Je me rappelle, comme si cétait hier, la soirée où mon mari, Olivier, comparaît ma soupe à celle de son ancienne épouse, et jai proposé quil revienne auprès delle.
Ah, Marcelline elle ajoutait toujours une pointe de sucre au pot-au-feu, à peine une pincée, comme le dernier souffle dune flamme, et le goût devenait plus onctueux, plus riche. Le tien, au contraire, était un peu trop acide, comme sil avait été arrosé de vinaigre.
Nathalie, ma sœur, était figée, la louche à la main, tandis quOlivier repoussait dun geste la grande soupière rubis fumante. Lodeur du persil, de lail et du bouillon épais remplissait la cuisine, créant lillusion dun dîner familial parfait. Mais le simple nom «Marcelline» séchappa de sa bouche comme un vent froid, et transforma la chaleur du foyer en un cryptes de souvenirs.
Marcelline. Lancienne épouse dOlivier. Une femme légendaire, un fantôme qui planait sur notre appartement depuis deux ans de mariage.
Olivier, tentaije de parler dune voix calme, bien que mon cœur se serrait damertume. Je prépare le potaufeu comme le faisait ma grandmère. Tu laimais toujours. Il y a une semaine, tu lavais mangé et l’avais encensé, demandant même une petite touche supplémentaire. Questce qui a changé?
Il haussa les épaules, arracha un morceau de pain de campagne et mâcha lentement, les yeux rivés sur la petite télévision accrochée au mur.
Rien na changé, ma chérie. Cest juste que Marcelline avait le doigt léger pour les épices. Elle savait trouver léquilibre. Cest un talent quon napprend pas. Ne toffusque pas, je vois tes efforts. Je ne fais que constater le fait. Mange, ça refroidira.
Je reposai lentement la louche dans la marmite. Lappétit disparut. Je massis en face dOlivier, observant son profil : les cheveux poivre au niveau des tempes, les épaules larges, le regard sûr. Trois ans auparavant, il mavait paru lidéal : divorcé, sans enfants, sérieux, travailleur. Il ne parlait que très peu de son premier mariage, se contentant de dire «Nous nétions pas compatibles». Jétais prudente, respectant le passé dun homme de quaranteplusun ans.
Qui aurait cru que ce passé serait si tenace?
Les six premiers mois de notre union furent idylliques. Puis, comme une porte invisible souvrit, les souvenirs dOlivier affluèrent. Dabord de brefs commentaires : «Ah, Marcelline possédait la même lampe», «Marcelline adorait ce film». Je les balayais, les considérant comme des anecdotes innocentes. Mais les comparaisons se multiplièrent, toujours au détriment de Nathalie.
Ta chemise est mal repassée, lança Olivier un matin en se préparant pour le travail, examinant son col devant le miroir. Le pli est irrégulier. Marcelline utilisait toujours un spray spécial, et son fer à repasser était une vraie machine à vapeur, je pense. Les coutures de son pantalon étaient impeccables. La mienne bon, ça passera pour la campagne.
Je métais levée à six heures pour lui préparer le petitdéjeuner et repasser son costume. Un nœud se forma dans ma gorge.
Olivier, jai un fer ordinaire. Je repasse comme je sais le faire. Si cela ne te convient pas, tu peux toujours lenvoyer à la teinturerie ou le faire toimême.
Il me fixa, surpris, dans le reflet du miroir.
Pourquoi cette rébellion? Ce nest quun partage dexpérience. Peutêtre devraistu acheter ce spray? Je veux simplement que tu taméliores. Marcelline, dailleurs, veillait toujours à ces petits détails. Sa maison était toujours impeccable, aucune poussière.
Je veille aussi à lordre, rétorquaije doucement, me rappelant les deux heures que javais passée à frotter la salle de bain la veille. Et je travaille à plein temps, tout comme toi.
Marcelline travaillait aussi et réussissait tout. Bon, je dois y aller. Ce soir je serai tard, je reste chez ma mère pour laider avec la robinetterie.
La porte claqua. Je restai seule dans lappartement silencieux, me dirigeant vers la fenêtre pour voir Olivier monter dans sa voiture. «Marcelline, Marcelline, Marcelline» résonnait dans ma tête comme un disque rayé. Si Marcelline était cet ange culinaire, cette fée de la propreté, pourquoi sétaientils séparés? Olivier éludait toujours la question, marmonnant que «les gens changent» ou que «la routine nous a tués».
Le soir, je décidai de ne pas préparer le dîner. Aucun désir, aucun besoin de transformer les ingrédients en un plat qui ne serait jamais à la hauteur de celui de Marcelline. Jachetai des choux farcis prêts à cuire, les réchauffai et massis à lire un livre.
Olivier revint vers neuf heures, grognant, affamé.
