Antoine a freiné juste devant le portail et sest figé. Le jeep était déjà rangé dans la cour, la porte sest refermée derrière lui, comme sil était un intrus. Devant ses yeux sélevait une villa moderne de larges baies vitrées, un jardin impeccablement entretenu, des massifs de fleurs et une pelouse bien taillée. Tout criait richesse et prestige.
«Elle habite ici, Marjolaine? Doù elle tient largent pour une maison pareille?» tournait en boucle dans sa tête.
La jalousie le transperçait, comme une lame. Antoine, qui se vantait toujours dêtre «un homme sérieux», avait laissé son ex sans rien, et maintenant il se retrouvait sur le trottoir de sa porte. Et elle elle avait clairement réussi.
Il est resté longtemps dans la voiture, à regarder les lampes sallumer dans les fenêtres. Des rires, des verres de vin qui sentrechoquaient, des silhouettes qui se déplaçaient. Au centre, Marjolaine, sûre delle, le sourire aux lèvres, ce regard vif quil avait tenté détouffer un jour.
Putain a-t-il murmuré. Comment cest possible?
Le lendemain, il est revenu. Il a attendu quune autre voiture entre, puis sest faufilé derrière elle, le cœur qui tambourinait.
Sur la terrasse, Marjolaine tenait un appareil photo. Elle dirigeait deux jeunes techniciens. À côté, une femme tapait sur un ordinateur portable. Lambiance ressemblait à celle dun studio pro.
Antoine a fondu, mais elle la tout de suite repéré.
Antoine? sa voix était calme, avec une pointe de surprise. Questce que tu fais là?
Euh il a toussé, embarrassé. Je voulais juste voir comment tu vis.
Elle la regardé longtemps, comme si elle déchiffrait ses pensées.
Je vis bien, at-elle fini. Je travaille.
Tu travailles? a ricané Antoine, amer. Et ce «travail» ta acheté un jeep et une villa?
Les deux assistants se sont regardés, gênés. Marjolaine les a fait signe de partir.
Oui, at-elle répondu. Jai mon propre studio. On bosse pour des magazines, des marques, des galeries. Jai trouvé des investisseurs, et tout a payé.
Antoine a haussé les épaules. Il navait jamais imaginé que la photographie pouvait rapporter autant.
Cest du mensonge! a explosé il. Après le divorce, tu navais rien!
Exactement, a acquiescé Marjolaine. Je navais que moimême. Et ça a suffi.
Ses mots étaient comme un marteau. Le visage soumis quil avait laissé sans un centime nétait plus là. À la place, il voyait une femme forte, belle et assurée, qui ne craignait plus rien.
Tu crois que je tai pardonné? at-elle murmuré doucement. Non, Antoine. Mais je tai laissé partir. Et cest pourquoi jai commencé à vivre.
Sa gorge sest desséchée. Il voulait sexpliquer, se justifier, demander le pardon, mais il na pu sortir quun seul mot :
Tu as toujours été rien. Sans moi.
Marjolaine a soupiré, a souri, mais avec une pointe de tristesse.
Non, Antoine. Jétais rien seulement avec toi.
À ce moment-là, une petite fille denviron six ans a dévalé les marches de la maison et a sauté dans les bras de Marjolaine.
Maman! a crié la fillette, toute joyeuse.
Antoine a gelé.
Ça a-t-il balbutié.
Cest ma fille, a dit calmement Marjolaine. Et tu nas rien à voir avec elle.
Il les regardait toutes les deux, sentant quelque chose se briser en lui. Pour la première fois, il a compris quil navait pas perdu seulement une femme, mais toute la chance dun avenir différent.
Depuis ce jour, il rentre chez lui les yeux ouverts sur autre chose. Sa nouvelle compagne le taquine sans cesse, se moque de sa vieille voiture, réclame des cadeaux, des sorties au théâtre, des soirées mondaines. Elle ne voit en lui que de lintérêt.
Un soir, il a avoué: «Je suis jaloux. Jaloux de la femme que jai moimême brisée.»
Il était seul dans son petit appartement gris, fixait les murs blanchis et ne se rappelait plus la dernière fois où il avait vraiment ri.
Pendant ce temps, Marjolaine ouvrait son exposition au centre de Paris. Ses photos montraient la vie scènes de rue, portraits, paysages urbains. Chaque cliché débordait de lumière, de liberté, démotion. Le public applaudissait, les critiques écrivaient des éloges. Elle était là, sereine et fière, consciente davoir gagné.
Ce nétait pas Antoine qui la faisait triompher, mais elle-même, qui avait laissé derrière elle la Marjolaine silencieuse et résignée.
Et lui, il était resté dehors, seul, dans lobscurité.
Cest alors quil a compris : la plus grande défaite, cest de perdre la personne que lon devait soutenir, au lieu de la briser.






