pour la première fois de sa vie : elle cria, lança des assiettes, brisa le téléphone de son mari contre le mur, déchira ses chemises. Puis, calmée, elle fit sa valise, trouva un studio en banlieue, et partit.
Elle ne dit rien à Delphine. Pendant un mois, peut-être plus, elle réussit à cacher la nouvelle. Mais lœil aguerri de sa mère ne fut pas dupe.
Tu as une mine denterrement, Élodie. Des soucis avec ton mari ?
Non, puisque je nai plus de mari.
Je le savais Il ta quittée ? Depuis quand ?
En avril déjà.
Et tu ne mas rien dit ?
Élodie soupira. Elle nosait interrompre le flot de reproches de sa mère, ni les sarcasmes à propos de Guillaume.
Je t’avais prévenue, au moins tu nes pas à sa merci, et heureusement que vous naviez pas denfant. Je te conseille découter mes conseils à lavenir. Compris ?
Maman, tout ce qui arrive arrive pour le mieux, répondit Élodie. Et puis, jen ai assez : je ne travaille plus pour toi. Adieu
Élodie quitta le bureau. Sa mère, sans voix, resta assise, déconcertée.
Élodie voulait désormais mettre de la distance. Elle savait bien que Delphine narrêterait plus de la sermonner, surveillerait ses moindres faits et gestes.
Un jour, marchant sans but dans la ville, elle prit le tramway. À son arrêt, elle descendit, marcha distraitement, puis trébucha : sa cheville coincée dans un trou de la chaussée. Gémissant de douleur, elle sassit.
Il ne manquait plus que ça pensa-t-elle.
Vous allez bien ? sinquiéta un jeune homme, qui se précipita auprès delle, car le tram était parti. Il laida à se relever, elle tenta dappuyer sur sa cheville, en vain.
Ça fait mal ? demanda-t-il gentiment.
Oui, beaucoup, répondit-elle en grimaçant.
Bon, appuyez-vous sur moi Il la porta jusquà sa voiture. Allons à lhôpital, mieux vaut vérifier si ce nest pas fracturé.
Moi cest Julien, et toi ?
Élodie.
À lhôpital, le verdict tomba : pas de fracture, juste une entorse bien douloureuse. On lui banda la cheville, lui prodigua quelques conseils et la renvoya chez elle. Julien patienta tout ce temps, puis la ramena jusquà son immeuble.
Tu me donnes ton numéro ? Au cas où tu aurais encore besoin dun coup de main.
Elle accepta volontiers. Le lendemain, Julien appela.
Dis-moi ce quil te faut ? Ta cheville doit encore te faire souffrir.
Peut-être du jus, des fruits ah, et il ne me reste plus de pain
Peu après, la sonnette retentit. Élodie clopina jusquà la porte. Julien entra, bras chargés de paquets.
Oh là là, tu as pris tout ça ?
On va fêter notre rencontre ! Si tu veux, je moccupe de tout, ou on fait ensemble Et si on se tutoyait ?
Élodie rit de bon cœur, tout était si simple avec lui.
Julien mit la table, réchauffa des brochettes dans le micro-ondes, versa du jus dans les verres. Pas dalcool, il précisa ne pas en boire. Le dîner fut chaleureux.
Quatre mois plus tard, ils se marièrent. Un an après, naissait leur petite fille Capucine. Lorsquon lui demandait où elle avait trouvé un mari aussi gentil, Élodie riait :
Sur le trottoir ! Il ma ramassée littéralement… Vous ne me croyez pas ? Demandez-lui !
Merci davoir pris le temps de lire mon histoire. Dans la vie, même quand tout semble seffondrer, il faut se rappeler que chaque épreuve peut ouvrir la voie à un bonheur inattendu. Bon vent à vous !





