Madame Jeanne Dubois, ma bellemère, ma traitée de mauvaise maîtresse de maison et jai décidé darrêter de la servir.
Camille, ma petite, qui coupe les concombres en dés comme si cétaient des cailloux? On dirait des pavés! Tu ne peux même pas les mettre dans la bouche! Les hommes nont pas des mâchoires dacier, il leur faut de la tendresse, de lattention lança Jeanne en se tenant au-dessus du four à pain, tandis que Camille, pressée, terminait la salade de pommes de terre.
Camille serra la poignée du couteau jusquà blanchir les jointures de ses doigts. Il restait trente minutes avant larrivée des invités, et la bellemère, arrivée deux heures plus tôt sous prétexte d«aider», ne faisait que faire le tour de la cuisine, déplacer les bocaux dépices et commenter chaque geste de sa bru.
Madame Dubois, cest une salade de pommes de terre. Tout se mélange. Et Pierre adore sentir les légumes, pas les voir réduits en purée, répondit Camille, maîtrisant sa voix pour ne pas hausser le ton.
Ah! Tu ne me parles même pas de Pierre! Je lai élevé, je lai nourri pendant trente ans. Il a toujours aimé que tout soit petit, bien rangé. Cest ce quil nose pas dire de peur de te vexer. Cest un garçon délicat, mon éducation se voit. Hier, sa chemise était froissée, je lai remarqué quand il est passé me voir. Cest embarrassant, Camille. Une femme doit veiller à ce que son mari se présente comme sorti dune galerie.
Camille inspira profondément et posa le couteau.
Je travaille jusquà sept heures, Madame Dubois, et Pierre rentre à six heures. Il a aussi ses mains, et le fer à repasser reste à portée de vue.
Madame Dubois plaça ses mains sur son cœur, où brillait un large broche en ambre.
Les mains! Un homme a dautres responsabilités: il est pourvoyeur! Le confort, la propreté, la chaleur du foyer, cest le devoir sacré dune femme. Si tu narrives pas, tu devrais peutêtre quitter ton emploi? Ou te lever plus tôt? Moi, à mon époque, je me levais à cinq heures pour préparer des crêpes fraîches avant mon service. Et toi? Tu ne fais que des plats préparés?
Je cuisine tous les jours, rétorqua Camille. Et maintenant, excusezmoi, je dois sortir le rôti du four.
Le déjeuner se déroula sous tension. Pierre, le mari de Camille, mangeait en tête baissée, essayant dignorer latmosphère chargée. Il préférait la stratégie du coucou: si lon cache la tête dans le sable (ou dans une assiette de soupe), le conflit se dissipe tout seul.
Après avoir goûté le filet mariné depuis un jour dans une sauce secrète, Madame Dubois fronça les lèvres.
Bon cest mangeable. Le rôti est un peu dur, il est trop cuit. Et il manque un peu de sel. Pierre, tu veux le sel?
Cest bon, maman, délicieux, marmonna Pierre, la bouche pleine.
Délicieux pour lui rien de plus sucré que des carottes, voilà pourquoi cest bon. Et le sol? la bellemère balaya le parquet laminé du regard. Il y a des coins gris. Ton robot aspirateur tourne en rond, mais ça ne sert à rien! Il faut frotter à la main, à genoux, pour obtenir une vraie propreté. Toi, Camille, tu as une attitude froide envers la maison. Sans cœur, tout est glacial, comme un bâtiment administratif. Tu es une mauvaise maîtresse de maison, pardonnezmoi la franchise. Qui dautre te le dira si ce nest ta mère?
Camille posa lentement sa fourchette. À lintérieur, quelque chose se brisa. Cinq ans de mariage, cinq ans à vouloir être parfaite. Elle était comptable principale, partageait le prêt immobilier avec Pierre, et le soir se transformait en seconde garde à la cuisinière et à léponge. Elle lavait, passait le linge, cuisait, cherchait à obtenir ne seraitce quun mot dapprobation. Et on lui répondait: «Mauvaise maîtresse de maison».
Elle regarda son mari. Pierre continuait à mâcher sans lever les yeux, protégeant sa femme. Il était habitué: la mère critique, la femme sefforce davantage, et lui ne fait que consommer le résultat.
Donc je suis une mauvaise maîtresse? demanda doucement Camille.
Ne te vexe pas, ma petite, agita la main Jeanne en se servant un morceau de viande trop cuit. Cest un fait. Il y a les femmes traditionnelles, douillettes, et il y a les modernes, les carriéristes. Tu as de la poussière sur le rebord de la fenêtre, je lai remarquée la dernière fois. Ça gratte les yeux.
Daccord, acquiesça Camille, un sourire calme se dessinant sur ses lèvres. Jai entendu, Madame Dubois. Merci pour votre vérité.
Le soir, quand la bellemère partit enfin, emportant un contenant de gâteau («Je le prends, au cas où il moisirait»), Pierre seffondra sur le canapé devant la télé.
Ah, quelle journée, bâilla-t-il. Camille, apportemoi un thé, daccord? Il reste encore un petit gâteau.
