Pierre a déclaré que je devais servir ses amis, alors je suis partie me promener au parc.
Élodie, tu fais quoi? Les gars arrivent dans une demiheure et on na pas encore mis la table. Dépêchetoi. Fais des pommes de terre sautées à loignon, comme ils aiment, sors les cornichons en saumure que ta mère ta transmis. Coupe le lard fin, mais en tranches jolies, pas en gros morceaux comme la dernière fois.
Sébastien, déjà en survêtement et tshirt trop grand, se tenait à lentrée de la cuisine, le regard fixé sur sa montre. Élodie, nouvellement rentrée avec deux sacs lourds dcourses, les posa lentement sur le carrelage. Les sacs claquèrent contre le sol. Ses épaules se plaignaient, ses bottes dhiver brûlaient dacharnement: la journée au supermarché avait été infernale, les préparatifs des fêtes avaient transformé les clients en troupeau affamé, tout était arraché des rayons.
Pierre, cest qui ces gars? demandatelle à voix basse, en déboutonnant son doudoune. Ses doigts étaient engourdis par le froid, attendant le bus. Vendredi soir. Je suis à bout. Je pensais juste dîner et regarder un film.
Ah, ça commence, senroula le mari en levant les yeux au ciel. «À bout», «fatiguée». Tout le monde travaille, Élodie. Moi non plus je ne suis pas au repos. Sébastien a appelé, ils passent avec Théodore et Vincent, ça fait une éternité quon ne sest pas vus. Tu penses que je devrais les refuser? Ce serait du manque de respect.
Tu aurais pu me prévenir? Me rappeler dans la journée?
Cest arrivé à limproviste! Pourquoi dramatisetu? Il suffit dorganiser un apéritif. Ils ne viennent pas pour manger, mais pour parler. On a une bouteille de vin, on a le bar. Mets la table rapidement. Un petit saladier, une salade «niçoise» ou une salade de crabe, comme dhabitude. Et surtout un plat chaud: les gars rentrent affamés du travail.
Élodie sentit une boule de rancune gonfler dans son plexus solaire. «Comme dhabitude». Cela signifiait quelle devait, sans un instant de repos, se lancer à la cuisinière, jongler entre lévier et la poêle, trancher des salades, dresser la table, puis passer la soirée à débarrasser, à veiller à ce que les invités aient du pain, à écouter leurs blagues lourdes et leurs rires stridents. À la fin, il ne resterait quune montagne de vaisselle, une cuisine enfumée et un sol collant.
Pierre, je ne vais pas cuisiner, déclarat-elle fermement, le regard fixé sur lui. Je suis épuisée. Je veux prendre une douche et me coucher. Si tes amis ont faim, commande une pizza ou fais des raviolis toimême.
Pierre resta bouchebée une seconde, ses sourcils se haussant.
Questce que tu dis, Élodie? Une pizza? Les gars veulent du fait maison. Jai déjà promis que la maîtresse de maison allait mettre la table. Sébastien se souvient encore de tes galettes. Ne me fais pas perdre la face. Que vont penser les gens? Que je ne sais pas faire de ma femme?
Faire? rétorqua Élodie, sentant un frisson descendre le long de sa colonne. Tu me traites comme une bonne à tout faire? Ou comme une servante?
Ne déforme pas les faits! séchauffa Pierre, sa voix se faisant plus dure. Tu es la femme, la maîtresse du foyer. Cest ton devoir daccueillir les invités. Je gagne largent, je porte le foyer, jai le droit de recevoir mes amis une fois par mois, pas vrai? Que la femme soccupe, crée lambiance? Tu en demandes trop? Allez, arrête dinventer. Déballe ces sacs, mets le poulet au four, pendant que tu épluches les pommes de terre, il cuira tout seul. Et mets la vodka au congélateur pour quelle se rafraîchisse.
Il se retourna vers le salon, lançant en même temps:
Et coiffetoi, on dirait une statue de jardin. Théodore a une nouvelle copine, je ne veux pas que tu te fonds dans le décor.
La porte de la chambre ne se referma pas, et le bruit de la télévision se fit entendre. Pierre sassit sur le canapé, pensant que tout était réglé: Élodie, à la façon dune brave camarade, se précipiterait vers le feu de la cuisine.
Élodie restait dans le couloir, écoutant le dictionnaire des nouvelles. Elle retira lentement son bonnet. Ses cheveux, en désordre et électrifiés, tombèrent sur son visage. «Statue de jardin». Les mots de son mari résonnaient dans ses oreilles. Vingt ans de mariage. Vingt ans à chercher à être parfaite, la bonne hôtesse, la femme attentionnée, la compagne compréhensive. Elle supportait ses soirées entre potes, les conseils incessants de sa mère, ses chaussettes éparpillées, ses plaintes que la soupe nétait pas assez salée. Elle croyait que le mariage était cela: compromis, patience, lissage des angles.
