Au bout de cet été
Travaillant à la bibliothèque municipale de Nantes, Solène trouvait sa vie monotone. Les visiteurs sy faisaient rares depuis que tout le monde lisait sur Internet. Elle passait ses journées à réarranger les ouvrages sur les étagères, à les dépoussiérer une à une. Lunique avantage était quelle avait dévoré une quantité impressionnante de livres, des romans sentimentaux aussi bien que de la philosophie Pourtant, à trente ans, Solène réalisait soudain que la romance navait jamais vraiment frôlé sa vie.
Son âge était raisonnable pour fonder une famille, mais elle nattirait pas particulièrement les regards et son emploi était loin dêtre lucratif. Lidée de changer de métier ne lui avait jamais franchement traversé lesprit, car la quiétude du lieu la rassurait. Les étudiants, parfois quelques lycéens ou retraités constituaient la majorité de ses rares visiteurs.
Dernièrement, elle avait été surprise de remporter le premier prix dun concours professionnel organisé dans toute la région des Pays de la Loire : un séjour de deux semaines, tout frais payé, sur la Côte dAzur.
Génial ! Il faut que jy aille absolument, annonce-t-elle avec entrain à sa meilleure amie et à sa mère. Vu mon salaire, cest une occasion inespérée, voilà que la chance me sourit !
Lété touchant bientôt à sa fin, Solène marche sur la plage quasi déserte de Saint-Raphaël. Les vacanciers préfèrent aujourdhui les terrasses des cafés car la Méditerranée est agitée par de fortes vagues. Cest son troisième jour au bord de la mer. Elle savoure la solitude, se laisse aller à la rêverie.
Soudain, elle voit un adolescent emporté du bout de la jetée par une vague brutale. Sans réfléchir, elle court à son secours. Heureusement, il ne se trouve pas trop loin, et si Solène nest pas une nageuse accomplie, elle sait se débrouiller dans leau.
Les vagues la portent vers lui, puis tentent de les ramener au large, mais Solène persévère. Les pieds senfonçant dans le sable, elle parvient à regagner la rive. Son élégante robe colle contre elle, trempée, mais elle ne sen soucie guère ; elle observe le garçon avec étonnement.
Mais il na pas plus de quatorze ans, pense-t-elle, il est juste grand pour son âge, il me dépasse même un peu
Quest-ce qui te prend de te baigner par ce temps ? interroge-t-elle, un peu sévère.
Ladolescent, encore sous le choc, lui lance un « merci » et séloigne en titubant. Solène hausse les épaules, le regarde disparaître.
Le lendemain matin, réveillée dans la chambre de son hôtel, elle sourit. Le soleil inonde la mer turquoise dune lumière éclatante ; les vagues sont redevenues dociles, presque repentantes pour leur furie de la veille. Après le petit-déjeuner, elle sétend sur la plage. En fin de journée, ayant bien profité du soleil, elle décide de flâner dans le parc et y découvre une fête foraine avec un stand de tir. Au lycée comme à la fac, elle avait la réputation de bien viser, mais loupe la première cible, réussit la deuxième.
Eh bien, tu as vu, fiston ? Voilà comment il faut tirer, dit une voix masculine derrière elle.
Solène se retourne, surprise de revoir ladolescent de la veille. Ses yeux sagrandissent deffroi : il la reconnaît aussi, mais elle comprend que son père nest pas au courant de lincident.
Peut-être quon pourrait avoir une démonstration ? lui demande lhomme, grand et plutôt séduisant. Il sourit, dun air jovial : Je mappelle Bastien. Mon fils, Hugo, est nul au tir. Moi aussi, dailleurs, je le confesse
Après quelques échanges autour du stand, ils poursuivent la soirée ensemble au café avec des glaces, montent sur la grande roue. Solène sétonne quils ne soient quà deux.
Bastien savère cultivé et passionnant. Plus ils parlent, plus il lui plaît.
Solène, vous êtes ici depuis longtemps ?
Non, je viens darriver, la première de mes deux semaines commence.
Et vous venez doù ?
À leur grande surprise, ils découvrent vivre tous trois dans la même ville. Les coïncidences font parfois bien les choses !
Incroyable, sourit Bastien. Il a lair ravi par la simplicité et la sympathie de cette jeune femme.
Hugo se détend, il semble avoir compris que Solène ne compte pas révéler son aventure de la veille à son père. Ce soir-là, ils raccompagnent Solène à son hôtel et se promettent de se retrouver le lendemain.
Elle est la première sur la plage. Les deux hommes arrivent en retard.
Bonjour Solène, pardonnez-nous mille fois sexcuse Bastien tandis quil sinstalle avec elle. Nous avons oublié de mettre le réveil, cest bête !
Papa, je vais à leau, lance Hugo.
Mais Solène sécrie subitement :
Ne fais pas ça, tu sais que tu ne sais pas nager !
Comment ? sétonne Bastien, il nage très bien, il a même gagné plusieurs compétitions à lécole.
