Pas de magie : Un réveillon du Nouvel An pas comme les autres pour Hélène, ses proches, son chat Basilic et la boîte surprise de Mamie Valentine, entre déboires domestiques, salade « Olivier » escamotée et recettes de bonheur, dans une nuit parisienne pleine de rires… et d’amour sans artifices

Aucune magie

Le Nouvel An sapprochait à toute allure, tel un TGV impossible à arrêter.

Javais le souffle coupé devant cette vitesse. Jétais sur le quai, incapable de monter à bord, persuadée que je navais pas de billet, que rien ne marcherait, que le bonheur nexistait plus comme lambiance de fête, dailleurs.

Pourquoi diable ai-je invité du monde? Qui voudrait célébrer le Nouvel An avec une fille malchanceuse?

***

Le 31 décembre commença par une catastrophe domestique: après dix ans de loyaux services, ma machine à laver choisit ce jour particulier pour rendre lâme, produisant en prime une inondation apocalyptique dans la salle de bain.

Trouver un plombier à la veille du Réveillon? Un vrai casse-tête! Jy ai laissé des heures et mes nerfs, mais jai fini par réussir persuadée alors que, ça y est, les soucis étaient derrière moi.

Mais non

À la mi-journée, mon chat roux Merlin, fin gourmet autoproclamé, sest permis dengloutir tout le saucisson que javais mis de côté pour la salade russe. Ne me restait que des petits pois et quelques cornichons la déche.

Mais pour lui, ça nétait pas assez. Monsieur a ensuite jugé opportun de chasser une mésange sur le rebord de la fenêtre entrouverte.

Le grand ficus est tombé du rebord, a entraîné le sapin dans sa chute et, au final, a condamné définitivement ma vieille guirlande chérie.

Tessons de pot et fragments des boules de Noël, que je croyais éternelles depuis lenfance, se sont mêlés à la terre

Le cœur lourd, jai tout nettoyé, retenant mes larmes.

Ensuite, jai cassé une carafe, brûlé le poulet, et le pire: à lapproche de larrivée des invités, je me suis soudain souvenue que javais oublié dacheter le gâteau. Panique totale, jai appelé ma sœur.

Claire, cest la cata, jai pas de dessert!

Doucement! ma-t-elle rassurée au téléphone. Je suis en bas. Descends, on va arranger ça, tinquiète.

Tu es déjà là?

Mais oui, je tattends devant limmeuble!

En bas, jai découvert un tableau surréaliste: à côté de la voiture de Claire, il y avait ma meilleure amie, Camille, avec un sac énorme, et ma tante Nadine qui tenait un saladier de terrine.

Tout ça de terrine, mais pourquoi? ai-je demandé, stupéfaite.

On nest jamais trop prudentes! a répondu ma tante avec lair docte de celles qui aiment dispenser leurs conseils. Je connais vos talents culinaires! Et la nuit va être longue. Vous avez bien une salade russe, au moins?

Jai haussé les épaules

Tandis que Claire et moi étions parties acheter le gâteau, Camille accrochait les serpentins, dans lesquels Merlin, fidèle à lui-même, sest empressé de semmêler, se transformant en créature dun autre monde.

Cest le mari de Claire, Thomas, arrivé direct du boulot, qui sest lancé dans lopération sauvetage du chat. Merlin sest laissé faire jusquà ce quil maperçoive: alors là, il a bondi dans mes bras, laissant une griffure sanglante sur la main de Thomas.

On a soigné le blessé, et lui, stoïque, a proposé de nous donner un coup de main en cuisine.

En réalité, sa contribution se résumait surtout à des réflexions philosophiques du genre «La salade, cest dabord un état desprit, pas seulement des ingrédients», mais ça suffisait à Claire et moi pour nous détendre.

Hé! Cest quoi cette boîte? a crié Camille du salon. «Joyeux Nouvel An»! Et sur le côté: «À ouvrir cette nuit. Mamie Yvonne».

Jai surgi aussitôt:

Oh, javais oublié! Claire, cest le paquet que mamie ma laissé avant de partir! Elle a dit de ne louvrir quaprès minuit, vers deux heures. Elle nous promettait une surprise.

On louvre tout de suite? sest exclamée Claire, curieuse.

Jai refusé dun mouvement de tête:

Tu rigoles? Elle va le savoir! Et puis si ça se trouve, il y a un cadenas secret ou je ne sais quoi. Faut suivre ses instructions. Soyons patientes.

Lattente a aiguisé la curiosité de tout le monde. Même tante Nadine sest rapprochée, surveillant la boîte du coin de lœil.

***

On a ensuite écouté le discours du Président, trinqué au champagne, sans se douter de rien, mangé la «salade du chat», ri, débattu puis enfin, le moment fatidique.

Il est deux heures? ai-je demandé. Eh bien, cest lheure! ai-je déclaré solennellement, en empoignant la boîte: la surprise de Mamie Yvonne!

Seul homme de la soirée, Thomas sest vu confier lhonneur douvrir la boîte.

