Ne défais pas ta valise : tu déménages ce soir – Qu’est-ce qui se passe ? demanda Irka d’un ton autoritaire en entrant dans le salon, alors que Léo restait affalé sur le canapé sans même se lever. – Eh bien, il se passe que tu me quittes, ma bichette ! Alors surtout, ne défais pas ta valise : on divorce et ce soir, tu t’en vas ! répondit son mari. Irka eut l’impression d’avoir mal entendu. Bichette ? – Tu m’as déjà regardé ? Moi, un lapin ? J’fais presque deux mètres ! s’exclama Léo à Svetlana qui lui proposait justement d’être le « petit lapin » de la fête. – On dira que t’es un lapin géant, qui a tout piétiné sur son passage ! Enchaîna la copine avec humour. – Et le costume de lapin, il est à quelle taille ? interrogea Léo. – Mince, t’as raison ! Notre lapin est minuscule ! J’y avais pas pensé… se lamenta la fille. Après un silence, elle proposa : – Tu sais quoi ? Tu vas être le Père Noël, et Victor, lui, fera le lapin : il est bien plus petit ! – Et son manteau, il va m’aller ? Ce truc de père Noël là, la redingote ? – Bien sûr : il est même un peu trop grand pour Victor, il doit toujours le relever aux manches ! – Mais le texte ? Je sais même pas quoi dire ! – Quel texte ? Tout est en impro – et t’es un crack, non ? Je te soufflerai discrètement ! rassura son amie. Svetlana, amie de Léo depuis le lycée, bossait dans une agence évènementielle, et leur lapin officiel venait tout juste de choper une pneumonie… Du coup, il manquait une mascotte pour aller faire les, traditionnels mais désormais revisités, vœux de Nouvel An dans les familles françaises. – Mais c’est quoi ce délire ? Un lapin ? Depuis quand ? s’indigneraient pas mal de gens ! D’habitude, c’est juste Père Noël et Mère Noël ! Pourquoi réinventer la poudre ? C’est la tradition ! Mais le nouveau patron, créatif dans l’âme, avait décidé de dépoussiérer le réveillon… Peut-être qu’il rêvait d’être un lapin, lui, depuis l’enfance ? Bref, c’est ainsi qu’apparut le lapin à la française : costume de peluche blanche, oreilles, et pour faire vrai, un grand sac à dos d’où dépassait une carotte en tissu géante. – Vive l’innovation ! lança le boss. Faut injecter une bouffée d’air frais dans la routine du réveillon ! À côté de son dynamisme, monsieur André/Serafim Ivanovitch de « La Nuit du Carnaval » faisait figure de doudou-bougon… Maintenant, ils allaient donc à trois présenter leurs vœux : Victor en Père Noël, Svetlana en Fée des Neiges, et le lapin. Mais voilà que le lapin tombe malade, et personne pour le remplacer, surtout un 30 ou 31 décembre ! – Je me fiche de comment vous faites, mais je veux mon lapin ! décréta le boss. Tout se déroulait comme la vieille chanson enfantine : le lapin est malade, tout le monde est triste… Léo, lui, avait le moral dans les chaussettes : il voyait venir un réveillon bien morose. Sa femme, Irka, était partie précipitamment chez sa mère malade à Tours, le laissant seul. Ces derniers temps, sa belle-mère accumulait les pépins de santé, et Irka lui assura, valise à la main, qu’elle ne pouvait absolument pas laisser sa mère seule. – Tu comprends, chéri, je n’ai pas le choix ! dit Irka, et c’était déjà le troisième aller-retour ces deux derniers mois. – Je viens avec toi ? proposa Léo. Ce sera triste seule là-bas à Nouvel An ! – Tu veux pas te gâcher la soirée, va t’amuser avec des amis ! On s’appelle à minuit ! Si bien que Léo aurait pu se rabattre sur quelque soirée improvisée, mais ses amis avaient déjà leurs plans… L’ambiance, comme dirait Raymond Devos/Coluche, était carrément glauque. C’est alors que Svetlana, la bien-nommée « sauveuse » de son duo, l’appela avec une proposition miraculeuse : jouer le Père Noël, payé en plus. Même si Léo occupait un bon poste dans une société d’analyses à La Défense et que sa femme n’avait plus besoin de travailler, il accepta – pas pour l’argent, mais pour changer d’air. Le costume de Père Noël lui allait comme un gant, la fausse barbe