DESTIN SUR UN LIT DHÔPITAL
Mademoiselle, tenez, occupez-vous de lui ! Moi, jose même pas mapprocher, encore moins le nourrir à la cuillère, a lancé sèchement une femme en balançant un sac de courses sur le lit où reposait son mari malade.
Il ne faut pas vous inquiéter autant ! Votre mari va sen sortir. Il a surtout besoin de bons soins et de présence. Moi, je vais aider François à se remettre sur pied, tu me connais, en tant quinfirmière, cétait pas la première fois que je devais rassurer lépouse dun patient atteint de tuberculose.
On avait amené François à lhôpital de Lyon dans un sale état mais ses chances de sen sortir étaient bonnes. Il avait une vraie envie de vivre, déjà la moitié du chemin vers la guérison. Dommage que sa femme, Églantine, nait jamais cru à la médecine. Je sentais quelle était prête à labandonner, à tirer un trait sur son mari avant même la fin de lhistoire.
Imagine, des années plus tard, le fils de François et Églantine, Théo, a lui aussi chopé une tuberculose sévère. Pareil, Églantine la tout de suite rayé de sa vie, mais Théo, lui, sen est sorti.
François, malgré la gravité de sa maladie, gardait le sourire, faisait des blagues, pressé de sortir de lhôpital. Leur famille habitait un petit village en Ardèche, là où il ny a pas dhôpital spécialisé, alors Églantine se pointait rarement rendre visite à son mari. Javais mal au cœur pour lui il était tout dépenaillé, un peu négligé, dans des vêtements trop vieux.
François, ça vous dérangerait si je vous apporte quelques affaires ? Jai vu que vous naviez même pas de pantoufles, vous marchez en chaussures Acceptez donc un petit colis de ma part, je tentais de détendre latmosphère.
De vous, Lucile, même un remède amer je le prendrais avec plaisir. Mais ne vous embêtez pas, laissez-moi dabord guérir tranquillement, on verra bien après… Il ma pris la main, tout doucement.
Jai doucement retiré ma main et je suis sortie de la chambre, le cœur qui battait à cent à lheure. Je me suis surprise à me demander si je ne tombais pas amoureuse Mais non, je voulais pas briser un couple, cest pas juste, jamais rien de bon nen sort. Pourtant, parfois, le cœur ne veut rien entendre et se jette dans la rivière
Je passais de plus en plus de temps dans sa chambre, et la nuit, pendant les gardes, on discutait pendant des heures, vraiment cœur à cœur. On sest naturellement mis à se tutoyer.
François avait un fils de cinq ans.
Mon petit Théo ressemble beaucoup à sa mère, elle est si belle. Tu sais, Lucile, jai aimé Églantine passionnément. Jaurais tout fait pour elle. Mais Églantine, cest une femme de feu, séduisante, mais elle ne saime quelle-même. Ce genre dégoïsme, ça te bouffe, pire que lacide. Et regarde, aujourdhui cest toi, une étrangère, qui prends soin de moi, François soupirait.
Cest normal aussi, Églantine vit loin, cest difficile de venir souvent, je tentais encore de la défendre.
Allons, Lucile ! Comme on dit, « épouse qui aime trop, finit par toublier » Pour rejoindre ses amants, ça, elle trouve toujours un moyen, même sils vivent au bout du monde. Je ne suis pas idiot, il commençait à sagacer.
Bonne nuit, François. Il faut pas tout prendre à cœur. Ça va sarranger, jai éteint la lumière de la chambre, puis je suis ressortie doucement.
Bien sûr que François souffrait. Il était coincé dans un lit dhôpital et, pendant ce temps, sa femme samusait ailleurs. Cest pas mortel, mais comme on dit chez nous, « pour une fourmi, une goutte de rosée, cest une inondation ».
Une semaine plus tard, jentends du grabuge dans la chambre. Je fonce.
Je veux plus jamais te voir ici, tu mas bien eu ! Dégage ! François hurlait sur Églantine, toute effrayée.
Elle sest sauvée à toute vitesse, la tête basse.
Quest-ce qui sest passé ? jai demandé, étonnée.
François sest tourné vers le mur sans répondre. Il tremblait sous la couverture. Jai été obligée de lui faire une piqûre pour le calmer.
Un mois plus tard, Églantine nétait toujours pas revenue.
François, tu veux que jappelle ta femme ? jai proposé à voix basse.
