A cessé de s’occuper de sa mère après ses caprices extravagants

Cher journal,

Ce matin, alors que je faisais mes courses au Carrefour du quartier, jai entendu une dispute à lentrée. Madame Bernard, la sœur de ma mère, a croisé Maëlys, la jeune fille qui travaille à la boulangerie, et a reçu un coup de sac à dos qui a failli la faire trébucher.

« Faites attention, vous bloquez le passage! » a crié une femme pressée qui passait en trottinant, puis sest retournée, a vu les deux femmes et a éclaté en rire : « Maëlys? Bernard? Mais vous êtes vraiment sans vergogne! »

Maëlys, interloquée, a demandé pourquoi on laccusait dimpudence. Madame Bernard a répliqué que ce nétait pas elle la coupable, mais que cétait Maëlys qui, en voyant la scène, avait voulu se mêler des affaires. « Et pourquoi me traiter ainsi, Claire? » a ajouté Maëlys, en désignant la voisine qui laccompagnait, Claire Lefèvre.

« Tu ne sais pas Lila, la voisine, a emprunté quarante euros il y a six mois et na toujours pas remboursé, alors quon lui avait promis deux semaines avant le jour de paie. » a rétorqué Claire.

« Attends, jai moi-même emprunté? Mais mon mari gagne bien, je ne touche même pas le SMIC, et mon fils est parti depuis deux ans pour vivre seul! » a protesté Maëlys, cherchant la logique.

Elle a expliqué que ce nétait pas quarante euros mais quinze, et que ce nétait pas il y a six mois mais deux semaines seulement, lorsquelle sétait brisée le poignet au chantier. « Tout cela à cause de » a indiqué Madame Bernard en pointant la jeune fille, qui a laissé échapper un petit rire.

« Laisse-moi deviner : tu as menti à ta mère, tu as profité delle, et tu as joué les héroïnes pour attirer la pitié? » a pensé Maëlys avec amertume.

Lamertume venait davantage du fait que Maëlys avait cru sa mère il y a quinze jours. Celle-ci lavait appelée depuis la salle dattente de lhôpital, où la bonne sétait rendue après une ambulance, pour lavertir dune chute sur les escaliers qui lavait laissée clouée au plâtre pendant au moins deux mois, avec des broches et tout le tralala.

« Je ne peux plus manger, boire ou dormir toute seule, il me faut mon unique fille, » avait-elle sangloté. Les assistants sociaux, en plus de ne pas accorder lattention nécessaire, facturaient leurs services à outrance.

Maëlys, dabord, navait pas entendu le mensonge qui pouvait être une perception biaisée, mais tout le reste était vrai. Sa mère était vraiment à lhôpital, le bras brisé, et avait besoin de quelquun pour la garder.

Qui dautre que sa fille pouvait le faire? Dautant plus que la mère nen avait jamais fait de mal à Maëlys. Elle sétait toujours présentée comme la victime abandonnée et oubliée, mais nul nest parfait.

Malgré ses défauts, la mère nourrissait, habilait, et achetait même des médicaments avec des oranges pour sa fille malade. Ainsi, Maëlys a dû prendre un congé sans solde dun mois, et retourner à la petite ville natale pour aider aux tâches ménagères et aux soins dhygiène.

Elle rêvait dengager une aidedomicile qui ferait aussi le rôle daidesoignante, ou, à défaut, de convaincre sa mère de venir vivre avec elle. Elle ne pouvait rester sans travail, sinon elle naurait plus de revenu.

Dès les premiers jours dans lancienne maison familiale, Maëlys sest rappelée pourquoi elle lavait quittée il y a dix ans, lorsquelle était encore au lycée et quelle avait intégré le premier collège qui se présentait à Lyon, avant de fuir vers un foyer étudiant dans une petite commune voisine. Même avec trois colocataires, elle avait plus dintimité que sous le même toit que sa mère.