collée, hop, direction la tournée festive dans les familles ! Les enfants récitaient des poèmes, le lapin agitait sa carotte, tout le monde chantait autour du sapin – ambiance bien de chez nous. Restait la dernière visite à 22h tapantes, le 31 décembre. Après, tout le monde était libre ! Svetlana, sachant que Léo serait seul ce soir-là, l’avait invité chez elle après la tournée, dîner en petit comité avec son mari et sa maman, ancienne prof du lycée. Juste avant la dernière visite, vers 21h45, Léo appela sa femme : – Ça va, ma chérie ? – Je tiens le coup, mon amour… – Bonne année en avance ! Passe-moi ta mère que je la félicite ! – Oh, elle vient de s’endormir, je veux pas la déranger ! Je regarde la télé en pensant fort à toi ! – Je t’aime ! J’appelle à minuit ! La porte de la maison du dernier client s’ouvrit, et là, choc total : sur le seuil, se tenait Irka, censée être à Tours ! Il l’avait déposée lui-même à la gare deux jours plus tôt, venait de l’avoir au téléphone… Mais c’était bien elle, avec sa robe de soirée et ses escarpins. « Mais elle a eu le temps de planquer sa tenue de fête ? Elle préparait sa valise devant moi ! » pensa Léo, abasourdi. Hallucination ? Possible… mais tout le monde la voyait aussi. – Zouzou ! cria l’apparition dans le couloir. Zouzou… mais c’est son surnom à lui, Léo ! C’est Irka, pas de doute. – J’arriiiive, bichette ! répondit dans l’entrée… un petit chauve grassouillet ! – Il est où, l’enfant ? demanda la Fée des Neiges. – C’est moi, l’enfant ! rigola l’invité, tapant sur son ventre rond. J’avais envie d’une fête ce soir ! Léo comprit avec effroi d’où venaient les mystérieux cadeaux offerts par la « pauvre maman retraitée » de Tours… Ils durent quand même faire leur numéro, la Fée des Neiges, ce faux « petit Vava », et Irka, déjà bien festive avec son « zouzou » chauve… Léo filma toute la scène, preuve irréfutable. Rejetés dehors après le show, ils rentrèrent. Soudain, Svetlana souffla : – Elle est belle ta femme… Qu’est-ce qu’elle fait avec ce mollusque ? C’est pas son mari, c’est sûr ! Léo faillit hurler : « C’est moi, son mari ! », mais ravala sa fierté. Il ne pouvait pas aller chez Svetlana faire bonne figure, et inventa qu’il se sentait fiévreux. Il rentra seul. À minuit, il ne rappela pas Irka… qu’elle s’amuse avec son zouzou. Il passa la nouvelle année seul, l’esprit en ébullition. Oui, il aimait encore sa femme… mais, après ça : plus question de pardonner. Elle rentra d’ailleurs quelques jours plus tôt que prévu, inquiète du silence soudain de Léo, alors qu’il l’appelait normalement dix fois par jour. – Qu’est-ce qui se passe ? lança Irka, Léo n’esquissa pas le moindre geste sur le canapé. – Ce qui se passe, c’est que tu me quittes, bichette ! Alors ta valise, tu la laisses telle quelle : on divorce, et ce soir tu pars d’ici ! répondit-il froidement. Irka crut halluciner : Bichette ? Mais seul Vava l’appelait comme ça… – Où veux-tu donc que j’aille ? tenta-t-elle de protester. – Chez ton zouzou, ou chez ta mère à Tours… D’ailleurs, elle va mieux ? demanda-t-il d’un ton plat. – Tu te fais des idées…, tenta Irka en baissant la voix. Mais comment Léo avait-il su ? Elle avait tout prévu ! – Alors, donne-moi ta version ! Peut-être que ce chauve, c’est un médecin, venu prodiguer ses soins à ta mère ? Ou le croque-mort, pour anticiper, sait-on jamais ?… Ou encore un infirmier, que JE paye, pour s’occuper de la belle-maman adorée ? N’hésite plus, Irka, t’as pas hésité à lever les jambes plus haut que ta tête devant tout le monde, alors vas-y, bichette ! Et il lui montra la vidéo… Irka pleura, supplia, promit, mais Léo resta de marbre : il l’avait dit, il l’a fait ! Ils divorcèrent : Léo resta seul maître chez lui. Il regretta juste une chose : ne pas avoir fait scandale le soir même… Mais, bon, c’est la vie. Voilà ce que peuvent coûter raffinements et élégances excessives… Mais, finalement, tout s’est bien terminé. Vous ne trouvez pas ?