Merci, Lucile, non. Cest fini avec Églantine, on divorce, il ma répondu presque calmement.
À cause de la maladie ? Mais tu vas mieux ! jai insisté, un peu perdue.
Tu te souviens, je lai mise dehors ? Ce jour-là, elle est venue mannoncer son histoire avec un autre. Elle voulait quil vienne vivre chez nous, elle avait besoin dun homme « utile » dans la maison, surtout pour réparer le toit. Rien à voir avec moi François sest arrêté, la gorge serrée.
Cest fou jai soufflé.
Et tu sais quoi, peu après, Églantine est revenue avec cet homme. François ne la pas vu, mais moi, depuis la fenêtre, jai tout remarqué. Le gars, assis sur le banc de la cour, fumait en lattendant. Églantine la rejoint, la embrassé sur la joue, a rigolé à une de ses blagues, et ils sont partis bras dessus bras dessous.
François, tu sors bientôt, je lui ai annoncé.
Lucile, je enfin, non, laisse tomber il hésitait.
François, je te dis oui. Cest bien ce à quoi tu pensais, non ? jai osé, franchement.
Il sest ouvert à moi :
Lucile, jai plus de maison. Est-ce que je peux venir chez toi ? Avec Églantine, tout est clair maintenant, elle se remarie.
François, jai un enfant. Si tu peux laccepter, on pourrait devenir une vraie famille, jai joué cartes sur table tout de suite.
Ça ne me pose aucun problème. Je crois même déjà laimer, Il ma regardée droit dans les yeux. Et je tavoue, jai fondu comme neige au soleil.
Depuis, le temps a filé. On a eu deux enfants ensemble, François et moi. On a construit un vrai cocon. Théo, son fils, vient souvent nous voir avec sa femme et leurs enfants. Quant à ma fille de mon premier amour, elle vit à Berlin maintenant. Bon, pour être honnête, je nai jamais été mariée avec son père. Jétais jeune et je me suis laissée avoir par un gars qui me promettait la lune. Il avait tout pavé davance, mais la mélodie de notre vie na jamais vraiment joué comme il limaginait. Tant pis, cest la vie, aucun regret.
Et pour ce qui est dÉglantine, elle sest mariée plusieurs fois, a eu un fils dun homme de passage. Ce garçon, malheureusement, a toujours vécu avec des troubles psychiques. Églantine ne sen est jamais vraiment occupée, froide comme une pierre. Le gamin a grandi seul, sans amour. Et à la mort dÉglantine, il est parti dans un institut spécialisé.
Aujourdhui, avec François, on est des petits vieux, mais on saime plus fort quau début. On avance ensemble, main dans la main, à chérir chaque journée, chaque regard, chaque souffleParfois, quand le soir tombe et que la lumière découpe nos deux silhouettes sur le vieux canapé du salon, je repense à tout ce chemin parcouru. François me serre la main, un regard rieur au coin de lœil. Il samuse à compter mes cheveux gris, prétexte pour glisser ses doigts dans ma tignasse indocile. Je ris, il rit. Le passé, même avec ses épreuves, nous a appris la valeur folle dun bonheur simple, dune présence fidèle.
Sur la porte du frigo, sont accrochés des dessins maladroits de nos petits-enfants, quelques cartes postales du bout du monde. Parfois, Théo débarque, bras chargés, sa famille dans un grand tumulte et partout, ça sent la tarte aux pommes, le café chaud, la tendresse partagée. Nos regards se croisent, complices : on a réussi à tenir debout, à aimer malgré les tempêtes.
Un soir dété, alors quon écoutait la pluie frapper doucement les volets, François ma soufflé dans un murmure : « Tu sais, Lucile, le plus beau miracle, ce nest pas davoir guéri cest davoir trouvé quelquun qui panse les blessures invisibles. »
Jai posé la tête sur son épaule, le cœur paisible, remplie jusquau bord de gratitude. Ce nétait peut-être pas lamour dun roman, ni une aventure éclatante comme Églantine en rêvait mais cest devenu notre refuge, la preuve quil existe des printemps après les hivers les plus sombres.
Aujourdhui, même si le corps fatigue et que la jeunesse sefface, la vie nous serre encore dans ses bras. Et en fermant les yeux, jentends le rire de François rouler comme un écho : « Vois-tu, Lucile, cest toi mon vrai remède, celui qui ma rendu la vie meilleure que je ne laurais jamais espéré. »