Elle examina les sacs dépicerie. Il y avait le poulet quelle prévoyait de rôtir le lendemain, des légumes pour la salade, du lait, du pain. Tout était lourd, pesant sur ses bras.
Élodie se pencha, non pas pour déballer les sacs, mais pour ajuster son doudoune. Elle remetta son bonnet, rangant soigneusement ses cheveux dessous, ajusta son foulard.
Elle jeta un œil dans la chambre.
Pierre.
Le mari, les yeux rivés sur lécran, fit un signe de la main.
Questce que tu cherches? Le sel? Il est dans le tiroir du haut.
Je pars.
Où? Il se tourna enfin, le visage affichant une vraie perplexité. Au supermarché? Tu as oublié quelque chose? Tu as du pain, de la mayo?
Non. Je vais me promener. Au parc.
Dans quel parc? Pierre se leva du canapé. Tu as perdu la tête? Il est sept heures du soir, il fait nuit, il fait froid. Les invités arrivent dans vingt minutes! Qui mettra la table?
Toi, répondit calmement Élodie. Cest toi qui les a invités, donc cest à toi de dresser. Les pommes de terre sont sous lévier, le poulet dans un sac, le couteau sur le bloc. La recette la trouveras sur internet.
Attends! cria Pierre, se levant brusquement. Questce que tu fais? Retourne! Enfile tes vêtements et reviens à la cuisine! Je tai dit!
Mais Élodie nécoutait plus. Elle sortit de lappartement, claquant la porte métallique lourde derrière elle. Le cliquet du verrou sonna comme un coup de feu. Elle descendit les escaliers sans attendre lascenseur, craignant que Pierre ne la rattrape pour la traîner en coulisse. Sur le palier, le silence régnait. Il était visiblement sous le choc de son départ, figé au milieu de la pièce, la bouche ouverte.
Dehors, la neige fine tombait en petites aiguilles. Le vent sinfiltra sous son col, mais elle ne le remarqua pas. Son cœur battait à tout rompre, une étrange sensation de liberté la submergeait. Elle marchait rapidement, presque en courant, loin de la maison, loin des fenêtres éclairées où, probablement, Pierre essayait de préparer des excuses pour ses amis.
Le parc était à deux pâtés de maisons. Un vieux parc urbain, aux allées larges et aux tilleuls dénudés, secoués par le vent. Peu de monde: quelques promeneurs avec leurs chiens, des employés pressés, un couple dadolescents collés à leurs téléphones sur un banc.
Élodie sengagea dans une allée secondaire, où les réverbères sallumaient en quinconce, dessinant des ombres fantaisistes sur la neige. Elle ralentit, son souffle se fit court, son cœur tambourinait dans sa gorge.
«Quaije fait?» traversa son esprit.
Depuis lenfance, on lui avait enseigné à être souple. «Qui se tait, se fait aimer», «le silence est dor», «le mari est la tête, la femme le cou». Sa mère lui répétait: «Élodie, ne discute pas, fais preuve de sagesse. Il faut nourrir lhomme et le féliciter, alors il y aura la paix à la maison». Elle faisait ce quon lui demandait, même quand Pierre la poussait à bout.
Son téléphone vibra dans sa poche. Elle le sortit. Lécran affichait la photo de Pierre avec le texte «Pierre». Elle rejeta lappel, puis il sonna à nouveau. Elle appuya sur le bouton darrêt et glissa lécran dans la poche. Le silence retomba, seulement le vent et le crissement de la neige sous ses bottes.
Elle arriva au bord dun étang. Leau restait noire, non gelée, avec des canards qui y glissaient. Le bord était couvert dune fine couche de glace. Elle sappuya aux rambardes froides et baissa les yeux.
Elle se souvint de la dernière visite de ces amis. Théodore sétait empipé et avait cassé le vase que sa sœur lui avait offert. Pierre sétait contenté de rire: «Ce nest rien, on en achètera un nouveau». Mais ils ne lachetèrent jamais. Et Sébastien, ce soir-là, en ramassant les assiettes, lavait frappée sur la cuisse et, en ricanant, dit: «Quel bonheur davoir une femme qui sait tout faire, qui cuisine et qui cajole». Pierre avait détourné le regard, comme sil ne voyait pas. Élodie avait voulu disparaître, mais elle avait souri, retenue, et avait continué à laver la vaisselle, répétant: «Ne me déshonore pas devant les gens».
Je ny retournerai plus, murmurat-elle dans le noir. Plus jamais.
Elle continua dans lallée. Le froid mordait ses joues, mais cela lui faisait du bien. Son estomac gargouilla. Elle réalisa quelle navait pas mangé depuis le déjeuner.
Au centre du parc, un petit kiosque éclairé de jaune vendait café et pâtisseries. Élodie sapprocha du comptoir.
Bonsoir, lui sourit la vendeuse coiffée dun bonnet en tricot. Que désirezvous? Un peu de chaleur?
Un grand cappuccino, sil vous plaît. Et Élodie pointa une petite vitrine. Une tarte aux pommes et un sandwich au poulet.
