12 juin
Parfois, je me demande à quoi ressemble une famille « équilibrée » ailleurs quà la télé ou dans les romans. Ce soir, tout ça me paraît très lointain, presque irréel Jécris ces lignes devant la fenêtre, lodeur du dîner encore présente, et les lumières tièdes de Paris débutent derrière la vitre embuée.
Maman pense quAgnès est fragile, a lâché enfin François, la voix morne. Elle dit quil faut laider davantage, parce quelle na pas de mari. Et nous, on serait « stables ».
Stables ?! Jai sursauté, tournant les yeux vers lui. François, depuis ma grossesse, jai pris quinze kilos. Mon dos est fichu, mes genoux craquent ! Le médecin a été catégorique : si je ne reprends pas ma santé en main, dans un an, je ne pourrai même plus porter Paul.
Il me FAUT aller en salle de sport. Deux séances par semaine, une heure et demie chacune. Avec tes horaires, tu es jamais là Il me faut une solution garde pour Paul, sinon à qui je vais demander ?
Ta mère ne veut pas de son petit-fils : elle na dyeux que pour sa petite-fille !
François ne répond rien.
Il me fait de la peine, ce silence. En même temps, qui, vraiment, pourrait nous aider ?
Mon front touche la fraîcheur du carreau. Je regarde la vieille Renault de ma belle-mère faire marche arrière doucement en sortant de la cour. Les feux rouges sallument, un dernier adieu, et disparaissent au coin de la rue.
19h sur lhorloge de la cuisine.
Martine est restée exactement 45 minutes chez nous.
Dans le salon, François essaye tant bien que mal de distraire Paul, notre petit dun an, qui sacharne sur la roue dun camion en plastique, jetant des regards furtifs vers la porte doù grand-mère vient tout juste de sortir.
Elle est partie ? demande François, passant la tête par la porte de la cuisine, la nuque raide.
Oh oui, elle sest envolée Elle a dit que Paul commence déjà à râler de fatigue, et quelle ne veut pas perturber son rythme.
Cest vrai quil a tiqué deux ou trois fois quand elle la pris dans ses bras, a-t-il tenté de sourire.
Il a tiqué parce quil ne la reconnaît pas. On ne la pas vue depuis trois semaines, tu le réalises ?
Je méloigne de la fenêtre, empilant rageusement les tasses sales dans lévier.
Allez, Lise, ne dramatise pas François tente de me prendre la taille dans ses bras, mais je lesquive pour attraper léponge.
Ta mère elle est juste habituée à Camille. Elle est plus grande, quatre ans déjà, cest plus simple.
Non, cest pas plus simple. Elle est plus intéressante, surtout.
Camille, cest la fille dAgnès, ta sœur, la préférée. Et nous on est là comme des accessoires.
La semaine dernière, cétait pareil, presque à la minute près.
Martine a débarqué avec une babiole en plastique pour Paul, puis jetait déjà des coups dœil à la sortie.
François a à peine eu le temps de glisser quil avait déplacement pro samedi, et quavec un coup de main de sa mère pour garder Paul un après-midi, moi je pourrais souffler et aller à la pharmacie.
Oh François, impossible, a-t-elle répondu sur un ton théâtral, les mains en lair. Camille et moi, on a le théâtre de marionnettes puis Agnès veut que je la garde tout le week-end. La pauvre est brisée par son boulot, il faut bien quelle pense à sa vie privée aussi.
La fameuse « célibataire » élève sa fille seule enfin, façon de parler. Parce quAgnès « se cherche » et change de partenaires, mais pendant ce temps, Camille vit chez mamie. Et Martine fait tout : elle la récupère à la crèche, lemmène au poney, lui offre des manteaux hors de prix et connait tous les prénoms des poupées dans sa chambre.
Tas vu son dernier post ? ai-je demandé à François, désignant son portable. Regarde ce que ta mère a publié.
À contrecœur, il fait défiler lécran. Camille y mange une glace, puis sa grand-mère la pousse sur la balançoire, puis elles bricolent ensemble le samedi soir.
Légende : « Ma joie, mon bonheur ».
Elle était tout le week-end chez elles ai-je murmuré, presque les larmes aux yeux. Chez nous ? Dix minutes, le minimum syndical.
François Paul na quun an. Il mérite mieux non ? Cest aussi son petit-fils, ton fils.
Pas un mot. Lui non plus ne sait pas quoi dire.
Il repense sûrement à ce soir du mois dernier, quand sa mère la appelé à minuit « la chaudière fuit, tout déborde, viens vite ». Il sest déplacé à lautre bout de la ville.
Ou la fois où il a remboursé en douce le crédit à la consommation que Martine avait contracté, tout ça pour offrir un iPhone à Agnès.
Ou chaque week-end de mai à trimballer des sacs de terre pour elle à la maison de campagne, tandis que sa sœur et Camille bronzaient sur les transats.
On peut lui demander encore une fois propose-t-il dune petite voix.
