ME SOUVIENS-JE ? IMPOSSIBLE DOUBLIER !
Pauline, il faut quon parle Tu te souviens de ma fille illégitime, Camille ? Mon mari, Arnaud, parlait en énigmes, comme souvent dans mes rêves. Ce ton étrange minquiétait déjà.
Est-ce que je me souviens ? Impossible doublier ! Quy a-t-il ? Je me suis assise sur une chaise antique qui flottait soudain dans notre salon, attendant que le malheur frappe à la porte, ou à la fenêtre, ou sous le tapis.
Tu vois Je ne sais même pas comment lexprimer Camille supplie en larmes quon prenne chez nous sa fille, donc ma petite-fille bredouilla Arnaud, sa voix se tordant comme un ruban de soie trop souvent lavé.
Mais pourquoi donc, Arnaud ? Et le mari de Camille ? Il boit du cidre au point den perdre la raison ? Maintenant, je me sentais happée, captivée par ce tourbillon familial.
Eh bien, Camille nen a plus pour longtemps Le père nest jamais entré en scène. Sa mère sest remariée avec un Américain, elle vit à New York, la tension entre elles est un gouffre, elles ne sadressent plus la parole. Il ny a personne dautre. Voilà pourquoi elle demande ça Arnaud rougit, évitant mon regard, les yeux rivés sur une baguette surréaliste posée sur la table.
Et alors ? Quelle est ta décision ? Tu vas faire quoi ? Moi, dans cet entre-deux, javais déjà scellé la mienne.
Justement Pauline, je veux ton avis. Ce que tu diras fera loi, souffla-t-il, plongeant enfin son regard dans mon rêve éveillé.
Comme cest commode ! Alors, toi tu as fauté dans ta jeunesse, et cest à moi, Pauline, de porter la charge dun enfant étranger, hm ? Son manque de volonté me donnait un goût de vinaigre dans la bouche.
Pauline, nous sommes une seule et même famille. Il faut trouver une voie ensemble. Arnaud tenta de se donner de la contenance, comme sil brandissait son parapluie sous une pluie de soucis.
Quel souvenir ! Et quand tu te faufilais sous les jupes dune autre, tu nas pas pris mon conseil, hein ? Je suis tout de même ton épouse ! Soudain, les larmes coulèrent en pluie sur mes joues et je me suis enfuie à travers les motifs baroques du papier peint, dans la chambre dà côté.
Au lycée, je sortais avec mon camarade Étienne. Mais le jour où un nouvel élève, Alexandre, débarqua dans notre classe, tout vacilla. Étienne fut vite relégué dans un recoin de ma mémoire. Alexandre me remarqua, me raccompagna jusquà des portes qui donnaient sur des ruelles inconnues, membrassa dune chaleur terrestre sur la joue, volait des fleurs à la roseraie municipale pour me les offrir. Et, au bout dune semaine, il me fit basculer dans un lit qui semblait voler au-dessus des toits de Dijon. Je nai pas protesté. Mon cœur sest enfiévré pour Arnaud jusquà la fin de ma vie onirique.
Nous avons terminé le lycée, puis Alexandre a été appelé sous les drapeaux dans une autre ville, de lautre côté de la Loire. Je lai raccompagné sur le quai de la gare, pleurant, alors que le train semblait partir en marche arrière, comme si rien nétait réel. Un an à sécrire des lettres parfumées au thym. Puis un jour, Alexandre est revenu en permission ; jai dansé sans savoir, jai transformé les larmes en notes de musique. Il me couvrait de promesses :
Pauline, je reviens dans un an, on fête nos noces à la mairie ! Mais sache, tu es déjà ma femme à mes yeux.
Ses paroles étaient du velours trempé dans du miel Et ma vie suivait ce motif : dès quil me regardait de ses yeux caramel, je fondais comme une glace à la vanille oubliée sur le rebord dune fenêtre à Marseille.
Après son départ, jattendais avec une foi naïve mon fiancé de rêve. Six mois plus tard, la lettre cassait le rêve : il me quittait, prétendait avoir trouvé le « vrai amour » à la caserne, promettait de ne jamais revenir à Lyon. Et jattendais un bébé dAlexandre, ses petits pieds cognant sous mes côtes comme des ballons de fête foraine.
Adieu les noces. Ma grand-mère, sage comme un hangar à blé, répétait : « Ne fais pas confiance au sarrasin en fleur, crois à la graine bien rangée dans la grange. »
Le temps approcha, jaccouchai dun petit Jean. À cette époque, Étienne, mon ex, voulut maider. Par lassitude, jai tout accepté. Nous avons eu quelques nuits vaporeuses, sans lendemain assuré. Javais perdu lespoir de revoir Arnaud.
Disparu derrière les rideaux de la réalité, il resurgit soudainement. Étienne ouvrit la porte, et Arnaud se tenait là, silhouette allongée, tenant un parapluie fermé alors quil pleuvait des paillettes du plafond.
Je peux entrer ? Arnaud, surpris, détailla le décor irréel.
Entre, puisque cest ainsi, dit Étienne, le visage figé comme une horloge arrêtée.
Jean, captant la tension flottante, se mit à pleurer et se cramponna à Étienne.
Étienne, va promener Jean, soufflai-je, perdue. Ils seffacèrent comme des ombres trop vite jetées.
Cest ton mari, lui ? demanda Arnaud, sa voix un peu cassée.
Ça te regarde ? Pourquoi es-tu venu ? Ma colère montait en volutes.
