Placer son père en maison de retraite : le difficile choix d’Élise face à un passé familial douloureux et à la culpabilité d’abandonner un parent malgré des années de violence et d’humiliation

Journal intime Misère au seuil dune maison de retraite

Quest-ce que tu inventes encore ? Une maison de retraite ? Jamais de la vie ! Je ne quitterai pas ma maison ! Mon père, Lucien Morel, a failli massommer avec sa tasse. Cette scène, hélas, nétait pas nouvelle. Avec un réflexe hérité de lenfance, j’ai esquivé, mon cœur lourd.

Je ne peux plus continuer ainsi. Ce nest plus vivable, ni pour lui ni pour moi. Il finira par me blesser pour de bon, et je ne pourrai même pas me défendre. En remplissant tous les papiers pour laccueillir aux “Roseraies de Provence”, jai ressenti essentiellement des remords, rien dautre. Pourtant, je faisais bien plus pour lui aujourdhui que ce quil mavait donné autrefois.

Au moment de lembarquer dans la voiture de létablissement, il a hurlé, sest débattu, insultant tout le monde moi la première, bien sûr.

Je suis restée à la fenêtre, regardant la Peugeot grisâtre disparaître au loin. Ce nétait pas la première fois. Javais déjà vécu ce genre dadieux enfant, avec la même incertitude sur lavenir mais à lépoque, je ne comprenais rien à la vie que je mènerais.

Je suis fille unique. Ma mère, Sylvie, na jamais eu le courage davoir un autre enfant : son époux était un tyran domestique, pour qui la famille nétait quun faire-valoir, jamais un havre damour.

Papa Lucien avait la cinquantaine déjà bien entamée à ma naissance. Ce mariage, ce nétait quun tremplin pour sa carrière dans ladministration. Lamour ou la paternité nétaient pour lui quartifices sociaux. Il avait trouvé chez ses connaissances la candidate parfaite : une jeune étudiante, Céline, issue douvriers modestes. Pour notre famille, sallier à un “monsieur” de ce rang était inespéré, peu importait lopinion de la mariée. Le mariage fut splendide, mais ses parents ny furent pas invités jugés trop peu présentables.

Après la noce, ma mère sest installée chez lui à Marseille. Pour accélérer sa transformation en parfaite épouse de notable, Lucien avait même engagé une femme chargée de lui apprendre les bonnes manières, le tact et lart de regarder sans rien voir.

Alors, cette journée ? demandait-il affalé dans son fauteuil en rentrant.

Tout va bien Jai appris lart de la table et commencé langlais, répondait maman. On ne devait lui donner aucun prétexte à lagacement.

Et la maison ? Qui sen est occupé ?

Jai préparé le menu de la semaine avec Odile la cuisinière, fait les courses, nettoyé aussi.

Mouais, cest un début. Mais veille à toujours être impeccable. Tu ressembles encore trop à une petite paysanne. Si tu fais bien, jengagerai peut-être un chauffeur et une femme de chambre. Mais il faut le mériter !

Mais les moments de répit étaient rares. Il rentrait tard, ras-le-bol du boulot et de ses soucis. Se défouler sur son épouse était son sport favori. Les domestiques pouvaient démissionner. Maman, elle, navait personne à qui se confier ni famille, ni issue.

Le premier coup est tombé un mois après la noce. Pour rien, juste pour lui rappeler qui commandait. Après, les humiliations et les gifles sont devenues banales. Il cognait malin sans laisser de traces, sans boiteries. Ma mère narrait une comédie rayonnante devant les amis et collègues qui fréquentaient notre salon.

Au bout dun an de mariage, les questions pleuvaient : pas denfant ? Les blagues, les railleries sur sa virilité, sur les femmes “inutiles”

Lucien, quoi, tu es solide comme un roc, et toujours pas de bébé ? Ta femme ny arrive pas ou quoi ? Faut la montrer à un médecin, elle perd tout ton temps.

On na pas prévu Céline finit son BTS marmonnait mon père, sec.

Les études ? Pour quoi faire ? Quelle arrête tout, quelle se fasse soigner. Ma femme pourrait lui conseiller plusieurs spécialistes.

À partir de là, maman entra dans une série dexamens médicaux absurdes et humiliants. Les médecins trouvèrent quelle était tout à fait apte à être mère. Les allusions et les regards en coin mettaient Lucien hors de lui jusquà ce quun spécialiste sous-entende très poliment que peut-être lui aussi devrait faire quelques analyses.