Je nai même pas la force de répondre, je sais déjà que ça changera rien.
*
Le mardi soir, on tente.
François met le haut-parleur pour que jentende tout.
Salut maman, voilà le problème
Lise doit suivre des séances sport prescrites pour le dos.
Oh là là ! Un club de sport ?! Martine ricane. Quelle fasse de la gym à la maison, au lieu de manger des croissants
Maman, ce nest pas discutable. Le médecin exige entraînement et massage.
Tu pourrais venir garder Paul, mardi et jeudi, de 18h à 20h ? Je viendrais te chercher.
Silence au bout du fil.
François, tu sais bien mon planning Je prends Camille à 17h à la garderie, ensuite il y a la danse, après, promenade au parc.
Agnès finit tard, elle compte sur moi !
Je ne vais pas lâcher ma petite-fille pour tes caprices sportifs !
Maman, Paul aussi a droit à lattention dune grand-mère. Tu ne le vois quune fois par mois !
Ne recommence pas Camille, cest une petite fille ; elle maime, elle vient vers moi.
Paul, il est trop jeune, il comprend rien. Plus tard, peut-être. Là, jai pas le temps, on va dessiner.
Clic.
François pose lentement le téléphone. Il essaie de ravaler la colère.
Tu as entendu ça ? Il faudrait que mon fils gagne son droit davoir une grand-mère ?!
Je my attendais, ai-je lâché, la gorge serrée. Tu te souviens quand elle a raté notre sortie de la maternité parce quil fallait durgence acheter des collants à Camille ?
Je ne suis pas vexée pour moi. Quelle me traite de feignasse ou de grosse, je men fiche.
Mais un jour, Paul demandera : « Maman, pourquoi mamie Martine est toujours avec Camille, mais jamais avec moi ? »
Et je dirai quoi ? Que sa tante est la préférée, et que son père nest quun portefeuille et un plombier à tout faire ?
François sest levé, il faisait les cent pas. Il sest arrêté dun coup :
Dis, tu te souviens du projet de rénovation pour sa cuisine ?
Jai hoché la tête.
On mettait de côté depuis six mois pour lui offrir cette surprise pour ses soixante ans. François avait trouvé le meuble parfait et négocié les prix.
Léquivalent dun abonnement top niveau salle de sport pour moi, avec coach.
Il ny aura pas de travaux, a-t-il tranché. Jappelle demain, jannule la commande.
Tu es sérieux ?
Plus que jamais. Si ma mère a des forces que pour une seule petite-fille, elle trouvera aussi lénergie de résoudre ses petits soucis toute seule.
Quelle demande à Agnès de lui réparer sa hotte, de trimballer les pommes de terre, de payer ses factures.
On emploiera une nounou aux heures du sport.
***
Le lendemain matin, Martine rappelle.
François, tu passes cette semaine voir ce que jai avec la hotte ? Ça marche plus du tout, je suffoque dans ma cuisine ! Et Camille réclame son tonton
Avant, il aurait déjà foncé.
Mais maintenant ?
Jpeux pas, maman.
Comment ça, tu peux pas ?! Et la hotte ?!
Appelle Agnès. Ou son nouveau compagnon.
Jai trop à faire la santé de Lise passe avant tout. Mes rares moments libres sont désormais pour mon fils.
Tu me laisses tomber pour des caprices de ta femme ?
Je nabandonne personne. Je fais juste mes choix. Comme toi avec Agnès et Camille.
Chez moi, ce sera Paul et Lise. Cest tout, maman.
Tu te rends compte, jai TOUT fait pour toi ! Je tai élevé, jai sacrifié ma vie !
Tu as surtout aidé Agnès avec mon argent. Tu la laissais se reposer pendant que je trimais. Et le meuble, oublie Les économies seront pour notre nounou.
Il na même pas attendu la réponse. Martine a hurlé, menacé, pleuré. Accusé Lise de sorcellerie, de briser la famille « vipère sous roche » était le plus poli.
Le soir, assis autour de la soupe, Lise ma demandé :
Tu crois quon a fait le bon choix ? Cest quand même ta mère
Tu sais ce que je pense, Lise ? Une mère, cest pas celle qui aime juste sa fille préférée et sa petite-fille. Cest celle qui aime tous ses enfants, sans marchandage, sans calcul. Moi jai trop laissé passer. Mais maintenant quelle nous ignore, quelle refuse daider, cest terminé.
Elle nous a choisi comme ressources, pas comme famille.
**
La tempête a duré longtemps.
Agnès et Martine, privées des transferts réguliers, ont saturé les téléphones dinsultes et de reproches messages, menaces, chantage affectif.
On a tenu bon. On na pas cédé.
Deux semaines plus tard, Agnès a débarqué.
Elle a hurlé que jétais un « toutou de femme », ma sommé daller payer les courses et médicaments de notre mère immédiatement.
Jai fermé la porte devant son nez.
Jen ai assez dêtre le « fils idéal » dévoué à sens unique.
Cest terminé.