Excellents choix. Je vous prépare tout de suite.
Élodie serra le gobelet chaud entre ses mains engourdies. La chaleur se propagea dans ses doigts. Elle sassit sur un banc sous le lampadaire.
Le sandwich était chaud, le fromage fondait, le poulet était juteux. Cétait le meilleur dîner quelle eût eu depuis des années, non pas parce que le plat était raffiné, mais parce quelle le mangeait seule, en silence, sans devoir servir quiconque. Elle regardait la neige tomber, buvait son café et se sentait étrangement vivante.
Un couple de personnes âgées passa à côté. Lhomme racontait une anecdote, la femme riait doucement, se tenant à son bras. Ils sarrêtèrent près dÉlodie pour ajuster lécharpe de lhomme.
Tu vas attraper froid, mon cher, sexclama la femme, mais avec tendresse.
Je préfère le chaud, ma chérie, répliqua lhomme en plaisantant.
Élodie les observa et pensa: «Estce que Pierre et moi finirons comme eux, se balader main dans la main à la vieillesse?». La réponse la terrifia. Probablement pas. Pierre resterait en avant, grognant quelle est trop lente, elle porterait des sacs lourds en se plaignant que son dos souffre.
Son montre vibra de nouveau. Elle réalisa quelle avait atteint les 10000 pas du jour. Ironie du destin: elle était sortie de la maison juste pour atteindre son objectif de marche.
Deux heures passèrent. Elle fit le tour du parc trois fois. Ses jambes bourdonnaient, non plus de fatigue mais deffort prolongé. Le café était vidé, la brioche engloutie. Le froid sinsinuait sous son manteau épais. Il était temps de rentrer, pas de passer la nuit sur le banc.
En retournant, chaque pas la ralentissait. Devant son immeuble, les fenêtres du troisième étage brillaient: la cuisine, le salon. Elle monta dans lascenseur, prit ses clés, les mains tremblantes. Elle inspira profondément, comme avant de sauter dans leau, et ouvrit la porte.
Lair était chargé dune odeur de friture brûlée, de fumée de cigarette (elle lavait suppliée mille fois de ne pas fumer à lintérieur) et dun parfum bon marché.
Dans le hall, des chaussures dinvités étaient posées. Les gars étaient arrivés. Une pile de vestes pendait au portecintre.
Des voix fortes et des rires éclataient depuis la cuisine.
Je lui dis, ne confonds pas les rives! lança Sébastien. La femme doit connaître sa place! Et Pierre, bravo, tu nas pas perdu ton sangfroid!
Élodie retira ses bottes, accrocha son doudoune et entra. La scène qui soffrait à elle était à la fois pathétique et ridicule.
La table était un chaos. Des boîtes de conserve de sardines et de hareng ouverts jonchaient le comptoir. Des tranches de saucisson gisaient sur le journal (Pierre navait pas trouvé de vaisselle ou était trop paresseux). Au centre, une poêle pleine de pommes de terre carbonisées. Autour, des bouteilles vides de bière, une bouteille de vodka à moitié vide.
Assis autour, Pierre, Sébastien et Théodore. Vincent et sa «compagne» étaient absents, probablement écartés.
Pierre, le dos à la porte, agitait une fourchette chargeant un cornichon.
Elle a juste couru à lépicerie, mentaitil, balbutiat-il. Elle reviendra, mettra la table comme il faut. Ma petite, cest de lor, elle est timide.
Élodie toussa.
Le silence se fit. Les trois hommes se tournèrent.
Oh! La maîtresse de maison sest pointée! sexclama Sébastien, un sourire gras aux lèvres. Pierre, elle était déjà partie en quête de vodka?
Pierre se retourna lentement, le visage rouge, les yeux troubles. En voyant son épouse, il dabord flancha, puis se rappela quil était «le maître», et fronça les sourcils.
Où étaistu? criat-il, essayant de se lever, mais il chancela et retomba sur la chaise. Les gars attendent! Il ny a rien à manger! Les pommes de terre sont brûlées! Tu mas piégé, Élodie!
Élodie fixa la table, les flaques de bière, le mégot dans sa tasse à café improvisée.
Bonsoir, messieurs, déclarat-elle dune voix glaciale. Le banquet est terminé.
Quoi? balbutia Théodore. On vient juste darriver. Élodie, pourquoi pas un œuf au plat? Les pommes de terre de Pierre sont mortelles.
Jai dit, sortez, Élodie leva la voix. Il est dix heures. Demain je travaille. Pierre, renvoie les invités.
Tu ne peux pas me dire! Pierre frappa du poing sur la table. La fourchette rebondit et tomba. Cest ma maison! Mes amis! Qui estu pour les chasser? Va à la cuisine et prépare! Sinon
Sinon quoi? Élodie savançaEn refermant la porte, elle réalisa que la vraie liberté réside à choisir son propre respect avant tout.