Après quelques manipulations, il a enfin soulevé le couvercle.

Dedans, sur un lit de coton, il ny avait ni billets, ni photos anciennes, mais des dizaines de petits papiers roulés en tubes et noués avec des rubans colorés. Une étiquette et un prénom sur chaque.

Mais cest quoi? a bredouillé Thomas, intrigué.

Jai pris le premier qui portait mon prénom, et jai lu à voix haute:

Ma chère Clémence, ma petite-fille adorée. Tu as eu une journée difficile? La machine ta lâchée, le chat a volé la salade? Pas grave! Dis-toi que chaque problème est une excuse pour commander une pizza et regarder ta série préférée. Le dessert peut attendre demain. Lessentiel, cest de partager la pizza avec ceux qui tentourent. Je taime jusquà la lune et retour. Mamie Yvonne.

Un silence médusé sinstalla, puis la pièce éclata de rire.

Des larmes de bonheur coulaient sur mes joues. Comment a-t-elle deviné?

Cest de la magie, souffla tante Nadine.

À moi! À moi! sexclama Claire, le bras tendu.

Elle déplia sa note:

Ma Chère Claire. Arrête de titiller Thomas sur les petits riens. Serre-le simplement dans tes bras. Il est formidable, même avec ses envolées philosophiques. S’il commence, embrasse-le: cest le remède le plus efficace contre la logique masculine. Bisous à vous deux.

Thomas, rouge jusquaux oreilles, embrassa Claire sous les applaudissements du groupe.

Camille, pouffant, ouvrit la sienne:

Ma jolie Camille. Cherche lamour à la bibliothèque ou chez lépicier, pas dans les bars. Les vrais gens, ils sont comme toi, même sils portent des jeans ordinaires. Et arrête de te teindre les cheveux: tu es si belle au naturel!

Mais comment elle a su pour les cheveux? sétonna Camille. Jai changé de couleur avant-hier seulement!

Enfin, tante Nadine ouvrit sa note avec tout le respect dune grande révélation.

Nadine, ma chère. Tu es la plus sage, toujours au courant de tout. Mais jai un secret à te confier. Les bons conseils, cest bien, la gentillesse aussi. Mais parfois, il vaut mieux savourer une part de gâteau en silence. Je tembrasse fort.

Tante Nadine rougit, marmonna quelques mots, se servit une part de gâteau et ne donna plus un seul conseil de la soirée. Cétait bien la première fois.

Les rires et bavardages ont retenti jusquau petit matin.

Nous avons toutes appelé Mamie Yvonne en visio. Depuis sa maison à Lyon, elle rayonnait dans son fauteuil, nous disant: «Mes chéries, je suis si heureuse que la surprise vous ait plu! Ce nest pas de la magie. Cest juste parce que je vous connais. Et que je vous aime, tout simplement!»

Au matin, en rangeant les vestiges de la fête, jai rassemblé tous les petits papiers dans une belle boîte et lai mise bien en vue. Ce nétait pas de simples messages. Cétait la recette du bonheur de ma grand-mère: ne pas avoir peur du désordre, rire des aléas, chérir ceux qui partagent la route, et manger ce quon aime, sans excès. Et surtout, garder au cœur ce cadeau inestimable: savoir quil y a, quelque part, quelquun qui taime et te comprend. Toujours.