Solène se tait, troublée ; lautre jour, elle avait pourtant cru qu’il était en difficulté. Peut-être a-t-elle mal interprété la scène ?
Ils logent dans lhôtel voisin. Les jours suivants ressemblent à un rêve. Chaque matin, la joyeuse bande se retrouve à la plage, puis se sépare tard, après des visites et des balades. Solène aimerait sentretenir en privé avec Hugo ; elle sent quun poids pèse sur lui.
Un après-midi, Hugo arrive seul à la plage.
Bonjour. Papa a de la fièvre. Jai négocié avec lui : je lui ai dit que vous pouviez veiller sur moi Excusez-moi de vous embarquer là-dedans, je navais vraiment pas envie de rester enfermé.
Dis-moi le numéro de ton père, que je lappelle, Hugo le fait.
Bonjour, répond Bastien au téléphone. Ce nest pas la grande forme, fièvre soudaine… Merci de prendre soin du gamin, il a promis dêtre sage.
Ne vous inquiétez pas, reposez-vous. Hugo est débrouillard. Je passerai vous voir plus tard.
Après un bain de mer, Hugo sallonge près delle et confie :
Vous savez, vous êtes une vraie amie pour moi.
Pourquoi dis-tu cela ?
Merci de navoir rien dit à mon père pour hier Jai paniqué, la vague ma emporté du bout du ponton
Cest rien, sourit Solène. Après une pause, elle demande : Et ta mère, Hugo ? Pourquoi es-tu là seul avec ton père ?
Le garçon hésite, se redresse, puis se confie avec maturité.
Bastien, ingénieur, part parfois en déplacement. Jusquà récemment, la famille paraissait unie. Mais la mère dHugo, Marianne, trompait les apparences.
Un jour, Bastien annonce :
Je pars trois semaines à Paris pour une formation. Si tout va bien, une promotion mattend, avec une augmentation importante
Marianne semble ne pas sen formaliser. Dès quil part, elle dit à son fils :
Ce soir, jinvite un collègue, Samuel, et sa fille Louise, qui a quelques années de plus que toi. Samuel et moi avons du travail et tu pourras toccuper de Louise.
Louise est vive, propose vite :
On va se balader au parc ?
Marianne appuie lidée, fourre un billet de cinquante euros dans la main de son fils :
Cest pour que tu offres une glace à Louise.
Hugo navait jamais eu autant dargent de poche. Ils sortent, passent un moment agréable. Louise est grande, elle parle de sujets qui limpressionnent ; il grandit vite à ses côtés. Les semaines passent ainsi.
Avant le retour de Bastien, Louise lâche :
Heureusement que ton père revient, ça devenait lassant de te distraire alors que jai mes propres histoires. Ta mère et mon père se voient Nos parents se divertissent, voilà tout.
Hugo se sent blessé, heurter par les propos de Louise et les non-dits de sa mère. Quand Bastien revient, ladolescent est hanté par les doutes.
Que faire ? Garder le silence, confronter sa mère ou parler à son père ?
Peu après, Hugo assiste à une dispute de ses parents.
Oui, jai un amant, lance Marianne, et quest-ce que tu comptes faire ?
Rien. Je vais juste demander le divorce. Hugo restera avec moi, tu nas jamais vraiment voulu ten occuper.
Tant mieux, réplique Marianne, jaurai une autre vie ailleurs.
Terré dans sa chambre, Hugo entend tout. Marianne avoue à Bastien quelle fréquente Samuel depuis longtemps. Elle part le lendemain.
Le samedi, Hugo tarde à se lever, entend sa mère faire ses valises, son père plongé dans son ordinateur. Il a déjà pris sa décision : il restera vivre avec son père. Il naime ni Samuel, ni Louise. Marianne claque la porte sans plus un mot.
Bastien tente dexpliquer à son fils, mais Hugo linterrompt :
Pas la peine, papa, je sais tout depuis longtemps. Je taime et on sera bien tous les deux.
Tu es devenu grand, toi Bastien lébouriffe avec tendresse. Vois ta mère quand tu veux, ton choix sera respecté.
Mais pour linstant, Hugo ne veut plus la voir. Ce jour-là, Solène et Hugo apportent des fruits à Bastien convalescent, quils retrouvent plus souriant, promettant de revenir très vite sur la plage.
Trois jours après, Bastien et Hugo repartent vers Nantes, tandis que Solène reste encore deux jours sur la Côte. Lété sachève. Sur le quai de la gare, ils se disent au revoir. Bastien promet de venir accueillir Solène à laéroport. Hugo lui lance un large sourire.
Solène ne fait pas de projets ; elle se contente de savourer ces messages tendres de Bastien, impatients, doux à en relire les mots. Peu après, elle emménage chez Bastien et Hugo. Et il semble que ce soit Hugo le plus heureux de cette nouvelle famille, pour son père, pour lui et pour Solène.