Ne défais pas ta valise tu ten vas

Quest-ce quil se passe ? demanda dun ton autoritaire Mireille, trouvant Yves affalé sur le canapé qui ne se leva même pas à son arrivée.
Ce qui se passe, ma petite puce, cest que tu me quittes ! Alors ne défais surtout pas ta valise : on divorce, et ce soir même tu pars ! répondit sèchement son mari.

Mireille crut dabord mal entendre. Ma petite puce ?
Tas vu ma taille ? fit un jour Yves à Claire quand elle lui proposait dincarner le « Lapinou » lors dune soirée costumée. Je dépasse le mètre quatre-vingt-dix !

Parfait, tseras un lapin géant : tu sautes partout et tu piétines tout le monde ! répondit Claire, pétillante dironie.

Votre costume de lapinou, il est en quelle taille ? senquit alors Yves.

Zut alors ! répondit Claire, cest vrai quil est minuscule le costume ! Jy ai même pas pensé…

Après un silence, elle proposa :
Eh bien, voilà ce quon va faire. Tu seras le Père Noël et Victor, notre Victor, il se déguisera en lapinou, il est deux têtes plus petit que toi !

Tu crois que jentrerai dans son manteau ? demanda Yves, plein de doutes. Le truc rouge, là, ou la veste ?

Il lui tombe toujours dessus, ten fais pas, répliqua Claire.

Et le texte ? Je le connais pas, moi !

Oh là, pas besoin de texte ! Ce nest que de limpro. Et puis, Monsieur notre major de promo, timprovises bien, non ? Je serai là pour taider, dit-elle pour le rassurer.

Claire, amie de lycée dYves, travaillait dans une agence événementielle. Le jeune homme qui jouait le lapin pour les animations venait justement de tomber malade, la veille de la Saint-Sylvestre. Il fallait le remplacer au pied levé, surtout les 30 et 31 décembre !

Certains auraient rouspété : pourquoi un lapinou ? À Noël, en France, seule la paire Père Noël et Mère Noël fait recette ! Les traditions, on les respecte ! Mais le nouveau patron de lagence, ultra moderne et créatif, imposa sa vision : “On innove, on dépoussière, on ajoute de la fantaisie !”

Peut-être était-ce un rêve oublié de gosse qui revenait chez le patron, allez savoir. En tout cas, le lapin débarqua dans léquipe : costume en peluche blanche, bonnet à longues oreilles, et, attachée dans le dos, une gigantesque carotte en tissu qui dépassait dun sac à dos.

