Plus personne à qui parler : Une histoire touchante de souvenirs, d’amitié perdue et d’un mystérieux appel du passé à Paris

Maman, arrête de dire ça, voyons. Comment ça, tu nas personne à qui parler ? Je tappelle deux fois par jour ! soupire Camille au téléphone.

Mais non, ma chérie, vraiment, je ne voulais pas dire ça, souffle tristement Claire Dubois. Cest juste quil ne me reste ni amis, ni connaissances de mon âge. Plus personne de ma génération.

Mais enfin maman, quelle idée ! Tu as toujours ton amie du lycée, Élodie. Et puis, tu fais jeune sérieusement, tu ne fais vraiment pas ton âge ! Oh, maman, quest-ce que tu racontes ? se désole Camille.

Tu sais bien quÉlodie a son asthme, elle ne tient pas plus de trois minutes au téléphone avant de tousser. Et elle habite presque à lautre bout de Paris. Tu te souviens, on traînait toutes les trois ensemble, je ten ai parlé. Mais voilà, Mireille nest plus là depuis longtemps Hier, Lucie, la voisine du dessus, est passée. Je lui ai proposé un petit thé, elle est adorable, elle me rend visite assez souvent. Elle a filé chercher quelques chouquettes fraîches quelle avait faites pour ses petits-enfants. Elle ma raconté ses histoires de famille, de ses enfants, de ses petits elle en a déjà, même si elle a au moins quinze ans de moins que moi. Mais son enfance, son école, tout ça cest déjà un autre monde.

Et tu sais, discuter avec quelquun du même âge, qui comprend ce que cétait « avant » ça me manque, Claire essaie dexpliquer, consciente que Camille ne peut pas comprendre. Elle est encore jeune. Son temps, cest maintenant, dehors derrière les fenêtres. Elle na pas encore ce besoin de se pencher sur les souvenirs. Camille est adorable, attentive, ce nest pas sa faute.

Bon, maman, jai eu deux places pour la soirée de la chanson française mardi ! Tu mavais dit quun spectacle te ferait plaisir, non ? Allez, range la grisaille, mets ta robe bordeaux, tu es rayonnante dedans !

Daccord Camille, va pour la robe bordeaux Je ne sais pas ce qui me prend ce soir, excuse-moi. Bonne nuit ma chérie Et dors bien, tu es toujours crevée, prends soin de toi, dit Claire, changeant de sujet.

Bonne nuit, maman, gros bisous, et Camille raccroche.

Claire sattarde quelques minutes devant la fenêtre, regardant les lumières vibrer au loin dans la nuit parisienne…

La terminale. Là aussi, cétait le printemps. Tant de rêves à lhorizon. Comme si cétait hier Élodie craquait pour Hugo Martin de leur classe. Mais Hugo, cétait Claire qui lui plaisait. Il lappelait le soir, sur le combiné en bakélite, pour proposer une balade. Mais Claire avait toujours vu en lui juste un ami et ne voulait pas lui donner de faux espoirs.

Puis Hugo est parti faire son service. À son retour, il sest marié. Il habitait encore dans lancien immeuble dÉlodie. Et il avait, bien sûr un vieux numéro de téléphone fixe. Sans trop réfléchir, poussée par la nostalgie, Claire composa ce numéro de mémoire. Long silence. Puis des bruits de fond, et enfin, une voix dhomme, douce, un peu étonnée :

Allô, je vous écoute.

Oh, il est tard Mais pourquoi jai appelé ? Peut-être quHugo ne se souvient même plus de moi. Ou que ce nest pas lui ?

Bonsoir… La voix de Claire tremblait démotion, elle forçait un peu, rauque de timidité.

Un nouveau souffle, puis létonnement :

Claire ? Cest bien toi ? Ben oui, bien sûr que cest toi, ta voix, je ne lai jamais oubliée. Comment tu mas retrouvée ? Je décroche ce téléphone ; allez savoir pourquoi

Hugonot, tu mas reconnue ! Une chaleur immense envahit Claire. Depuis si longtemps, on ne lappelait plus que « maman », « mamie », ou alors par son nom, « Madame Dubois ». Bon, parfois Élodie lappelait encore Claire.