« Maïté, cest quoi ce truc? Les filles décemment habillées portentelles ça? » a grondé la mère presque trente ans, en agitant son linge serré dans une main robuste. « Tu sais où travaillent ceux qui portent ces vêtements? »

« Ceuxci ont au moins une vie personnelle, » a rétorqué Maëlys, sans perdre son calme. « Si tu ne sais pas, ouvre le tiroir du bureau, tu y verras plein de choses. »

À seize ans, Maëlys était déjà autonome, physiquement et mentalement, capable de défendre ses limites. Elle devait rappeler à sa mère quelle était venue pour aider à la maison, pas pour écouter ses lamentations.

Mais la mère ne sest pas arrêtée là. Elle a cherché à bloquer Maëlys chaque fois quelle voulait un moment de solitude. Dès que la fille commençait à se reposer, on frappait à la porte pour réclamer du liquide vaisselle, un désodorisant ou tout autre objet du WC. Attendre deux ou trois minutes pour quelle sorte était impensable.

Le pire était le chant matinal. À laube, pendant que Maëlys dormait profondément, la mère mettait un poste de radio musicale et entonnait à tuetête. Quand Maëlys a demandé la raison, aucune explication logique na suivi.

« Je veux chanter, jai le droit chez moi, » a rétorqué la mère, les yeux brillants. Maëlys, à deux doigts de la crise, a acheté des bouchons doreille, mais nen a jamais eu besoin : un voisin du dessus, exaspéré, a frappé à la porte pour parler à la mère, lui rappelant que son «amour de lopéra» dérangeait la famille dès les deux heures du matin.

Après cet épisode, la mère a cessé de chanter, mais les autres tracas persistaient. Maëlys a puisé la force de rester au-dessus des manœuvres de la mère, se rappelant quil sagissait dune personne âgée, déjà fragile, qui avait besoin daide.

Quelle trouve enfin une aidedomicile ou quelle endure la présence de sa mère jusquà la convalescence, elle savait que le poids de la vieillesse reviendrait toujours sur ses épaules. Cette pensée la poussait à se ménager.

Un jour, les amies dOctave, «Valérie», ont commenté que Maëlys ne faisait rien pour sa mère, quelle était au chômage, quelle vivait aux frais de sa mère retraitée. Elles la décrivaient comme la complice diabolique de la vieille femme.

Elles ont même essayé de la faire honte, en baissant les yeux, comme si elles ne savaient plus où se tourner face à la gêne. Maëlys a alors, pour prouver son innocence, sorti les factures de sa carte bancaire, montrant les achats coûteux quelle avait faits pour sa mère ces deux dernières semaines.

Octave a expliqué quen réalité, la mère de Maëlys avait menti sur le montant dun prêt que Madame Bernard aurait demandé à la patiente Léa, prétendant quil sagissait de quarante euros, alors quen vérité il nétait que quinze, et que cela remontait à deux semaines, pas six mois.

« Maman, il faut parler, » a déclaré Maëlys, une heure et demie plus tard, franchissant le seuil de lappartement avec Octave et Madame Bernard.

Sous la pression, la mère a avoué quelle se dépréciait régulièrement pour susciter la compassion de son entourage, afin dobtenir de laide. Maëlys pouvait pardonner bien des choses: les travers, les habitudes, le besoin inconscient dattention. Mais insulter sa fille ainsi dépassait tout.

Ce nétait plus possible. Le lendemain, Maëlys a quitté la maison, a proposé à sa mère de recourir aux services sociaux, aux livraisons à domicile et à toutes les aides disponibles, sans limpliquer davantage.

Si elle devait être perçue comme mauvaise, alors quelle le reste, mieux vaut lêtre que dêtre seulement feinte. La mère pourra compter sur un petit soutien financier en remerciement de la vie quelle a donnée, le reste étant pris en charge par la carte bancaire ou la pension.

Ce que jai retenu de tout cela, cest que lamour familial ne doit jamais justifier la perte de respect de soi. Il faut savoir poser des limites, même quand le cœur se serre, et ne jamais laisser la culpabilité écraser son propre bienêtre.

Je ne veux plus que la détresse dautrui devienne mon fardeau.

Jean.

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