Voilà comment léquipe « Père Noël, Mère Noël et Lapinou » sen allait faire la tournée des enfants. Mais voilà, le lapin tomba malade, et personne dautre pour le remplacer. Pourtant, le boss insista : “Le lapin doit venir !”

Cela rappelait une vieille chanson française : “Aujourdhui jai de la peine, mon lapin est malade, même la belle laitue ne lui fait plus envie”

Yves, lui, broyait un peu du noir : son Nouvel An sannonçait bien morose. Mireille, sa femme, venait de filer chez sa mère à Angoulême, soi-disant pour laider à surmonter une rechute de santé. Il restait seul.

Ces derniers temps, la pauvre femme multipliait les hospitalisations pour divers maux. Tu comprends, mon chéri, je peux pas laisser Maman seule comme ça, disait Mireille, faisant sa valise, pour la troisième fois en deux mois.

Je viens avec toi, proposa Yves. Tu vas pas passer le réveillon toute seule ?

Non, non, ce nest pas la peine, répondit-elle. Inutile de gâcher ta fête à toi, cest déjà bien assez difficile pour moi ! Amuse-toi !

Pourtant on sétait dit : en joie comme en peine… insista Yves, surpris.

Appelle-moi, soutiens-moi, ça suffira ! Sors voir du monde, ça te fera du bien !

Yves aurait pu sincruster chez des amis, mais tous les groupes étaient déjà faits, et lidée ne lenchantait pas. Lambiance lui rappelait une vieille scène de Devos : morose, même carrément glauque.

Puis ce fut Claire qui lappela, son « joker » de toujours. “Besoin de toi, habille-toi en Père Noël, tu seras payé !” Lui, directeur adjoint dun cabinet danalystes, dont Mireille pouvait ainsi prolonger ses pauses professionnelles sans souci, accepta, pas vraiment pour largent, mais pour soccuper.

Le costume de Père Noël lui allait comme un gant. Les bottes aussi ! On lui colla moustache et barbe, soudain il était prêt pour la distribution ! Facile, après tout : des gamins récitaient leurs comptines, le lapin agitait sa lourde carotte attachée, tous chantaient autour du sapin tout roulait.

Restait la dernière tournée de la soirée : 22h, le 31 décembre. Ensuite, tout le monde pourrait retrouver son foyer.

Claire, rangée, avait invité Yves à fêter le réveillon chez elle, avec son mari et sa mère, qui lavait connu au lycée. Claire, à 25 ans, navait pas denfant non plus.

Ils partirent chez leur dernier client de bonne humeur. Victor, euphorique, se permit même un petit verre avant dendosser le costume de lapin.

À 21h45, depuis la voiture, Yves appela sa femme :
Alors, comment vas-tu, ma douce ?
Jessaie de tenir, mon chéri…
Bonne année ! Passe-moi ta mère, que je la salue aussi !
Elle vient justement de sendormir. Faut surtout pas la déranger… Je regarde la télé avec mes écouteurs, et je pense à toi !
Je taime ! Je tappelle à minuit !
Moi aussi, veille sur toi, mon lapin ! répondit tendrement Mireille.

Mais lorsque Yves franchit le seuil du dernier appartement du soir, il en resta pétrifié : face à lui, devinez qui ? Sa femme Mireille, habillée de sa robe de soirée et ses escarpins préférés, alors quil lavait lui-même conduite à la gare deux jours plus tôt pour rejoindre Angoulême ! Et avec qui il venait de parler au téléphone…

Mireille avait catégoriquement refusé quil la dépose : “Je me débrouille très bien toute seule, repose-toi !”

Pourtant, la voilà, les détails ne trompaient pas : même la petite tache au-dessus du sourcil gauche, bien à elle.

Ou alors, Yves avait-il la berlue ? Sûrement pas : tout le monde la voyait.

