Le Retour à Soi-même

Le vent sempare dÉdouard Lefèvre dun coup sec, arrach­ant son béret juste avant quil ne pose le pied sur le quai. Il le rattrape en lair, sentant les doigts glacés dune brise dautomne sinfiltrer sous le col de son manteau. Lodeur de feuilles mouillées, de fumée provenant des cheminées lointaines et dune senteur évanescente fer, huile, vieilles planches lenveloppe. Cest lodeur de son enfance.

Il tourne le regard.

Le petit bâtiment de briques de la gare de SaintPierre, la plaque écaillée annonçant « Le Perroquet », se dresse devant lui. Le quai, autrefois soigneusement balai­é par loncle Michel, est maintenant envahi par lherbe sauvage et le lierre qui sinsinuent entre les fissures de lasphalte. Tout est pareil, et pourtant différent.

Comme si le monde se serrait dans un poing.

Les arbres qui, enfant, semblaient des géants, natteignent plus le toit de la gare. Le kiosque où il attendait le train, autrefois imposant, est désormais minuscule, ses planches pourries. Même le ciel paraît plus bas.

Édouard enfonce son béret plus profondément, ajuste son sac à dos sur lépaule et prend le chemin familier.

Il descend vers la rivière.

Vers la maison du grandpère.

Le sentier serpente entre des cabanes décrépites, contourne des potagers abandonnés où les poteaux de clôture noircissent avec le temps. Le hameau se meurt doucement.

Les jeunes sont partis depuis longtemps certains à la ville, dautres à la recherche de travail. Il ne reste que les vieillards qui vivent leurs derniers jours dans le silence, et quelques familles qui nont nulle part où fuir. Les fenêtres de nombreuses maisons regardent le néant, les portes ne tiennent plus quà un seul pivot.

Le seul bruit provient du aboiement des chiens, triste, comme sils avaient oublié pourquoi ils hurlent. Le grincement du puits de Madame Brun ne rompt pas le calme.

La maison du grandpère se situe au bout de la rue, au bord de leau là où le sentier se dissout dans le sable du fleuve, où les racines des saules se mêlent à la berge détrempée. En bois, noirci par les années, mais toujours fier, avec des encadrements sculptés que le grandpère taillait les soirs dhiver. Chaque tour, chaque fleur, Édouard les connaît du toucher enfant, il glissait les doigts sur ces motifs comme sil lisait des écritures secrètes.

Le perron grince sous ses pas, trahissant son bruit comme il y a vingt ans. La serrure du portail nest plus quun amas de rouille, mais il déniche, sous la troisième marche, la clé cachée, la même à la dent cassée qui se coinçait toujours dans la serrure.

La porte cède avec résistance, comme si la maison ellemême refusait daccueillir létranger.

Lodeur le frappe :

Poussière accumulée pendant des années dabandon,
Arôme aigre des vieux livres,
Fumée amère du feu de bois incrustée dans les rondins,
Des rayons de soleil percent les vitres poussiéreuses, faisant danser des particules dans lair. Tout semble figé, comme si le temps sétait arrêté le jour du départ :

Une table massive en chêne, marquée par les coups de la hache du grandpère là où il découpait la viande,
Une lampe à kérosène sous un abatjour de verre mémorial des soirées dhiver,
Une armoire contenant des fusils deux fusils de chasse et une vieille carabine, parfumés à lhuile de lin et à la poudre,
Sur le mur, légèrement de travers, des photos dans des cadres faits maison :

Le grandpère, jeune, avec un pistolet à son côté et le regard dur (1923, écriture au crayon),
Madame Anne, tenant un seau plein jusquau bord, le ciel dété derrière elle,
Le petit Édouard, nu, en chemise brûlée, un sourire espiègle.

Édouard jette son sac sur le lit, un nuage de poussière monte au plafond. Il sarrête, écoutant le craquement du plancher ce même son qui annonçait toujours ses escapades nocturnes vers le fleuve.

Il sort dans la cour.

Le fleuve.

Il gronde avec le même grondement sourd, comme si une bête immense respirait derrière la barrière. Le vent agite les vagues, éclatant les reflets du soleil en mille éclats scintillants. Lautre rive, intacte, garde une forêt sombre ancienne et muette, comme un souvenir.