Maman a passé le bonjour, marmonnat-il en se déchaussant. AnnePierrette te pense aussi. Elle demande pourquoi tu ne prends pas la recette du gâteau quelle ta proposée. Elle dit que Marcelline cuisinait le weekend, que la maison sentait toujours la pâtisserie, créant une atmosphère chaleureuse. Nous, on ne mange que des plats préparés.
Je refermai le livre. La sérénité me quittait peu à peu.
AnnePierrette peut bien faire ses gâteaux si elle le veut, mais je naime pas me salir les mains avec la pâte, répliquaije. Et puis, une femme devrait aimer créer le foyer. Marcelline
Ça suffit! explosaije, me levant dun bond, le livre tombant avec fracas. Jentends ce nom plus souvent que le mien. Marcelline cuisinait, repassait, nettoyait, respirait mieux que moi! Si elle était si parfaite, pourquoi nêtesvous pas restés ensemble?
Il resta sans voix, ne sattendant pas à une telle explosion de ma part.
Il y avait des raisons Son caractère était difficile, autoritaire, elle aimait commander.
Et moi, je suis simplement une bonne épouse? ricanaisje, amère. Je me tais, je supporte, je mefforce. Et toi, tu continues à me pousser dans les bras de ses qualités. Jen ai assez.
Ne dramatise pas, balayat-il en se dirigeant vers la cuisine. Questce quon mange? Encore du prêtàmanger? Marcelline ne laisserait jamais son mari manger de la nourriture industrielle. Elle prenait soin de mon estomac.
Je me retirai à la chambre. Cette nuit, je ne pus dormir, fixant le plafond. Un plan germait dans mon esprit, un plan qui pouvait soit briser notre mariage, soit le sauver. Mais vivre à trois moi, Olivier et le spectre de Marcelline nétait plus une option.
Le samedi arriva, jour traditionnel de ménage et de courses. Mais tout prit une tournure inattendue.
Le matin, AnnePierrette, ma bellemère, mappela.
Nathash, bonjour, sa voix sucrée était mêlée dune pointe dacide. Demain nous allons au cimetière, à ton père. Il faut repeindre la clôture. Préparenous des petites pâtisseries pour le chemin, sans chou, mon cher Olivier a des brûlures destomac. Avec de la viande, et la pâte fine comme tu sais, comme avant dans notre famille.
Je soupirai profondément, me regardant dans le miroir du hall.
AnnePierrette, je travaille demain, cest la période de clôture des dossiers, jai des documents à déposer. Les pâtisseries, je les achèterai à la boulangerie près du métro, ils font de bons pains.
Tu travailles le dimanche? Cest un péché, Nathalie. Donner le dîner à un mari affamé, cest un péché. Marcelline na jamais été paresseuse pour la famille. Elle pouvait se lever la nuit pour faire des crêpes si Olivier le demandait.
Laisse Marcelline cuisiner, découpaije, surprise de ma propre fermeté, puis fermai le combiné.
Olivier, qui avait entendu la fin de la conversation, sortit de la salle de bain, la brosse à dents en bouche.
Pourquoi insulter ma mère? Elle est âgée.
Je ne linsulte pas. Jétablis des limites. Je ne suis pas Marcelline, Olivier. Je suis Nathalie. Et je ne ferai plus de gâteaux la nuit.
Bien sûr, lançat-il en éclaboussant le lavabo. Tu nes quune paperasse. Tu nas aucune féminité, cest ça. Marcelline était la vraie femme. Elle savait mener une carrière et contenter son mari. Et toi eh bien.
Il fit un geste et alla faire bouillir leau pour le thé. Je restai au milieu de la pièce, la détermination glacée qui sinsinuait en moi. Chaque phrase sur son exépouse était un coup de marteau sur le vase de notre relation. Le vase était déjà fissuré, il ne restait plus quun fragment.
Je me rendis calmement à la chambre, ouvris la grande valise à roulettes, la posai sur le lit.
Olivier jeta un œil dans la pièce, mâchant un sandwich.
Où allonsnous? En déplacement? Ou aider maman à la ferme?
Je ne répondis pas. Jentamai méthodiquement le débarras de son garderobe : chemises quil avait fait repasser avec «un fer pas à la hauteur», pantalons aux coutures imparfaites, pulls, jeans, chaussettes.
Questce que tu fais? sécria Olivier, stupéfait, le visage se teintant dinquiétude. Nathash, pourquoi?
Je taide, Olivier, répondisje dune voix posée, pliant son pull préféré. Jai compris que je ne te méritais pas. Je ne sais pas ajouter du sucre au potaufeu, je ne sais pas aplanir les cols, je ne sais pas faire des gâteaux la nuit. Je suis une mauvaise maîtresse de maison, une femme sans grâce, et mon fer est bon marché. Je ne peux rivaliser avec un idéal.
Quel idéal? Arrête ce cirque! tentatil de marracher la chemise, mais je lesquivai.