Camille, à la fenêtre, contemplait la ville nocturne.
Non, Pierre.
Quoi? Le gâteau nest plus? Maman la tout mangé?
Le thé nest pas là. En fait, je ne le préparerai pas.
Pierre releva la tête, surpris.
Tu tes fâchée contre ta mère? Laissela, cest une vieille qui râle par habitude. Ne ten fais pas.
Je ne suis pas fâchée. Jai tiré des conclusions. Ta mère a dit que jétais une mauvaise maîtresse, que je fais tout sans cœur, que je sèche la viande, que je ne vois pas la poussière. Jai pensé : pourquoi continuer à me torturer et à te torturer? Si je ne sais pas gérer la maison, je ne le ferai plus du tout, pour ne pas me ridiculiser.
Pierre haussa les épaules, croyant à une plaisanterie.
Très bien, assez parlé. Viens, je te serre dans les bras.
Camille ne sapprocha pas. Elle prit un livre et se retira dans la chambre, fermant la porte dun claquement.
Le lundi matin, le réveil de Pierre fut hors du commun. Dhabitude, lodeur du café fraîchement préparé et le crépitement du bacon le saluaient. Une chemise repassée pendait sur le portecintre, et les chaussettes formaient une pile bien ordonnée.
Ce jourlà, le silence régnait. La cuisine était vide, le four froid comme le cœur dune ancienne amoureuse.
Camille? lança Pierre, entrant dans la chambre. Le petitdéjeuner?
Il y a des œufs, du jambon dans le frigo, du pain dans la boîte, répondit-elle calmement, en se maquillant.
Mais tu cuisines toujours. Je suis en retard!
Je suis aussi en retard. Et comme je suis une mauvaise maîtresse, je pourrais gâcher les œufs, brûler le café. Mieux vaut que ce soit à toi de les préparer, lhomme est le pourvoyeur, il sait se débrouiller.
Pierre, en maugréant, se dirigea vers la cuisine. Le café déborda, la poêle se carbonisa, lœuf resta liquide en haut. Il mangea un sandwich de jambon à la hâte, enfilant la chemise de la veille, légèrement froissée, et sortit au travail affamé et irrité.
Le soir, lhistoire se répéta. Pierre rentra, sattendant à un dîner. Camille était assise sur le canapé, un masque de tissu couvrant son visage, feuilletant un magazine.
Questce quon mange ce soir? demanda-til en trébuchant sur ses baskets qui traînaient.
Jai commandé un poke au saumon, je lai déjà mangé, répondit Camille dune voix étouffée. Je nai rien commandé pour toi, au cas où ça ne te plairait pas. Il y a des raviolis surgelés à la réserve. Des produits du commerce.
Des raviolis?! Jai travaillé toute la journée! Je veux un vrai repas maison! Du bœuf bourguignon!
Le bœuf bourguignon est compliqué. Avec mon «manque de talent», je le ruinerais. Ta mère a dit que je cuisine sans cœur. Les raviolis sont simples: eau, sel, dix minutes et le tour est joué.
Pierre voulut lancer une dispute, mais le regard glacé de Camille le stoppa. Il finit par cuire les raviolis, puis à laver la casserole parce quelle lui avait demandé de le faire «bien, sans traces».
Une semaine passa. Lappartement perdait lentement son éclat. La poussière que Camille dépoussiérait autrefois toutes les deux jours tourbillonnait maintenant dans les rayons du soleil. Lévier se remplissait dune montagne de vaisselle; Pierre ne lavait que ce qui était indispensable sur le moment, et Camille utilisait une assiette et une tasse, les lavait immédiatement et les rangeait dans son petit placard.
Le panier à linge débordait de chaussettes, de tshirts et de jeans de Pierre. Camille navait aucun problème de linge: elle déposait ses vêtements à la laverie en passant au boulot ou les lavait ellemême.
Pierre arpentait les rues, maigre, irrité, nourri de sandwiches et de nouilles instantanées.
Samedi matin, on frappa à la porte. Cétait Madame Dubois, venue sans prévenir, comme chaque semaine pour son inspection.
Ouvrez, je vous apporte des crêpes, je sais que vous avez faim, lança-telle en entrant dans le hall.
Son regard se posa sur la pile de chaussures au vestibule, puis sur le salon où la télévision était recouverte dune couche de poussière, sur laquelle quelquun (probablement Pierre) avait griffonné «Lavemoi». Sur la table basse, des tasses vides avec des sachets de thé secs, une boîte à pizza vide.
Mon Dieu! sexclama Jeanne, se tenant le cœur. Que sestil passé? Vous êtes malades? Camille! Pierre! Vous avez un poulailler!
Camille sortit de la chambre, en peignoir de soie, les cheveux décoiffés, un livre à la main.
Bonjour, Madame Dubois. Pourquoi un poulailler? Cest un appartement ordinaire, pas une ferme.
