« Quest-ce que ça change, qui soccupait de Mamie ! Lappartement doit ME revenir, cest la loi ! » hurle ma mère dans une brume tapissée de toits parisiens.
Ma propre mère brandit la menace dun procès contre moi, comme si elle me tendait une baguette magique devenue arme. Pourquoi ? Parce que lappartement de ma grand-mère na ni atterri dans ses bras ni dans les miens, mais dans ceux de ma fille. Ma mère juge tout cela dune injustice monumentale, presque baroque. Selon elle, le logement de Mamie aurait dû être pour elle, bien à labri sous son parapluie. Mais Mamie a choisi une autre voie, glissant le bail à ma fille, souvenir dannées où nous vivions, mon mari et moi, avec elle, veillant sur sa vieillesse teintée de brume.
Ma mère, Hélène Dubois, femme dont légoïsme sétira à travers les saisons, mit toujours ses intérêts au centre du village. Mariée trois fois, elle neut que deux enfants : moi, Léonore, et ma petite sœur, Capucine. Capucine et moi, nous étions comme deux baguettes dans la même corbeille. Mais avec Maman, il ny avait jamais de chaleur partagée.
Mon père, figure floue et décousue, sest volatilisé dans mes souvenirs avant mes deux ans, divorce laissant Maman seule dans le studio exigu de la rue des Peupliers, hébergées chez Mamie. Je croyais que Mamie était un ogre, sans doute parce que Maman pleurait chaque nuit, transformant lair en brouillard salé. Je compris cinquante saisons plus tard que Mamie, Françoise, voulait seulement sauver sa fille, la tirer du marais.
Puis Maman sest remariée, et jai embarqué dans un autre foyer, aux côtés dun beau-père silencieux et surtout, dune sœur naissant dans le tumulte. Sept ans de carrelages froids et de disputes étouffées, puis re-divorce et nouvel exil, cette fois sans refuge chez Mamie. Le beau-père est parti faire fortune dans les Alpes, nous laissant dans son appartement de Grenoble, jusquau troisième mariage de Maman.
Son nouveau mari, Gérard, voyait notre présence comme la pluie sur un pique-nique. Il restait distant, indifférent ; et Maman, fascinée, ne vivait que pour ses scènes de jalousie, fracassant vaisselle et silences. Une fois par mois, elle faisait ses valises, menaçait de partir, mais Gérard la retenait toujours avant que le train ne démarre. Cela devint le refrain étrange de notre jeunesse.
Jai élevé Capucine comme si elle était mon enfant, Mamie Françoise et Mamie Lucie devenant nos anges de la crèche. Plus tard, je partis en cité universitaire à Lyon, Capucine alla vivre à Paris avec Mamie Françoise, guidée par notre père revenu timidement dans sa vie, tandis que notre mère ne donnait signe que lors des Noëls.
Accepter Maman fut comme accepter lhiver : froid, inévitable et sans surprise. Mais Capucine restait blessée, surtout le soir où Maman nest pas venue au bal de fin détudes, préférant un dîner mondain. Les années passent, les vêtements changent de taille. Capucine épouse un garçon dAvignon et part vers le sud, tandis que mon compagnon et moi louons un petit deux-pièces à Lyon, sans presser le mariage mais visitant chaque dimanche Mamie Françoise. Nous ne voulions pas perturber son monde ordonné.
Quand Mamie tomba malade, elle fut hospitalisée dans un espace blanc, éthéré, à lodeur danis et de camphre. Les médecins me dirent quelle avait besoin dune aide constante alors les jours sétirèrent, faits daller-retour en métro, de provisions, de clafoutis tièdes, de conversations brumeuses et de pilules à heures fixes. Mon compagnon Guillaume venait souvent, réparant des robinets comme on ramende des souvenirs.
Un soir, alors que la lune ressemblait à une assiette renversée, Mamie suggéra que nous emménagions avec elle, épargnant ainsi sur les loyers lyonnais. La décision se fit sans hésitation. Après six mois, je tombai enceinte et Mamie, radieuse, rêva tout haut de voir courir une arrière-petite-fille. Un mariage discret, une soirée crêpes, mais Maman ne vint pas, pas même un texto.
Quand ma fille Eugénie eut deux mois, Mamie se brisa la jambe en glissant sur une prunelle tombée. La gestion de deux générations dépendantes me submergea, et jappelai Maman, la voix tremblante. Elle refusa, prétextant une migraine. Elle ne vint jamais, oubliant même la promesse.
Six mois plus tard, Mamie fit un AVC. Couchée, fragile, elle se transforma en statue de plâtre. Guillaume et moi devînmes ses ombres pendant deux ans et demi, jusquà ce quelle séclipse doucement une nuit de mai, alors quEugénie faisait ses premiers pas près du lit. Sa perte laissa notre appartement en apesanteur.
Maman réapparut au funérarium, puis, un mois après, revint, pensant pouvoir nous éjecter pour réclamer lappartement à son nom, armée de brochures de notaires. Elle ignorait que Mamie avait tout légué à Eugénie la nuit où elle était née, gravant son choix dans la légalité notariale à Paris.
Écarlate, Maman réclama alors lappartement :
Tu as manipulé cette vieille femme ! cria-t-elle, les bras chargés de dossiers. Maintenant tu profites de mon bien ! Je te promets, tu ne ten tireras pas comme ça !
Mais la brume ne changera rien. Notaire et avocat le confirment : lappartement de la rue du Luxembourg est le nôtre, et si un jour une deuxième fille vient tenir la main dEugénie, elle portera, comme un mot doux transmis de rêve en rêve, le beau nom de Françoise.







