Je mappelle Adrien, jai trentecinq ans et jhabite avec ma femme Éléonore Durand dans un petit deuxpièces du 12ᵉ arrondissement de Paris. Depuis six mois, ma mère, Valérie Martin, vit chez nous après sêtre cassé la cheville. Jai insisté, disant que ma mère ne pouvait pas rester seule dans cet état, et elle a accepté de rester « le temps dun ou deux mois ».
Un dimanche matin, alors que Valérie se plaignait du bruit de la cuisine, elle a crié :
Éléonore! Tu as encore acheté la mauvaise farine! Sa voix résonnait dans tout lappartement. Je tavais pourtant dit, la meilleure qualité! La meilleure!
Éléonore, les mains serrées autour dun sac de courses, a tenté de garder son calme.
Madame Martin, au magasin il ny avait que la première catégorie. La supérieure nétait pas disponible.
Alors il fallait aller dans un autre magasin! a arraché Valérie le sachet de farine. Avec cette farine, on ne fera pas de bons gâteaux!
Je les ferai quand même, je cuisine toujours avec la première catégorie.
Moi, jutilise la supérieure. Mes tartes sont les préférées de mon fils, ton mari, tandis que les tiennes sont à peine tolérées.
Éléonore sest mordue la lèvre, essayant de ne rien dire. Aujourdhui, elle devait ramener sa mère à lhôpital, il ne fallait pas quelle sénerve.
Très bien, jirai acheter une autre farine demain.
Demain! a réagi Valérie en agitant les bras. Et aujourdhui ? Ton mari restera sans gâteau ?
Je ferai avec celle que jai.
Non, je le ferai moi-même. Va te reposer.
Valérie a enfilé son tablier avec un geste théâtral et a commencé à ranger la vaisselle. Éléonore a silencieusement quitté la cuisine.
Nous vivions ensemble depuis six mois. Valérie avait emménagé après son accident, et je lavais hébergée en promettant que ce ne serait que temporaire. Sa cheville a guéri, mais elle navait aucune intention de partir. Elle sest installée dans notre unique chambre, et Éléonore et moi avons été contraints de dormir sur le canapé du salon. Lappartement, petit deuxpièces, était toujours trop encombré.
Éléonore a regardé lheure sur son téléphone : quatre heures pour la sortie de la mère de lhôpital. Elle est allée rejoindre mon bureau, où je travaillais sur lordinateur.
Adrien, je vais chercher maman. Tu restes à la maison?
Oui, je ne bouge pas, je nai pas détaché les yeux de lécran.
Tu peux maccompagner? Elle aura du mal à monter seule.
Éléonore, jai un délai à tenir pour demain.
Daccord, elle a soupiré. Je men occupe seule.
Éléonore est partie à lhôpital. Sa mère, Marie Dupont, était fatiguée mais souriante.
Enfin à la maison, a-t-elle dit en rassemblant ses affaires. Jen peux plus de ces murs.
Maman, comment vous sentezvous? a demandé Éléonore.
Normalement. Les médecins disent que tout va bien. Le repos et les médicaments, cest tout ce qui compte.
En redescendant à la voiture, Éléonore a chargé Marie dans le coffre, puis a chargé les sacs.
Éléonore, tu es sûre que Valérie ne sy oppose pas? Je peux aller chez ma sœur, elle a proposé.
Ma sœur? Elle vit à lautre bout de la ville, avec trois enfants. Restez chez nous jusquà ce que vous soyez remise.
Et la mère?
Maman, cest mon appartement. Je le garderai jusquau mariage. Qui je veux, jinvite.
Marie a soupiré, sans rien dire.
De retour à la maison, Éléonore a aidé sa mère à monter au quatrième étage. En ouvrant la porte dentrée, elle a découvert ses affaires empilées dans le hall de limmeuble : vêtements, chaussures, produits de beauté, livres, tout en désordre. Quelques enfants du voisinage fouillaient déjà dans les cartons.