Édouard inspire profondément, remplissant ses poumons de cet air humide, mêlé dalgues et de bois pourri.

Il nest pas venu ici par hasard.

Après le licenciement (ses collègues ne lont même pas raccompagné),
Après le divorce (la porte sest clouée définitivement),
Après que la ville la écrasé par les murs, les gens, leurs voix, leur indifférence.

Alors reviennent les mots du grandpère, murmurés près du feu de camp :

« Si ton âme fait mal, mon garçon, viens au fleuve. Reste au bord jusquà ce que tu entendes sa voix. Leau lave tout les offenses, la douleur. Le fleuve se souvient de tous ceux qui lont approché. »

Ses poings se serrent. Une pointe perce sa poitrine souvenir ou pressentiment.

Les premiers jours sécoulent dans le silence total.

Le silence lenveloppe dès les premières minutes, épais et collant comme de la résine. Ce nest pas le bruit factice de la ville les voitures, les pas des voisins, les sirènes. Ici le silence est vivant, guérisseur.

Il répare le toit recouvre les trous avec des bandes de caoutchouc. Le marteau claque sur les clous, le bruit se répercute audelà du fleuve, comme si on frappait aux portes des maisons abandonnées du hameau.

Il fend du bois la hache du grandpère reste affûtée. Les bûches volent, craquant avec vigueur, dévoilant les motifs du grain. Lodeur de résine de pin se mêle à sa sueur.

Il pêche assis sur la même pierre quà lenfance, il lance la ligne dans leau sombre. Les prises sont rares de petits poissons, loin de ceux gras dautrefois, mais cela importe peu. Lessentiel est de sentir le frémissement de la ligne, la résistance de leau, lattente patiente.

La solitude laccompagne.

Pas la solitude glaciale des ascenseurs et du métro, ni le silence du téléphone muet. Ici elle respire.

Elle se remplit :

1. De souvenirs

Sur ce tronc décorce écailleuse, le grandpère lui montrait à poser des pièges à lapins ses doigts rugueux ajustaient la boucle. « Pas trop serré, mon garçon, sinon il sentira le fer. »
Sous le vieux auvent, la grandmère Anne faisait sécher des cèpes blancs comme du beurre, le parfum de la forêt. Elle les tri­ait en murmurant des prières, et il en volait quelques morceaux tant quelle ne le voyait pas.
À lentrée, pour la dernière fois, sa mère, vêtue dune robe bleue bon marché, un valisette à la main, disait : « Je reviens. » Mais elle ne revient jamais.

2. De sons

Le craquement des saules leurs branches se frottent, comme si elles confiaient un secret.
Le clapotis de leau vivant, plein de bulles et de pierres jetées sur la rive.
Le cri dun oiseau nocturne ni hibou, ni chouette, peutêtre rien du tout

3. De la présence des disparus

Ils ne sont pas là physiquement. Aucun ombre dans les coins, aucun pas sur le grenier. Mais parfois :

Sur la table apparaît, comme par magie, la tasse en terre cuite du grandpère.
Le feu du poêle sallume plus vivement quil ne devrait.
Le matin, des empreintes fraîches sur le rebord de la fenêtre, comme si quelquun avait pressé ses paumes contre le verre.
Édouard tire sur sa cigarette, laissant la fumée se perdre dans lair frais. Alors, au loin, derrière le fleuve, un hurlement surgit. Long, solitaire, familier.

Un loup? Peutêtre. Mais le grandpère disait autre chose : « Ce ne sont pas des bêtes qui hurlent, mon garçon. Ce sont des âmes errantes qui frappent à la porte des vivants ceux que lon a oubliés, ceux que lon a effacés de la mémoire. Elles errent sur la berge, incapables de traverser le fleuve tant quun cœur sur terre ne se souvient delles avec amour. »

Un frisson parcourt son dos, mais ce nest pas la peur.

Cest la reconnaissance.