Mais entendre simplement « Claire », cétait doux, printanier, comme si les années venaient de senvoler.

Claire, comment tu vas ? Je suis tellement content dentendre ta voix rien que ces mots-là, elle aurait pu pleurer de bonheur. Elle avait peur quil ne la reconnaisse plus, ou quelle le dérange.

Tu te souviens de la terminale ? Quand avec Vincent, on vous baladait, toi et Élodie, en barque sur la Seine ? Il sétait abîmé les mains avec les rames, il nosait pas le dire. Et ensuite, on est tous allés sacheter des glaces au bord du quai. Il y avait de la musique partout la voix dHugo était douce, rêveuse.

Bien sûr que je me souviens, Claire riait franchement, heureuse, et le camping avec la classe dans la forêt ? On narrivait même pas à ouvrir les boîtes de conserve, on crevait de faim !

Oh oui, Hugo riait à son tour, et Vincent a finalement ouvert les conserves, après il chantait des chansons à la guitare au coin du feu, tu te rappelles ? Après ça, jai décidé dapprendre à jouer de la guitare.

Alors, tas réussi ? La voix de Claire, soudain, jeune, tellement joyeuse à force de souvenirs qui surgissaient. Hugo semblait ressusciter tout leur passé, se rappelant toujours plus de détails.

Et toi alors, tu vas bien ? Mais bon, jentends ton bonheur dans ta voix ; tu dois avoir de beaux enfants, peut-être même des petits-enfants, nest-ce pas ? Et tu écris toujours tes poèmes ? Je me souviens ! « Se dissoudre dans la nuit, renaître au matin ! » Plein de vie

Tu étais toujours un soleil, Claire ! À côté de toi, on se réchauffait le cœur. Tes proches ont de la chance, une maman et une mamie comme toi, cest inestimable.

Oh Hugo tu vas me faire rougir. Mon temps est passé, tu sais

Il larrête :

Mais non, arrête, tu dégages encore tellement dénergie ! Même le combiné chauffe. Je plaisante Mais je ny crois pas, non, que taies perdu le goût de vivre. Ça ne te ressemble pas. Ton temps nest pas fini, Claire, il faut vivre, continuer à sourire. Le soleil brille encore pour toi.

Et le vent pousse encore les nuages, rien que pour toi.

Et les oiseaux chantent rien que pour toi !

Ah, Hugo toujours ce grand romantique… Et toi, alors, raconte ! Je parle de moi, de moi Mais soudain, bruits, bourdonnement et la ligne se coupe.

Claire est restée, téléphone en main, hésitant à rappeler. Mais non, il est déjà tard. Une prochaine fois peut-être.

Quel bien ça lui a fait, ce coup de fil ! Tant de souvenirs qui refont surface Elle sursaute, surprise par la sonnerie stridente. Cest Manon, sa petite-fille.

Oui, ma Manon, je ne dors pas Quest-ce que ta maman a dit ? Oui oui, je vais bien ! On va au concert ensemble. Tu passes demain ? Parfait, je tattends. Bisous !

Le cœur léger, Claire sendort. Des projets plein la tête ! Sendormant, elle compose déjà des vers pour un nouveau poème.

Au réveil, Claire décide daller voir Élodie. Quelques stations de tramway, après tout, elle nest pas si fanée que ça !

Élodie jubile de la voir :

Eh bah, il était temps que tu passes ! Wahou, tas emmené un fraisier ? Mon préféré ! Allez, raconte ! Élodie tousse, met la main sur la poitrine, puis chasse tout ça dun geste.

Ça va, jai mon nouveau spray, cest mieux. Viens, le thé est prêt. Dis donc, tu rayonnes, Claire, tas rajeuni ! Dis-moi ton secret ?

Va savoir la cinquième jeunesse ! Tu sais quoi ? Par hasard, hier, jai appelé Hugo Martin. Oui, oui, lui, ton coup de cœur du lycée ! Il sest mis à me rappeler des tas de souvenirs ; tu sais, javais presque tout oublié Dis, Élodie, tu me fais peur à te taire comme ça, ça va ?