Ne minterromps pas. Jai tout réfléchi. Tu vis dans un stress constant. Tu supportes mes défauts, ma nourriture «acide», ma paresse. Tu te souviens de la façon dont cétait avec Marcelline, et cela te fait souffrir. Je ne veux plus être la cause de ta peine. Je taime, Olivier, et je veux que tu sois heureux. Et le bonheur, daprès tes mots, reste dans ton premier mariage.
Je me dirigeai vers la commode, enlevai son sousvêtement et le jetai dans la valise.
Voilà pourquoi je te propose la seule solution raisonnable. Retourne à Marcelline.
Un silence lourd sabattit. Le tictac de lhorloge se faisait entendre, le souffle dOlivier était lourd.
Tu es folle? murmuratil. Quelle Marcelline? Nous avons divorcé il y a cinq ans! Elle est mariée depuis longtemps, je crois ou pas je ne sais plus!
Peu importe, répliquaije, fermant la fermeture éclair de la valise. Tu la mentionnes si souvent, en décrivant ses qualités, que je suis sûre quelle taime encore. Une femme parfaite attend son prince. Tu reviendras, te repentiras, elle te servira le potaufeu parfait, repassera tes chemises à la vapeur, et vous vivrez heureux sans mes côtelettes industrielles.
Je déposai la valise au sol, tirai la poignée.
Tout est prêt, Olivier. Les affaires sont emballées, même ta brosse à dents et ton rasoir. Tu peux partir tout de suite. AnnePierrette sera ravie, vous parleriez de la sainteté de Marcelline, et moi, je ne serais plus quune erreur de la nature.
Olivier resta là, haletant comme un poisson échoué. Il était habitué à ma douceur, à mon silence face à ses grognements. Il navait jamais imaginé que je pouvais agir ainsi.
Nathash, ça suffit. Ce nest pas une crèche, on ne fait pas ça Pourquoi préparer les bagages tout de suite? essayatil de sourire, mais le rictus était pathétique. Déballons tout. Je ne vais pas au cimetière, je reste, je taide avec le rapport.
Je secouai la tête. Aucun feu dans mes yeux, seulement fatigue et désillusion.
Non, Olivier. Ce nest pas une crèche, cest du respect de soi. Jai supporté une année. Jai essayé dêtre parfaite. Jai appris de nouveaux plats, jai cherché à être idéale. Mais je me battais contre un fantôme. Un fantôme na pas de défauts, lhomme réel perd toujours contre une image imaginaire. Je ne veux plus être le second choix dans ma propre maison.
Je poussai la valise vers le hall.
Pars. Reste chez ta mère. Réfléchis. Ou essaie de récupérer Marcelline. Mais je ne te retiens plus.
Olivier tenta pendant dix minutes de tourner la situation en plaisanterie, puis semporta, me traitant dhystérique, puis chercha la pitié. Mais je restai ferme. Jouvris la porte dentrée, attendis. Finalement, il attrapa la valise, lança un «idiote, tu le regretteras» et senfuit dans le palier.
Je verrouillai la porte des deux côtés, glissai sur le sol, puis éclatés en sanglots des larmes de soulagement. Le silence revint dans lappartement. Le spectre de Marcelline senvola, apparemment avec le mari.
Une semaine passa. Olivier habitait chez sa mère. AnnePierrette lappelait chaque jour, le maudissant un instant, le suppliant de reprendre «le souffrant». Je ne répondais pas. Je profitais de la vie, cuisinais ce qui me plaisait: salades légères, poisson vapeur, pizza commandée. Personne ne me critiquait le riz soussalé ou la poussière sur les placards.
Jeudi soir, en rentrant du travail, je vis une voiture familière devant limmeuble. Olivier en sortit, la tête reposée contre le volant. Il se précipita vers moi, lallure négligée: chemise froissée (le spray de Marcelline navait pas fonctionné), barbe de trois jours, yeux tristes.
Nathash, il faut quon parle.
Parle, me suisje arrêtée, sans linviter à entrer.
Jai été idiot. Jai compris.
Questce que tu as compris? Que Marcelline ne ta pas repris? sourije légèrement.
Il rougit, baissa les yeux.
Je lai appelée, juste pour savoir comment elle allait. Je pensais peutêtre
Et?
Elle ma renvoyé. Elle a dit que jétais un tyran, que lorsquon a divorcé elle sest tournée vers un autre qui ne la critique pas pour chaque poussière. Elle a dit que javais gâché cinq ans de sa vie avec mes râleries.
Je riais, à haute voix, sincère.
Donc la Marcelline idéale nétait quun produit de ton imagination? Un mensonge que tu tes créé pour ne pas voir tes propres défauts? Pour justifier ton éternel mécontentement?
Probablement, balbutiatil. Chez ma mère, cest impossible de vivre. Elle me hante du matin au soir:Alors, main dans la main, nous avons décidé de bâtir un avenir nouveau, loin des fantômes du passé, et de laisser enfin le parfum des pivoines guider nos journées.