Questce que cest? a chuchoté Marie.
Éléonore est entrée, silencieuse, dans lappartement. Valérie, les mains sur les hanches, essuyait des miettes de pain.
Ah, vous voilà. Prenez vos affaires, sinon vous encombrez tout le couloir.
Vous vous avez exposé mes affaires? a demandé Éléonore, la voix tremblante.
Et alors? a répondu Valérie, imperturbable. Jai libéré de lespace. Votre mère va vivre ici, il faut bien placer ses affaires.
Madame Martin, vous auriez pu au moins prévenir!
Pourquoi? Vous avez dit que cétait votre appartement. Faites comme vous voulez. Jai juste aidé à vider le placard.
Éléonore sentait la colère monter en elle.
Vous avez jeté mes effets personnels dans le couloir!
Je nai pas jeté, jai sorti. Il y a une différence.
Quelle différence? Les enfants fouinent! Les voisins regardent!
Alors récupérezles rapidement.
Marie, pâle, a demandé :
Éléonore, je devrais vraiment aller chez ma sœur
Non! a rétorqué Éléonore. Maman, vous ne partez pas. On range tout et on résout ça.
Elle est sortie dans le hall, ramassant ses affaires avec les mains tremblantes, tandis que la voisine du troisième étage, Lydie, passait et demandait :
Questce qui se passe, Éléonore?
Rien du tout, Lydie, a forcé un sourire Éléonore.
Elle a remonté les affaires dans lappartement. Marie la aidée, bien que la fatigue se faisait sentir. Valérie regardait la télévision dans le salon, comme si de rien nétait.
Où est Adrien? a demandé Éléonore.
Il est allé au magasin, il na plus de farine.
Éléonore a conduit sa mère à la chambre qui était autrefois la nôtre, maintenant occupée par Valérie.
Maman, reposezvous. Je vous prépare du thé.
Éléonore, où vaisje dormir? Tout est à vous.
Maman, vous irez dans le salon. Cest la chambre de ma mère maintenant.
Éléonore est sortie à la cuisine. Valérie, le visage crispé, lattendait.
Et combien de temps votre mère resteratelle ici? a demandé Valérie.
Autant que nécessaire.
Et moi? Sur le canapé?
Vous pouvez retourner dans votre propre appartement, votre jambe est guérie, vous marchez bien.
Valérie a changé dattitude.
Donc vous mexpulsez? a crié Valérie.
Je nexpulse personne. Vous aviez dit que cétait temporaire, cela fait six mois.
Ah! Vous pouvez héberger votre mère, mais pas la mienne!
Madame Martin, vous avez votre appartement, deux pièces, en centreville. Vous nêtes pas une vieille femme sans toit.
Il fait froid, les radiateurs à peine chauffent!
Appelez un plombier ou achetez un chauffage dappoint.
Avec quel argent? Ma pension est dérisoire!
Avec le même que celui que ma mère utiliserait si vous la mettiez dehors.
Nous nous sommes tenus face à face, comme deux combattants. La porte a claqué, et Adrien est entré, les bras chargés de sacs.
Salut! Jai acheté la farine, a annoncé Adrien, puis sest figé en voyant nos visages. Questce qui se passe?
Ta mère a exposé mes affaires dans le couloir, a dit sèchement Éléonore.
Adrien a regardé Valérie.
Maman, cest vrai?
Je nai fait que libérer de la place pour votre mère, a essayé de paraître innocente Valérie. Je voulais aider.
Aider, a souri Éléonore. Maintenant tout limmeuble parle de comment ma bellemère me fait subir.
Éléonore, ce nest pas par méchanceté, a tenté de plaisanter Adrien. Elle na pas réfléchi.
Pas réfléchi? Elle a jeté mes vêtements, mes cosmétiques, mes livres! Les enfants se sont amusés, les voisins ont observé! Ce nest pas « pas réfléchi », cest une humiliation!
Tu exagères, a grogné Adrien.