Tu me manques, Pauline. Je vois que tu as une famille. Tu ne mas pas attendu. Je vais men aller, désolé davoir troublé votre harmonie de tableau impressionniste, dit Arnaud, en rassemblant les miettes de son orgueil.
Attends, Alexandre. Es-tu venu mécorcher lâme ? Étienne me réconforte dans ma solitude, et lui seul élève ton propre fils depuis deux ans, lançai-je, tentant de retenir Alexandre. Mon amour pour lui nétait pas mort.
Je veux rentrer, Pauline. Maccueilleras-tu ? demanda-t-il, lespoir accroché à ses paupières.
Entre, on va manger, soufflai-je, le cœur ruisselant dun bonheur coupable. Il était revenu, je nallais pas hésiter.
Étienne, encore une fois, partit, glissant lentement hors de ma réalité. Mon petit Jean avait besoin de son véritable père, non dun substitut. Plus tard, Étienne épousa une veuve avec deux enfants et troqua nos souvenirs contre de nouveaux rires.
Les années passèrent. Arnaud ne réussit jamais à aimer Jean dun amour paternel. Il le traitait en étranger, sûr que Jean était le fils dÉtienne. Son âme ne parlait pas à Jean, et je le sentais. En vérité, Arnaud papillonnait de jupe en jupe, courant après les mirages féminins. Il succombait vite, se détachait encore plus vite. Ses infidélités sétendaient à mes amies, puis aux amies de mes amies Je pleurais, mais je préservais la famille, croyant à mes propres illusions.
Finalement, cétait plus aisé pour moi que pour Arnaud. Celui qui aime profondément flotte dans une bulle dignorance heureuse. Je navais pas à me tordre limagination pour des mensonges, à inventer des excuses. Jaimais, tout simplement. Mon époux restait mon soleil. Et parfois, jespérais cesser de laimer, partir, tout abandonner. Mais la nuit, je me grondais moi-même. Où irais-je trouver un autre soleil pareil ? Et puis Arnaud ne survivrait pas sans moi. Jétais sa femme, sa maîtresse, sa mère réunies dans la même chimère.
Arnaud avait perdu sa mère à quatorze ans, morte dans son sommeil de mante religieuse. Peut-être a-t-il passé sa vie à chercher cette tendresse évaporée auprès dautres femmes. Je lui pardonnais tout, goutte à goutte, victime consentante de ses faiblesses. Une fois, ce fut la dispute de trop. Je lai mis dehors en claquant la porte. Il est parti vivre chez des parents.
Un mois sécoula, jen oubliai même la raison de la rupture. Arnaud ne revenait toujours pas. Jai fini par ramasser mon orgueil et suis allée chez sa tante. Elle ouvrit les bras mais ses mots étaient froids :
Pauline, pourquoi veux-tu retrouver Arnaud ? Il prétend que vous êtes divorcés. Maintenant, il a une nouvelle amie.
Grâce à la tante, jai obtenu ladresse et moi, dun pas de somnambule, jai débarqué chez eux.
Bonjour, pourriez-vous appeler Arnaud ? demandai-je à la demoiselle dun ton faussement poli.
Elle me jeta un sourire venimeux et ferma la porte à un millimètre de mon nez. Je me suis éloignée sur un trottoir qui semblait se dérober sous mes pieds.
Arnaud est revenu un an plus tard. Et cette fille a eu une petite Camille. Jai toujours gardé au fond de moi la culpabilité de lavoir jeté dehors, ce jour-là. Sans cela, peut-être quelle ne lui aurait pas tendu ses bras dans ce moment de faiblesse. Je suis devenue plus attentionnée, plus tendre, je laimais encore plus.
Nous ne parlions jamais, jamais, de Camille, la fille cachée dArnaud. Ouvrir ce dossier cétait risquer de voir toute notre maison sécrouler comme un mille-feuille trop sec. Nous préférions le silence, comme on retient son souffle avant lorage. Après tout une fille dune passade, ce nest pas la fin du monde. Les charognardes ne devraient pas se servir parmi les maris dautrui.
Voilà notre vie : avec le temps, Arnaud sest assagi, la tempête sest faite brise, la télévision et la soupe sont devenues ses grandes passions. Jean est parti tôt, sest marié, nous a donné trois petits-enfants, et soudain
Camille, la fille cachée, est revenue hanter le grenier familial. Elle demandait quon accueille sa petite Aline.
Réfléchis donc Comment expliquer à Jean la présence de cette fillette dans notre foyer ? Il ignore les folles années de son père.
Évidemment, nous avons pris la tutelle de la petite Aline, âgée de cinq ans. Camille est morte jeune, son chemin terrestre sest terminé à trente ans, avalé par le brouillard des souvenirs. Chaque tombe se couvre dherbe, mais la vie avance cahin-caha.
Arnaud décida de parler franchement avec Jean. Après avoir écouté la confession, notre fils répondit simplement :
Les fautes du passé sont un champ couvert de mousse. Je ne vous juge pas. Et la petite, il faut laccueillir. Cest du sang de notre sang.
Nous avons échangé un soupir de soulagement, roulant comme des galets. Jean était bien notre fils, généreux à souhait.
Aline a seize ans aujourdhui. Elle adore grand-père Arnaud, se confie à lui ; moi, elle mappelle mamie et dit quelle me ressemble trait pour trait jeune. Dans ce rêve à la française, jacquiesce sans résister, heureuse de la bizarrerie douce de notre famille recomposée.