Moi ? Vous rêvez ! Vous savez à qui vous parlez ?

Même avec tout le pouvoir du monde, cela ne résoudra pas le problème, Monsieur, répondit calmement le spécialiste.

Après analyses, le verdict était sans appel : ses chances dêtre père étaient minces. Cen était trop. Frustré, miné par léchec et la honte, il se mit à avoir une maîtresse pour se distraire abandonnant quasi toute interaction avec maman, devenue transparente.

Après deux années, “le miracle” eut lieu. Je suis née, prénommée Camille. Mon image, cétait celle de mon père tout craché. Mais il nen éprouva aucune tendresse. Mon enfance fut confiée à ma mère et à la nounou.

Plus grande, jirritais Lucien, il narrivait plus à se retenir. Un soir, javais cinq ans, je réclamais quelque chose alors quil venait dune réunion difficile. Il ma expédiée à travers le salon. Tétanisée, je nai même pas pleuré : leçon retenue. Dès lors, jappris à me faire invisible.

Plus javançais, moins il se gênait. Devant des invités, il mhumiliait il se plaisait à me ridiculiser pour un oui ou pour un non.

Ah, Camille, soi-disant violoniste ? Si seulement elle savait tenir linstrument Vous voulez entendre, demandez-lui, mais préparez-vous à souffrir ! Camille, va chercher ton “violon” !

Rouge de honte, jobéissais. La peur de jouer en public ne me quitterait jamais ; mon avenir musical fut enterré.

Enfant, je croyais que tous les foyers ressemblaient au nôtre. En feuilletant “Les Belles Histoires”, je me demandais ce que javais fait pour mériter cette famille-là.

Ma mère ne trouva jamais la force dêtre mère ou épouse épanouie ; comment aimer lenfant dun homme qui vous piétine ? À mes treize ans, Sylvie mourut dans un accident de voiture. Officiellement. Le reste, je ne le saurai jamais. Cet événement me replia encore plus sur moi-même.

Après le lycée, jentrai à luniversité choix de mon père, lun de ses derniers. Ses affaires lengloutissaient ; il avait perdu presque tous ses privilèges et la majeure part de ses économies, englouties pour acheter le silence et échapper à des sanctions judiciaires. Il réussit à se faire oublier et partit à la retraite, isolé en Provence. Je ne le voyais pas, je nen avais pas la force recevoir ses injures, cétait trop.

Seul et amer, privé de public pour déverser sa haine, son esprit sombra rapidement. Les appels de voisins se firent pressants : “Votre père ne va pas bien, il est dangereux.” Il ma bien fallu le prendre chez moi à Lyon.

Là, chaque jour était un enfer. Disputes, insultes, casse quotidienne. Je lai enfermé dans sa chambre, installé une serrure. Mais sa démence saggravait. Jai dû prendre la décision ultime : la maison de retraite.

Je nai jamais fondé de foyer. Ma timidité maladive, mon âme cabossée, mont isolée. Je fuyais collègues et amis. Mais placer mon père me rongeait de honte.

Cétait un mal nécessaire. Le médecin avait confirmé ses débuts dAlzheimer. Mais sa haine vis-à-vis de moi, profonde, persistait même sil ne savait plus toujours qui jétais.

Jai visité tous les établissements de Lyon. Le meilleur exigeait une somme astronomique presque tout mon salaire y passait, alors jai cumulé des petits boulots. Je vivais au bord du gouffre.

Même après son départ, joscillais entre soulagement et malaise, hantée par nos adieux passés. Cela me rappelait la seule fois où maman avait tenté de fuir ce séjour navait duré que quelques jours avant que Lucien nous ramène, avant sa mort à elle.

Malgré tout, à chacune de mes visites, je repartais effondrée, culpabilisée. Comme si la seule leçon de famille que javais jamais reçue était celle de la honte et du chagrin.

Ces derniers temps, la santé me fuit à son tour…

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Placer son père en maison de retraite : le difficile choix d’Élise face à un passé familial douloureux et à la culpabilité d’abandonner un parent malgré des années de violence et d’humiliation
J’ai 70 ans, trois fils et des petits-enfants. Toute ma vie, j’ai rêvé d’avoir une fille, puis la vie m’a réservé une surprise.