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Pas de magie : Un réveillon du Nouvel An pas comme les autres pour Hélène, ses proches, son chat Basilic et la boîte surprise de Mamie Valentine, entre déboires domestiques, salade « Olivier » escamotée et recettes de bonheur, dans une nuit parisienne pleine de rires… et d’amour sans artifices
La poêle à crêpes Galina, en retard sur tous les fronts, craignait déjà une amende et une remontrance de son patron ponctuel. Les contretemps matinaux s’étaient multipliés : son fils, Benoît, élève de CE2, refusait sa tartine et se plaignait d’un mal de gorge avec une mine de martyr. Après avoir vérifié qu’il simulait, Galina le sermonna et lui mit son cartable sur le dos. Le grand, Victor, cherchait son agenda partout, semant la pagaille dans l’appartement – Galina en perdait la tête ! Elle houspilla le petit menteur, l’embarqua sur le pas de la porte, mais impossible de monter dans la voiture tout de suite : son mari s’attardait à la laver. Quand enfin tout le monde fut prêt, un embouteillage monstre ruina son espoir d’arriver à l’heure au travail. En courant vers son bureau de prévente de billets SNCF, Galina faillit glisser sur le trottoir mouillé. Un énorme vieux bagage la rattrapa in extremis. Reconnaissante, elle aida la propriétaire, une dame âgée, avant d’entrer au bureau, soulagée d’apprendre que le chef n’était pas encore là. Elle but rapidement un verre d’eau et s’installa. La matinée passa, les soucis s’oublient. À midi, Galina aperçut par la fenêtre la vieille dame avec sa valise, figée sur un banc, l’air perdu, indifférente à la pluie. Son billet à la main, elle semblait attendre on ne sait quoi. — Elle est là depuis longtemps ? demanda Galina à sa collègue. — Depuis deux jours, paraît-il. — Elle va où ? — À Rennes. — Il y a plein de trains pour Rennes… Pourquoi n’est-elle pas partie ? Galina prit dans le thermos un peu de thé et une part de gâteau, sortit et s’assit à côté de la vieille dame. — Vous vous souvenez de moi ? Ce matin, votre valise m’a sauvée ! Où allez-vous donc ? — À Rennes, répondit-elle d’un ton las. En examinant son billet, Galina s’étonna : — Mais votre train est parti depuis deux jours ! Pourquoi n’êtes-vous pas montée ? La dame réajusta son chapeau, toussa et avoua : — Je dérange, ici aussi, à ce qu’il semble… Ne vous inquiétez pas, je vais changer de place. Galina la retint : — Non, s’il vous plaît, restez ici, il fait froid dehors… — Je ne sens plus rien… Comme si tout avait déjà été arraché… D’une voix éteinte, la vieille dame sortit un mouchoir brodé, essuya des larmes et raconta : — En vérité je n’ai nulle part où aller. Mon histoire est banale : mauvaise entente avec mon fils… plutôt, avec sa compagne. Jolie, capricieuse et intéressée. Par amour, mon fils avalait tout, estimant que je critiquais pour rien. Pour plaire à sa dulcinée, il m’a offert un billet pour chez ma sœur à Rennes, a fait mes valises et m’a déposée à la gare. Sauf qu’il ignorait que ma sœur est décédée il y a trois ans et sa maison vendue. Impossible de lui dire… J’ai pensé : que sera sera, il faut que les jeunes vivent leur vie. Me voilà, seule. J’attends… peut-être la honte, peut-être qu’on m’emmènera en maison de retraite. Merci, ma fille, pour la part de gâteau… J’avais oublié la faim. « Ma fille… » Ces mots étrangers résonnèrent chez Galina, la ramenant à son enfance d’orpheline. Jamais adoptée, pas plus jolie que les autres, n’ayant pas eu de chance… Après l’orphelinat, direction apprentissage au textile, une petite chambre à la cité. Heureusement, la vie lui avait souri par la suite. « Ma fille… » Un feu maternel inédit emplit Galina de tendresse. Posant la main sur l’épaule de la vieille, Galina murmura : — Je vous en prie, ne quittez pas ce banc. Ce soir, après le travail, je vous emmène chez nous. Il y a de la place, c’est grand ! Si vous ne vous plaisez pas, vous pourrez partir, d’accord ? Des larmes d’émotion roulèrent sur les joues de la vieille. Elles firent connaissance dans la voiture : — Moi, c’est Galina. Voici mon mari Serge, nos enfants Victor et Benoît. Et vous ? — Appelez-moi Mamie Toinette, répondit la vieille dame en se réchauffant. Le lendemain, c’était dimanche. Galina se réveilla avec une odeur exquise de crêpes. Sur la terrasse, la pile de crêpes dentelles grandissait, et Mamie Toinette, poêle à la main, régalait la tablée masculine. Voyant Galina, elle s’excusa : — Ne me gronde pas ma fille ! J’ai trouvé une poêle parfaite dans le four, alors j’ai fait de mon mieux… Allez, viens goûter mes crêpes ! Après le petit-déjeuner, la famille ramassa les feuilles mortes, les brûla, glissant quelques pommes de terre dans les braises. Galina restait étonnée par l’énergie de Toinette, toute guillerette à fredonner une vieille chanson. — Ne t’étonne pas, ma fille, je suis coriace ! À la guerre, on m’appelait Toinette-le-Cheval, j’ai tiré tant de blessés hors des tranchées… Après une blessure, ils m’ont envoyée à l’arrière : c’est là que je me suis mariée et ai eu un fils. Mon mari n’a pas survécu à ses blessures, je l’ai vu dépérir. Je suis restée seule, mais j’ai tenu bon, élevé mon fils. Toinette se tut un instant, puis, d’un geste vif, se remit à ratisser en chantant doucement. Lundi, la routine reprit : le petit chouinait, le grand cherchait ses affaires, le mari préparait la voiture. Galina fila sur le perron et vit Toinette prête à partir, le bagage à la main : — Merci de votre hospitalité, ma fille, il est temps pour moi de partir… — Mamie Toinette ! Vous ne vous sentez pas bien chez nous ? — Si, ma fille… Mais à quoi bon rester, je ne veux pas m’imposer. — Restez ! s’il vous plaît ! Personne ne fait de crêpes aussi bonnes que vous ! Restez, je vous en prie… Vous êtes chez vous, maintenant ! Galina attrapa la valise, légère comme une plume, prit Toinette par le bras, et remontèrent côte à côte sur la terrasse. Alors que la famille s’installait dans la voiture, la voix de Toinette retentit : — Ma fille, achète-moi donc une autre poêle à crêpes : avec deux, je serai plus efficace… Galina murmura tout bas, sans que la vieille l’entende : — Bien sûr, Maman Toinette…