Quelle fermière! Tu parles dune maison de fonction? Regarde ce revêtement gris sur le canapé, ce film de saleté sur le téléviseur, cette table pleine de tasses sèches Cest de linsalubrité! Pierre, mon fils, comment peuxtu vivre dans ce désastre?
Pierre sortit de la cuisine, le bout de pain dur à la main, lair découragé, la chemise froissée, une tache sur le pantalon.
Maman, cest comme ça marmonna-til.
Camille! cria Jeanne, tonnant. Prends immédiatement un chiffon! Cest une honte! Je commence le grand ménage et tu maides. Comment osestu laisser ton mari dans la saleté?
Camille sassit calmement dans un fauteuil, croisa les jambes et ouvrit son livre.
Non, Madame Dubois. Je ne prendrai pas le chiffon. Vous avez dit la semaine dernière que je suis une mauvaise maîtresse de maison, que je fais tout mal, que je nai aucun talent. Jai accepté votre critique. Pourquoi persister dans une tâche où je suis ratée? Jai décidé de me concentrer sur ce que je fais bien: mon travail et mon repos.
Vous vous vous moquez! sécria la bellemère, le visage rouge. Je voulais bien vous aider!
Lécole est terminée. Jai été expulsée pour échec, répliqua Camille.
Pierre! Disle! cria-telle.
Pierre, les yeux rivés sur la pile de vaisselle, regarda dabord sa femme, puis sa mère, puis le désastre qui sétalait dans la cuisine.
Maman, questce que je dois dire? Tu las vraiment poussée à bout. Elle a cuisiné, nettoyé, et tu lui dis toujours «pas comme il faut». Elle a fini par se vexer.
Je ne suis pas vexée, Pierre, corrigea Camille. Jai simplement optimisé mes processus. Si mon travail est jugé «nul» ou «négatif», il est logique darrêter dy investir de lénergie.
Madame Dubois pâlit.
Ah! Donc cest ça, votre argument? Optimiser? Très bien, jy vais moimême! Si ma bru ne peut rien faire, cest à la mère de sauver le fils!
Elle jeta son manteau, attrapa un chiffon et se lança dans la bataille. Trois heures sécoulèrent, le bruit du balai et de laspirateur résonnait dans lappartement. Elle lavait, grattait, passait laspirateur, commentant chaque tache.
Camille, de son côté, buvait tranquillement un café préparé pour elle seule, lisait son livre et ne proposa aucune aide.
Pierre tenta daider sa mère, mais ne reçut que des réprimandes: «Ne te mets pas dans le corps!», «Va plutôt manger, jai apporté les côtelettes.»
À la fin de la soirée, lappartement brillait. Madame Dubois, épuisée, seffondra sur le canapé, la tension montant dans ses veines.
Jai la soif râlatelle.
Camille lui apporta un verre deau et un comprimé.
Merci, Madame Dubois. Vous êtes vraiment une experte du ménage. Jamais je ny arriverais sans vous, voyez? Cest une bonne chose davoir un professionnel.
La bellemère la regarda avec une haine contenue, mais il ne restait plus de force pour se quereller.
Je ne laisserai pas les choses comme ça, murmuratelle. Pierre, tu dois divorcer. Elle ne taime pas, elle est paresseuse et égoïste.
Pierre, debout près de la fenêtre, observait la rue. Il était rassasié (des côtelettes de la mère), lappartement était propre, mais il se sentait nauséeux. Il comprit que la scène était humiliant et que, si sa mère repartait, il resterait avec Camille, qui continuait sa «grève» et que la prochaine semaine serait de nouveau un enfer. Sa mère, avancée en âge, ne pourrait plus venir chaque semaine à nettoyer.
Maman, ditil doucement. Je vais appeler un taxi pour vous ramener.
Tu me chasses? sécria Madame Dubois, les larmes coulant.
Non, je veux que vous vous reposiez, vous avez besoin de vous reposer.
Lorsque la porte se referma derrière la bellemère, le silence sinstalla, un silence propre et rangé.
Pierre alla à la cuisine où Camille préparait une salade.
Camille, commençatil hésitant.
Oui?
Peutêtre jai compris la leçon. Ma mère aussi sûrement.
Quelle leçon? demanda Camille, le couteau en main. Que lon peut vivre une semaine dans un poulailler, puis la vieille mère arrive et nettoie pendant que lon regarde la télé? Ce nest pas une bonne leçon.
Non. Jai compris que sans toi, je suis malheureux. Jai eu lhabitude de la propreté et de la bonne cuisine, mais je ne la respectais pas. Je pensais que tout arriverait tout seul.
Ça narrive jamais tout seul. Ce sont des heures de ma vie que je vole à mon sommeil, à mes loisirs, à mon repos. Et quand on me traite de «incompétente», je nai plus envie de faire quoi que ce soit.
Je parlerai à ma mère, déclara fermement Pierre. Je lui dirai de ne plus jamais parler de ta cuisine ou de ton ménageAinsi, main dans la main, ils choisirent le respect mutuel comme fondement de leur foyer, bâtissant chaque jour un équilibre où lamour et la reconnaissance lemportent sur les critiques.