Mon lapin ! lança la « vision » dans le couloir.
Lapin ? Mais cest lui, le lapin cest ce quelle a dit au téléphone quelques minutes plus tôt !
Yves était en état de choc, spectateur de sa propre vie, qui basculait soudain.
Jarrive, ma chérie ! et voici quun homme chauve, ventripotent, sortit de la chambre

Où est le petit garçon, Vadim ? demanda Claire en mode Snegurotchka.
Cest moi, Vadim ! ricana le type en se tapant le ventre. Javais envie de me faire plaisir ce Réveillon !

Yves, catastrophé, comprit toute la supercherie de Mireille… Sa première réaction fut de vouloir interrompre le numéro tout de suite, mais il eut trop honte devant Claire qui lavait embarqué là-dedans.

Alors, changeant un peu sa voix, il ordonna dun ton grave : À toi la poésie, Vadim !
Vadim marmonna un quelconque poème, Mireille ne reconnut pas son mari : elle et son nouvel ami étaient déjà bien éméchés…

Mais comment, Mireille, si exigeante, pouvait-elle sêtre amourachée de ce lourdaud ?

Mireille saccrocha à Vadim, riant bêtement, et Yves comprit soudain doù venaient les cadeaux généreux soi-disant offerts par l’humble maman dAngoulême

Allez, tous en ronde ! cria Vadim en ayant assez de la récitation. Et ils dansèrent.

Chérie, mets « notre chanson » ! bredouilla le « lapin » à Mireille. La musique, puis une farandole maladroite et joyeuse sensuivit.

Yves, reprenant contenance, filma la scène sur son téléphone : désormais, lalibi de Mireille volait en éclats.

Peu après, Vadim chassa tout le monde dehors, trop fatigué :
Ça suffit, je veux dormir ! Vous avez fait votre spectacle, bonne nuit ! raccompagne-les, chérie !

De retour dans la voiture, Claire lâcha soudain :
Cest quand même étonnant, Mireille est superbe ! Quest-ce quelle peut bien lui trouver à ce mollasson ? Il nest même pas son époux !
« Mais cest moi, son mari ! » voulut hurler Yves, mais il se tut.

Il ne rejoignit pas Claire pour le réveillon comme elle avait proposé. Impossible de sauver la face. Il prétexta tomber malade : fièvre, tout ça… et rentra chez lui. Il nappela pas Mireille à minuit, ni après. Quelle fête la nouvelle année avec son lapin !

Yves passa le Réveillon seul. Mais finalement, cela lui permit de réfléchir.

Il aimait sa femme. Mais tout cet épisode en avait déjà bien entamé la flamme. Hors de question de tout pardonner. Donc, divorce. Lappartement était à lui.

Mireille, sans appel dYves depuis plus de deux jours alors quil lappelait habituellement plusieurs fois par jour, sinquiéta. Sentant un malaise, elle rentra à Paris dès le 2 janvier au soir, plus tôt que prévu.

Elle dut prendre un taxi, Yves ne vint pas la chercher malgré son texto détaillant horaires et adresses.

Quest-ce quil se passe ? demanda-t-elle, autoritaire, en le voyant sur le canapé, immobile.

Ce qui se passe, cest que tu pars ce soir, ma petite puce. Ne défais pas ta valise, on divorce, lui répondit-il froidement.

Mireille crut rêver. Ma petite puce ? Comment avait-il deviné ? Seul Vadim lappelait ainsi…

Et je pars où, selon toi ? protesta-t-elle en tentant une contre-attaque.

Auprès de ton Vadim ou chez ta mère à Angoulême. Dailleurs, elle va mieux ? demanda Yves dune voix calme.

Tu fais fausse route, murmura Mireille, blême. Mais comment avait-il su ? Maman savait quil ne fallait pas répondre au téléphone avant le 4, et Vadim naurait rien dit

Peut-être quelquun les avait vus ? Mais qui ?

Alors, vas-y, raconte-moi ta version ! simpatienta Yves, désabusé. Peut-être ce chauve était-il le médecin venu réconforter ta pauvre mère ?