Élodie reste pâle, sans rien dire, puis chuchote :

Claire tu savais pas ? Hugo il est parti, ça doit faire un an Et puis il nhabitait plus là depuis longtemps.

Quoi ? Mais pourtant Avec qui jai parlé alors ? Il se souvenait de tout, il ma rappelé des détails que javais oubliés, il avait exactement la même voix Et ça ma fait tellement de bien, très franchement. Ça ma redonné envie de croquer la vie…

Cest insensé, non ? Mais je sais que cétait lui ! Il ma dit: « Le soleil brille pour toi, le vent pousse les nuages pour toi, les oiseaux chantent pour toi ! »

Élodie secoue la tête dun air sceptique, puis soudain, elle déclare :

Ma vieille, cétait sûrement lui. Cest tout à fait son genre, ça. Hugo tadorait, je lai toujours su. Je crois quil voulait tenvoyer un petit signe de là-haut. Et je peux te dire que cest réussi ! Ça fait longtemps que je tavais pas vue aussi pétillante.

Tu vois un jour, quelquun recolle les morceaux de ton petit cœur cabossé. Et tu te rappelles, tout simplement, que tu es heureuse.

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Plus personne à qui parler : Une histoire touchante de souvenirs, d’amitié perdue et d’un mystérieux appel du passé à Paris
Mais c’est quoi, l’amour ? — Ne pleure pas, calme-toi, tu vas pas verser des larmes pour ce bon à rien de Boris, il ne les mérite pas, — consolait Mamie Aline sa petite-fille Véra. — Je t’avais prévenue avant le mariage, Boris n’est pas fait pour toi, n’épouse pas ce garçon… mais toi, tu n’en faisais qu’à ta tête : l’amour, l’amour, on s’aime. Et maintenant, il est où, cet amour ? — Oh mamie, je croyais que tu allais me réconforter, mais tu répètes toujours la même chose, — sanglotait Véra en essuyant ses larmes. — Qu’est-ce que tu veux que je dise ? Que je félicite ce Boris, qui ne vaut rien, et voilà que tu pleures à cause de lui. — Mais mamie, l’amour alors ? Je lui faisais confiance, et il a ramené à la maison ma voisine Valérie, qui a sept ans de plus que lui, et en plus elle s’est moquée de moi… On n’a même pas vécu six mois ensemble, et déjà… Véra était rentrée plus tôt du travail, elle est entrée dans la maison, et là, des rires, elle est allée dans la chambre et a vu une scène qui lui a coupé le souffle. Boris la regardait, effrayé, et Valérie souriait et a lancé : — Bah alors, tu fais cette tête ? J’enseigne à ton mari tous les secrets de l’amour, — et elle a éclaté de rire. Véra a filé hors de la maison et s’est retrouvée chez sa grand-mère. — Mais l’amour… C’est ça, l’amour, s’il ramène une autre femme chez vous ? Quitte-le, divorce tant qu’il n’y a pas d’enfant. Viens vivre chez moi, — disait Aline. Mamie essayait de parler fermement, mais son cœur saignait. Sa petite-fille chérie blessée par ce… Boris, issu d’une famille de buveurs et de bagarreurs. Elle s’en doutait, mais Véra n’a rien voulu entendre. Bien sûr, il arrive que des enfants de familles comme ça deviennent de bonnes personnes, mais pas Boris. Depuis petit, il faisait des bêtises, adulte il buvait, se battait, et finissait toujours mal. Aline ne voulait pas que sa petite-fille l’épouse. Mais Boris était malin, il savait que Véra était douce, gentille, attentionnée et travailleuse. — Véra, je te jure, dès qu’on se marie, j’arrête de boire, — promettait-il en la demandant en mariage. Et elle, naïve, y croyait. Elle n’avait jamais eu de vrai petit ami, à part peut-être Victor au lycée, mais c’était juste de l’amitié. Elle est tombée amoureuse de Boris, il était beau, elle l’aimait comme s’il n’y avait pas d’autres garçons. Il avait quatre ans de plus, avait fait son service militaire. Tout le monde a essayé de dissuader Véra, même son amie Lisa lui a dit : — Je