Cet automne, Édouard ne revient jamais en ville. Il reste dans la maison du grandpère il coupe du bois, alimente le poêle, au printemps il laboure le potager, plante des pommes de terre. Le matin, il boit du thé avec de la confiture de groseilles, le soir, il lit les vieux livres de larmoire. Occasionnellement, il descend à la ville pour des provisions et des cigarettes. Parfois, il aide Madame Brun aux tâches ménagères quand elle le demande.

Début dété, son fils Arthur, quinze ans, au visage anguleux, les écouteurs en permanence, la moue perpétuelle, arrive. Le premier jour, il tapote son portable, râlant que le réseau est inexistant ici.

Le deuxième jour, alors quÉdouard range la maison, le portable glisse des mains dArthur et tombe dans un seau deau. Le garçon, horrifié, le retire, trempé.

« Zut! sexclametil. Il ne redémarrera jamais! »

Il jette le téléphone dans son sac, irrité.

Les jours suivants changent. Dabord perdu, Arthur erre, cherchant son portefeuille. Puis, dabord par ennui, il commence à aider aux corvées, puis, de plus en plus, il senthousiasme. Le cinquième jour, lorsquun silure argenté mord à lhameçon, un véritable émerveillement denfant éclate dans ses yeux.

En partant, le fils demande :

« Papa, je puisje revenir pendant les vacances? il bafouille Prometsmoi de ne pas macheter de nouveau téléphone, daccord? »

Édouard acquiesce, un sourire se glissant :

« Comme tu veux. Noublie pas ta canne à pêche. »

Une semaine plus tard, Arthur revient, mais cette fois il reste jusquà la fin de lété.

En automne, le téléphone sonne.

Édouard, en train de couper du bois près de la maison, ne lentend pas immédiatement. Lappareil repose sur la table du jardin, lécran affichant « Léna ».

Il se fige. Ils nont pas parlé depuis six mois, depuis que son exépouse, en colère, la traité de « père défaillant ».

« Allô? ditil dune voix rauque, essuyant la main sur son tablier.

Dabord le bruit du trafic urbain, puis une voix incertaine :

« Salut, Édouard! Léna marque une pause, comme cherchant ses mots. Je veux parler dArthur Il est revenu changé. »

Édouard sassied lourdement.

« Il lave luimême la vaisselle. Il range sa chambre. Après quinze ans, cest la première fois. elle ricane, nerveuse. Et merci. » Un éclat de chaleur perce sa voix, presque un rire. « Merci à toi. »

Il limagine, debout dans leur ancienne cuisine, une main autour de lépaule son geste habituel quand elle était anxieuse.

« Il a simplement vu une autre vie, répond Édouard doucement.

« Non. Il ta vu. Une longue pause. Nous je veux venir, avec lui, pour les vacances dhiver. Ça te va? »

Des images de leur vie défilent en quelques secondes dans lesprit dÉdouard.

« Il fait froid ici, conclutil. Il faut allumer le poêle.

« Tu mapprends? murmuretelle à peine audible.

« Venez, ditil, réalisant quun sourire sesquisse. Prenez des vêtements chauds. Et des bottes en feutre.

« Des bottes en feutre, répète Léna, et pour la première fois depuis longtemps, sa voix se fait douce. Daccord.

La conversation se termine, Édouard reprend sa coupe de bois. La hache descend, rapide, avec un enthousiasme nouveau, son souffle se mêle à lexcitation.

Il jette le dernier bûche dans le panier, redresse le dos. Audessus du fleuve, le brouillard sélève, enveloppant la rive dune brume légère. Lhiver approche, pensetil, mais pour la première fois il lattend non pas avec angoisse, mais avec une douce anticipation.

Le grincement dune vieille porte en fer se fait entendre au coin de la maison, la porte battante suppliant le vent de se calmer. « Il faut la réparer avant leur venue, » se ditil. Dans sa tête se dessine déjà la liste : nettoyer le poêle, huiler les grilles, sortir les couettes et oreillers du grenier, les aérer.

Il sarrête devant la porte, réalise quil ne voit plus sa maison comme un simple abri, mais comme un foyer qui bientôt se remplira de voix. Ce sentiment, nouveau et fragile, rend même lair froid plus chaleureux.

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