Mon époux refuse de donner l’appartement hérité à notre fille : faut-il privilégier l’aînée ou plutôt vendre et partager équitablement entre les enfants ?

Ma tante Odette, celle du côté de mon mari, avait laissé à ce dernier, par un tournant tout à fait étrange du destin, un appartement minuscule perché dans le cœur palpitant de Paris, là où les rues sentrelacent comme des pensées au réveil. Nous habitons tous, mon mari Gérard, nos trois enfants et moi, dans un vaste appartement avec trois chambres ; lespace y flotte comme une brume légère, enveloppant chacun.

Une nuit sans raison, nous avons entamé une discussion animée au sujet de cet étrange héritage. Jai suggéré, entre deux paroles flottantes et des verres de grenadine, que notre fille aînée, Camille, désormais âgée de dix-neuf ans et vaquant aux études à la Sorbonne, pourrait sy installer. Elle est une vraie jeune femme maintenant, bientôt peut-être prendra-t-elle son envol vers une vie nouvelle. Gérard, contre toute logique du rêve, sest cabré comme un vieux coq, trouvant cela injuste pour nos fils Thibault, douze ans, qui collectionne les billes et les mystères, et le petit Augustin, cinq ans, toujours avec sa peluche lapin prénommée Rémi.

Lui, Gérard, propose de vendre lappartement, den diviser les euros entre les enfants, autant dire de morceler le souvenir en petits billets qui ne leur achèteraient guère quune vieille bicyclette ou un déjeuner de dimanche. Pour moi, ce partage paraît dénué de sens, car que faire de quelques euros dispersés dans la brume des années ?

Dans la logique onirique de Gérard, ces euros dormiraient sur leurs comptes jusquà leur majorité, jusquà ce que Camille puisse soffrir une voiture doccasion, une Peugeot tout juste ronronnante. Je réplique, « Un moineau dans la main vaut mieux quun pigeon sur le toit », mieux vaut offrir un toit solide à lun, quitte à rêver ensuite dun miracle pour les autres quand ils auront grandi. Peut-être la ville, dans sa grande folie, inventera pour eux de nouveaux abris.

Mais Gérard senferme dans son idée, craignant que donner lappartement à Camille ne transforme la fratrie en bataille rangée, répandant le vinaigre sur les liens fraternels. Pourtant, je sens au fond de mon rêve que mes garçons nont pas encore saisi la chimère de cette histoire ; lavenir a toute la patience pour inventer dautres solutions, quand le matin aura lavé les peurs de la veille.

Camille, elle, ignore encore ces tractations, car lappartement légué par la vieille tante est un drôle de lieu, gris et rongé par les souvenirs, nécessitant dimportants travaux de rénovation. Les murs parlent, mais nous navons ni les euros ni les outils pour rafraîchir son souffle pour le moment.

À la lisière du rêve, je me demande : qui de Gérard ou de moi a raison devant les portes invisibles de lavenir ? Dois-je continuer à défendre mon idée comme une ombre obstinée, ou serait-il plus sage de suivre Gérard dans la brume ? Ou peut-être quun lecteur nocturne, passant par là, découvrira une troisième porte que nous navons pas vue, cachée derrière les plis de loreiller.

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