Ou alors, tiens, un grand alchimiste qui promettait lélixir de guérison ? Ou un infirmier engagé, payé par moi, pour soigner ta chère maman ?

Ou même, je ne voudrais pas insinuer, Dieu men garde ! un agent funéraire, dont tu aurais voulu prévoir les services en bonne fille ?

Mireille, puisque tu ne crains pas de danser jambes en lair avec deux lapins (le tien et le nôtre !), ce nest plus le moment dêtre gênée, non ?

Puis il lui montra la vidéo du réveillon

Silencieuse, Mireille comprit que tout était perdu. Oui, elle avait pris un amant. Pour quoi ? Pour pimenter le quotidien.

Rester seule à la maison, cétait mortellement ennuyeux. Vadim, lui, lui faisait des cadeaux et la couvrait dattentions.

Travailler pour occuper ses journées ? Jamais de la vie ! Pas pour ça quon offre des roses

Mais quelle incroyable malchance ce soir-là !

Elle aimait Yves à sa façon. Ou peut-être lui était-elle seulement redevable. Elle avait tout caché par peur de perdre son confort.

Si elle avait juste avoué être tombée amoureuse dun autre et vouloir partir, Yves aurait pu, avec le temps, accepter.

Ou même, si elle avait confessé un écart unique : « Pardonne-moi, ça ma dépassée ! » peut-être son grand cœur laurait-il pardonnée. Peut-être

Mais là, mensonges, trahisons, manipulations… Cétait devenu un délit prémédité. Et dans toute justice, cétait une circonstance aggravante…

Mireille pleura, supplia, promit, tenta dattendrir son mari. Mais Yves resta inflexible : quand cest fini, cest fini. Les Pères Noël sont comme ça…

Finalement, ils divorcèrent. Yves demeura persuadé davoir eu raison. Il ne regretta quune chose : ne pas avoir fait un scandale ce fameux soir du 31 décembre…

À quoi bon tant de diplomatie et de bienséance ? Faut-il toujours faire des courbettes aux gens qui vous piétinent ?

Mais après tout, ce fut une chance. Il put enfin recommencer sa vie, les yeux ouverts.

La vraie leçon de cette histoire ? Même quand lon croit bien connaître ceux quon aime, il ne faut jamais oublier de préserver sa dignité, et de ne pas laisser lhonnêteté ségarer sur lautel du confort. La confiance ne se partage pas, elle se mérite chaque jour.

