Tu voles mon fils, il ne peut même pas s’acheter une ampoule : un dimanche matin sous mon plaid, mon mari chez sa mère pour changer une ampoule (en réalité pour l’anniversaire d’Igor), ses poches toujours vides à acheter des jeux vidéo, sa famille qui me traite de radine parce que je refuse de financer leurs cadeaux, jusqu’à exiger mille euros pour une tablette à son neveu… et moi, à me demander si j’aurais pas mieux fait d’épouser un orphelin !

Tu voles mon fils, il ne peut même pas sacheter une ampoule.

Par un dimanche matin dautrefois, je me souviens être restée allongée sur le canapé, blottie sous une couverture. Mon époux était parti chez sa mère, officiellement pour changer une ampoule, mais je savais bien que la vraie raison était autre :
Mon fils, nas-tu pas oublié que Baptiste fête son anniversaire aujourdhui ?

Mon mari, Charles, a toujours été un dépensier invétéré. Sa paie disparaissait en quelques jours. Heureusement, il me confiait de quoi payer l’électricité, le gaz, et faire les courses chez le boulanger et lépicier du coin. Le reste de son argent senvolait pour des jeux vidéo et tout ce qui pouvait sy rapporter. Ça ne me dérangeait guère, à vrai dire je croyais quun homme devait saccorder quelques plaisirs, mieux ça que traîner dans un bistrot ou courir les cabarets. Javais dailleurs lu quelque part que les quarante premières années de lenfance étaient les plus dures pour chacun…

Je ne raconte pas cela pour susciter la pitié, mais simplement pour expliquer pourquoi Charles a toujours les poches vides. Je nai jamais connu ce genre de soucis, moi. Même, il marrivait de mettre de côté un peu dargent. Souvent, je prêtais à mon mari lorsque lurgence se présentait. Mais jamais pour les besoins de sa famille : ni sa mère, ni ses neveux, ni sa sœur.

Je navais pas oublié lanniversaire de Baptiste, bien sûr. Une semaine avant, javais choisi un cadeau à lavance. Avant quil ne parte chez sa mère ce matin-là, je le lui ai confié en main propre, puis je me suis installée devant un film. Je naccompagnais jamais Charles à ces visites familiales avec sa mère et sa sœur, ce nétait quantipathie réciproque.

Elles pensaient que je ne laimais pas, sous prétexte que je refusais de leur donner de largent ou de garder les enfants de sa sœur. Une fois, javais accepté de surveiller les enfants de Léontine, mais ils ne sont revenus les chercher quà la moitié de la journée, et jai fini par arriver en retard à mon travail. Jai osé leur exprimer mon mécontentement. Depuis, sa mère et sa sœur mont traitée de sans-gêne, de malapprise. Toutes les demandes suivantes ont essuyé mon refus. Ça ne me dérangeait pas que Charles de son côté leur rende service, car moi-même, jaimais bien jouer avec ces gamins, mais cest autre chose.

Après le départ de Charles, quelque temps passa, puis voici quil revint accompagné de toute la famille, neveux compris. Sa mère, sans cérémonie, traversa le salon en manteau, puis déclara :
On a décidé que Baptiste aurait une tablette pour son anniversaire, celle quil a lui-même choisie. Elle coûte deux mille francs. Tu me dois mille francs pour ce cadeau. Alors, paie.

Pourtant, offrir une tablette à cet enfant, pourquoi pas, mais sûrement pas un modèle si cher…

Évidemment, je n’ai rien versé. Mon mari sindigna, me reprochant ma prétendue avarice. Je me suis tournée vers l’ordinateur, jai appelé Baptiste et, en cinq minutes, nous avons commandé ensemble un appareil qui lui plaisait vraiment.

Heureux, le petit sest précipité vers sa mère, qui patientait dans lentrée. Quant à Léontine, elle avait le chic pour semparer de tout ce qui traînait. La générosité qui mavait poussée à cette démarche na pas ému sa grand-mère, qui éclata aussitôt :
On ne t’a rien demandé, ce quil fallait, cétait donner de largent. Tu partages la vie de mon fils, et lui, il vit comme un pauvre ; il ne peut même pas remplacer une ampoule. Donne-moi sans tarder mille francs, tu sais bien que cest largent de Charles.

Et la voilà qui tente de fouiller dans mon sac, posé près du chevet. Jai lancé un regard noir à mon époux et chuchoté :
Trois minutes. Vire-les dici.

Charles sest alors avancé, a pris sa mère par le bras et la raccompagnée dehors, sans plus de cérémonie. Trois minutes, pas une de plus, il lui a suffi.

Aujourdhui encore, je me dis que je préfère cent fois que Charles dépense sa paie en jeux vidéo, plutôt que de la laisser filer dans les mains de sa mère. Au moins, cet argent lui procure du plaisir et ne finit pas dans les poches de ces pique-assiette. Parfois, je me surprends à penser quil aurait mieux valu pour moi dépouser un orphelin.

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Tu voles mon fils, il ne peut même pas s’acheter une ampoule : un dimanche matin sous mon plaid, mon mari chez sa mère pour changer une ampoule (en réalité pour l’anniversaire d’Igor), ses poches toujours vides à acheter des jeux vidéo, sa famille qui me traite de radine parce que je refuse de financer leurs cadeaux, jusqu’à exiger mille euros pour une tablette à son neveu… et moi, à me demander si j’aurais pas mieux fait d’épouser un orphelin !
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