n’aime pas ton Boris, si tu l’épouses, ne viens pas chez nous avec lui. Mon mari ne le supporte pas non plus, il t’a dit que tu le regretterais. — Lisa, arrêtez tous avec vos “si, si”… Je serai heureuse, moi ! — a répondu Véra, vexée, en partant, et Lisa l’a regardée partir avec pitié. Aline a fait de son mieux pour consoler sa petite-fille. Elle a préparé une tisane à la menthe, essayé de la distraire, mais voyait bien que ça ne servait à rien. Elle savait que quand tout va mal, aucun mot ne console. Il faut du temps. Vers le soir, Boris est arrivé dans la cour d’Aline, ivre bien sûr, et criait dans tout le quartier, quand elle est sortie sur le perron avec un bâton. — Que Véra sorte, sinon je la fais sortir moi-même… — Ah non, tu ne veux pas de ça, — Aline a levé son bâton, — approche, tu vas voir, ne crois pas que je suis trop vieille. Aline a osé parce qu’elle voyait les voisins derrière la barrière, et Lisa avec son mari Michel étaient déjà dans la cour. Boris hurlait des horreurs, menaçait de brûler la maison d’Aline avec Véra dedans, mais Michel est arrivé derrière, l’a attrapé par le col et l’a secoué si fort que Boris s’est tu. — Tais-toi, on a tout entendu, tu as menacé de brûler la maison, on va voir la police, dehors ! — Il l’a poussé dehors, Boris est tombé sur la route, s’est relevé et est parti sans un mot. Peu à peu, les voisins sont partis, Véra est sortie, Lisa l’a prise dans ses bras. Michel a fait un signe et est rentré chez lui. Aline s’est assise sur le banc sous la fenêtre, Véra et Lisa à côté. — Voilà l’amour, voilà le bonheur, — a murmuré Véra. — Qu’est-ce que je fais, mamie ? Dis-moi, tu sais tout sur l’amour. Tu as vécu cinquante ans avec papi Jean, tu disais que vous étiez heureux. — Seigneur, arrête avec ton amour. Je ne sais même pas ce que c’est, l’amour. Véra et Lisa se sont regardées, haussant les épaules, genre “si mamie Aline ne sait pas…” — Mamie, raconte comment tu as épousé papi Jean, — a demandé Véra, et Aline a accepté, juste pour la distraire. — Bon, je vous le dis tout de suite, je n’ai pas eu de grand amour, ni de beau mari, ni de belles paroles, ni de belles attentions, même pas de belle-mère. Mais je me suis mariée. Aline a réfléchi, se souvenant de sa jeunesse… Avec Jean, son futur mari, Aline était dans la même classe, mais il venait d’un autre village. L’école était ici, il faisait trois kilomètres à pied, comme d’autres enfants des hameaux. Après la septième, Jean n’est plus revenu, il a disparu. Aline ne l’a même pas remarqué. Elle a fini l’école, est restée au village. Famille nombreuse, trois plus jeunes, une sœur et deux frères. Elle faisait tout, surveillait les petits. Son père était malade, il était tombé dans la rivière glacée au printemps avec le cheval et la charrette, sauvé de justesse. Depuis, il toussait, travaillait comme veilleur de nuit aux greniers à blé. Sa mère était laitière à la ferme, partait tôt, rentrait le midi, repartait le soir. — Ma fille, prépare à manger, surveille les petits pour qu’ils ne soient pas en retard à l’école, — disait la mère, et Aline faisait tout, elle était responsable, sa mère comptait sur elle. Elle s’occupait des petits, vérifiait les devoirs, lavait, recousait, cuisinait, nettoyait. Sa mère rentrait épuisée. Son père restait couché. Elle n’avait pas le temps d’aller au bal, mais parfois elle s’arrangeait. Sa mère lui disait : — Va au bal, ma fille, tu es jeune, le travail ne finit jamais, profite de ta jeunesse. Aline y allait parfois, et un jour elle a revu Jean, son ancien camarade, revenu après trois ans. Il avait grandi, et bientôt il a commencé à tourner autour d’elle. — Je peux te raccompagner ? — demandait-il. Aline s’en fichait, si elle était d’humeur, elle acceptait. — Si tu veux, — et ils restaient devant la maison à discuter. Sinon, elle rentrait sans un mot. Jean la suivait partout, obstiné, presque collant. Elle le trouvait banal, ni beau ni moche, juste un gars. Ils sont restés amis presque trois ans. — Aline, je pars à l’armée dans une semaine, tu m’écriras ? — demandait-il. — Si tu écris, je répondrai, — a-t-elle promis. Elle ne répondait pas à toutes ses lettres, il écrivait trop souvent. Mais elle ne voyait personne d’autre, aucun garçon ne lui plaisait. L’hiver venu, Jean est revenu de l’armée, plus costaud, sérieux. Ils ont recommencé à se voir. Au printemps, quand la neige a fondu, Jean a proposé : — Ça fait assez longtemps qu’on se fréquente. Épouse-moi. J’en ai marre de courir d’un village à l’autre. — D’accord, — a répondu Aline. Jean ne lui a jamais dit “je t’aime”, elle non plus, c’était juste le moment de se marier. Jean n’était pas bavard. Un gars du village, pas un prince charmant. — Papa, maman, je me marie. Jean m’a demandé. Le père n’a rien dit, il était déjà faible. La mère a fait un scandale, même la grand-mère est venue crier : — Pourquoi tu veux de ce malheureux sans le sou ? Il n’a rien ! — Aline se taisait, ils n’étaient pas riches non plus. Le mariage a eu lieu dans le village de Jean, joyeux, avec des chansons, des danses, des blagues. Il faisait beau, tout fleurissait, il y avait beaucoup d’invités. On leur a offert trois poules et un coq, même deux sacs de blé, un sac de farine. Ils ont décidé de vivre au village d’Aline, le temps de construire leur maison, en attendant elle vivait chez lui, avec son beau-père. Sa belle-mère était morte jeune. Le beau-père et la famille ont construit une petite maison en un été. Ils s’y sont installés. Puis ils ont bâti une grange, pris une vache et un cochon. Aline travaillait à la ferme, Jean était conducteur de tracteur. Ils travaillaient dur, mais étaient jeunes et tout allait bien. Un an plus tard, un fils est né. Ils n’ont pas eu d’autres enfants. — J’aurais aimé une fille, une aide, — disait-elle, mais ça n’a pas marché. Le fils a grandi, est parti en ville, est devenu agronome, a épousé une fille du coin, douce et posée. Puis est née Véra, la petite-fille chérie d’Aline. Aline et Jean ont vécu ensemble jusqu’à la retraite. — On était bien, tous les deux, — racontait Aline, — Jean était fiable et calme. Il ne m’a jamais crié dessus. On ne se cachait rien. On se réjouissait de ce qu’on avait. On avait des ruches, les abeilles étaient la passion de Jean, je l’aidais. Il pouvait passer des heures avec elles. Parfois, une abeille me piquait la joue. Il riait et plaisantait : — On va mettre de l’eau froide, t’as la joue toute gonflée, on ne voit plus ton œil, mais t’es toujours belle. Jean aimait Aline en silence, sans mots doux, parfois il cueillait des framboises ou des fraises et la nourrissait, elle riait. Jean aimait aussi lire. Il a dû lire toute la bibliothèque du village, même s’il avait peu de temps, il en trouvait toujours pour lire, parfois à voix haute pour sa femme. — Voilà, les filles, — conclut Mamie Aline, — on a vécu cinquante et un ans ensemble. On n’a jamais parlé d’amour, on ne s’est jamais fait de déclarations, on n’y pensait même pas. On était juste là, l’un pour l’autre, on se soutenait, on prenait soin de l’autre quand il était malade. Mais Jean est parti, et mon conte de fées s’est terminé. Je vis seule dans cette maison. Véra a divorcé de Boris, il n’a plus jamais menacé et l’évitait. Bientôt, elle a trouvé le bonheur et s’est mariée avec un homme bien. L’essentiel, c’est que Mamie Aline a approuvé son choix.