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Ne défais pas ta valise : tu déménages ce soir – Qu’est-ce qui se passe ? demanda Irka d’un ton autoritaire en entrant dans le salon, alors que Léo restait affalé sur le canapé sans même se lever. – Eh bien, il se passe que tu me quittes, ma bichette ! Alors surtout, ne défais pas ta valise : on divorce et ce soir, tu t’en vas ! répondit son mari. Irka eut l’impression d’avoir mal entendu. Bichette ? – Tu m’as déjà regardé ? Moi, un lapin ? J’fais presque deux mètres ! s’exclama Léo à Svetlana qui lui proposait justement d’être le « petit lapin » de la fête. – On dira que t’es un lapin géant, qui a tout piétiné sur son passage ! Enchaîna la copine avec humour. – Et le costume de lapin, il est à quelle taille ? interrogea Léo. – Mince, t’as raison ! Notre lapin est minuscule ! J’y avais pas pensé… se lamenta la fille. Après un silence, elle proposa : – Tu sais quoi ? Tu vas être le Père Noël, et Victor, lui, fera le lapin : il est bien plus petit ! – Et son manteau, il va m’aller ? Ce truc de père Noël là, la redingote ? – Bien sûr : il est même un peu trop grand pour Victor, il doit toujours le relever aux manches ! – Mais le texte ? Je sais même pas quoi dire ! – Quel texte ? Tout est en impro – et t’es un crack, non ? Je te soufflerai discrètement ! rassura son amie. Svetlana, amie de Léo depuis le lycée, bossait dans une agence évènementielle, et leur lapin officiel venait tout juste de choper une pneumonie… Du coup, il manquait une mascotte pour aller faire les, traditionnels mais désormais revisités, vœux de Nouvel An dans les familles françaises. – Mais c’est quoi ce délire ? Un lapin ? Depuis quand ? s’indigneraient pas mal de gens ! D’habitude, c’est juste Père Noël et Mère Noël ! Pourquoi réinventer la poudre ? C’est la tradition ! Mais le nouveau patron, créatif dans l’âme, avait décidé de dépoussiérer le réveillon… Peut-être qu’il rêvait d’être un lapin, lui, depuis l’enfance ? Bref, c’est ainsi qu’apparut le lapin à la française : costume de peluche blanche, oreilles, et pour faire vrai, un grand sac à dos d’où dépassait une carotte en tissu géante. – Vive l’innovation ! lança le boss. Faut injecter une bouffée d’air frais dans la routine du réveillon ! À côté de son dynamisme, monsieur André/Serafim Ivanovitch de « La Nuit du Carnaval » faisait figure de doudou-bougon… Maintenant, ils allaient donc à trois présenter leurs vœux : Victor en Père Noël, Svetlana en Fée des Neiges, et le lapin. Mais voilà que le lapin tombe malade, et personne pour le remplacer, surtout un 30 ou 31 décembre ! – Je me fiche de comment vous faites, mais je veux mon lapin ! décréta le boss. Tout se déroulait comme la vieille chanson enfantine : le lapin est malade, tout le monde est triste… Léo, lui, avait le moral dans les chaussettes : il voyait venir un réveillon bien morose. Sa femme, Irka, était partie précipitamment chez sa mère malade à Tours, le laissant seul. Ces derniers temps, sa belle-mère accumulait les pépins de santé, et Irka lui assura, valise à la main, qu’elle ne pouvait absolument pas laisser sa mère seule. – Tu comprends, chéri, je n’ai pas le choix ! dit Irka, et c’était déjà le troisième aller-retour ces deux derniers mois. – Je viens avec toi ? proposa Léo. Ce sera triste seule là-bas à Nouvel An ! – Tu veux pas te gâcher la soirée, va t’amuser avec des amis ! On s’appelle à minuit ! Si bien que Léo aurait pu se rabattre sur quelque soirée improvisée, mais ses amis avaient déjà leurs plans… L’ambiance, comme dirait Raymond Devos/Coluche, était carrément glauque. C’est alors que Svetlana, la bien-nommée « sauveuse » de son duo, l’appela avec une proposition miraculeuse : jouer le Père Noël, payé en plus. Même si Léo occupait un bon poste dans une société d’analyses à La Défense et que sa femme n’avait plus besoin de travailler, il accepta – pas pour l’argent, mais pour changer d’air. Le costume de Père Noël lui allait comme un gant, la fausse barbe collée, hop, direction la tournée festive dans les familles ! Les enfants récitaient des poèmes, le lapin agitait sa carotte, tout le monde chantait autour du sapin – ambiance bien de chez nous. Restait la dernière visite à 22h tapantes, le 31 décembre. Après, tout le monde était libre ! Svetlana, sachant que Léo serait seul ce soir-là, l’avait invité chez elle après la tournée, dîner en petit comité avec son mari et sa maman, ancienne prof du lycée. Juste avant la dernière visite, vers 21h45, Léo appela sa femme : – Ça va, ma chérie ? – Je tiens le coup, mon amour… – Bonne année en avance ! Passe-moi ta mère que je la félicite ! – Oh, elle vient de s’endormir, je veux pas la déranger ! Je regarde la télé en pensant fort à toi ! – Je t’aime ! J’appelle à minuit ! La porte de la maison du dernier client s’ouvrit, et là, choc total : sur le seuil, se tenait Irka, censée être à Tours ! Il l’avait déposée lui-même à la gare deux jours plus tôt, venait de l’avoir au téléphone… Mais c’était bien elle, avec sa robe de soirée et ses escarpins. « Mais elle a eu le temps de planquer sa tenue de fête ? Elle préparait sa valise devant moi ! » pensa Léo, abasourdi. Hallucination ? Possible… mais tout le monde la voyait aussi. – Zouzou ! cria l’apparition dans le couloir. Zouzou… mais c’est son surnom à lui, Léo ! C’est Irka, pas de doute. – J’arriiiive, bichette ! répondit dans l’entrée… un petit chauve grassouillet ! – Il est où, l’enfant ? demanda la Fée des Neiges. – C’est moi, l’enfant ! rigola l’invité, tapant sur son ventre rond. J’avais envie d’une fête ce soir ! Léo comprit avec effroi d’où venaient les mystérieux cadeaux offerts par la « pauvre maman retraitée » de Tours… Ils durent quand même faire leur numéro, la Fée des Neiges, ce faux « petit Vava », et Irka, déjà bien festive avec son « zouzou » chauve… Léo filma toute la scène, preuve irréfutable. Rejetés dehors après le show, ils rentrèrent. Soudain, Svetlana souffla : – Elle est belle ta femme… Qu’est-ce qu’elle fait avec ce mollusque ? C’est pas son mari, c’est sûr ! Léo faillit hurler : « C’est moi, son mari ! », mais ravala sa fierté. Il ne pouvait pas aller chez Svetlana faire bonne figure, et inventa qu’il se sentait fiévreux. Il rentra seul. À minuit, il ne rappela pas Irka… qu’elle s’amuse avec son zouzou. Il passa la nouvelle année seul, l’esprit en ébullition. Oui, il aimait encore sa femme… mais, après ça : plus question de pardonner. Elle rentra d’ailleurs quelques jours plus tôt que prévu, inquiète du silence soudain de Léo, alors qu’il l’appelait normalement dix fois par jour. – Qu’est-ce qui se passe ? lança Irka, Léo n’esquissa pas le moindre geste sur le canapé. – Ce qui se passe, c’est que tu me quittes, bichette ! Alors ta valise, tu la laisses telle quelle : on divorce, et ce soir tu pars d’ici ! répondit-il froidement. Irka crut halluciner : Bichette ? Mais seul Vava l’appelait comme ça… – Où veux-tu donc que j’aille ? tenta-t-elle de protester. – Chez ton zouzou, ou chez ta mère à Tours… D’ailleurs, elle va mieux ? demanda-t-il d’un ton plat. – Tu te fais des idées…, tenta Irka en baissant la voix. Mais comment Léo avait-il su ? Elle avait tout prévu ! – Alors, donne-moi ta version ! Peut-être que ce chauve, c’est un médecin, venu prodiguer ses soins à ta mère ? Ou le croque-mort, pour anticiper, sait-on jamais ?… Ou encore un infirmier, que JE paye, pour s’occuper de la belle-maman adorée ? N’hésite plus, Irka, t’as pas hésité à lever les jambes plus haut que ta tête devant tout le monde, alors vas-y, bichette ! Et il lui montra la vidéo… Irka pleura, supplia, promit, mais Léo resta de marbre : il l’avait dit, il l’a fait ! Ils divorcèrent : Léo resta seul maître chez lui. Il regretta juste une chose : ne pas avoir fait scandale le soir même… Mais, bon, c’est la vie. Voilà ce que peuvent coûter raffinements et élégances excessives… Mais, finalement, tout s’est bien terminé. Vous ne trouvez pas ?
Félicitations ! Vous venez de perdre et la fiancée, et l’appartement, et les restes de mon respect ! – j’ai jeté la bague de fiançailles par la fenêtre.