Quoi? a répliqué Valérie. Jai juste fait ce qui me semblait le mieux.
Éléonore sentait la gorge se serrer.
Adrien, tu es sérieux? Elle a exposé mes affaires et tu dis que jexagère?
Éléonore, ne fais pas tout un cinéma. Ma mère est âgée, cest difficile pour elle.
Et ma mère? Elle vient de subir une opération!
Ta mère peut aller chez sa sœur.
Éléonore est restée muette.
Donc tu proposes dexpulser ma mère malade pour que la tienne, qui va bien, reste ici? a lancé Adrien.
Je ne propose rien, je dis simplement que ta mère a une sœur, la mienne nen a pas.
Ta mère a son propre appartement!
Leurs ascenseurs sont en panne, monter au cinquième étage est un calvaire.
Ici, on est au quatrième étage, pas dascenseur non plus!
Mais ma mère sest habituée.
Adrien a lancé un regard long à Éléonore.
Tu prends le parti de ta mère.
Je ne prends le parti de personne, jessaie de trouver un compromis.
Un compromis, cest quand les deux parties céderont. Toi, tu ne veux que que je cède.
Valérie a intervenu :
Adrien, dislui que je suis la maîtresse des lieux. Je suis ta mère, elle nest quune épouse. Les épouses vont et viennent, mais la mère reste.
Maman, arrête, a soupiré Adrien.
Quoi? Dire la vérité? Je tai donné la vie, je tai nourri, je tai élevée! Et toi, tu exhibes ton appartement comme un trophée!
Madame Martin, cet appartement, je lai acheté avec mon argent, avant le mariage. Cest à moi.
Ah, à toi! Alors tu vas me reprocher?
Je ne te reproche rien, je constate simplement les faits.
Adrien, entendstu? Elle te dit que lappartement nest pas à toi!
Maman, assez, a passé Adrien la main sur le visage. Éléonore, parlons ce soir calmement. Maintenant, tout le monde est ému.
Il ny a rien à discuter, a répondu Éléonore en sortant son téléphone. Ma mère reste. Ta mère doit soit sinstaller dans le salon, soit repartir dans son appartement.
Éléonore, ne donne pas dultimatum.
Ce nest pas un ultimatum, cest ma condition pour vivre dans mon propre logement.
Je suis allé rejoindre ma mère dans la chambre, elle était allongée, les yeux clos.
Maman, comment ça va? aije demandé.
Normal, ma fille, juste un petit mal de tête.
Je te donne une pilule, reposetoi.
Éléonore, je ne veux pas être la cause de votre dispute, a dit ma mère. Cest votre bellemère qui a tout déclenché. Mais cest mon appartement, je décide qui y habite.
Le soir, Valérie a claqué la porte de la chambre avec fracas.
Éléonore, réfléchissons, a commencé Adrien, tentant de la prendre dans ses bras, mais elle sest détournée.
À quoi réfléchir? a répliqué Éléonore.
Peutêtre les deux mères pourraient vivre ici? Lune dans le salon, lautre dans la chambre.
Et nous? Sur le canapé?
Cest temporaire, jespère.
Ta mère est ici depuis six mois. Ce nest plus temporaire.
Encore un ou deux mois.
Non. Soit elle part, soit je pars.
Adrien sest levé brusquement.
Questce que tu dis? Où vastu? a demandé Éléonore.
Chez ma mère, dans son appartement. Cest aussi étroit, mais au moins sans bellemère.
Éléonore, tu perds la tête? Nous sommes mari et femme!
Exactement. Mais tu protèges toujours ta mère, jamais moi.
Je ne protège personne! Je ne veux pas la blesser.
Et moi? Elle a jeté mes affaires au couloir, ma humiliée devant les voisins, et tu dis que jexagère!
Questce que tu veux de moi? a demandé Éléonore.
Que tu sois de mon côté. Que tu dises à ma mère que ce nest pas acceptable. Que tu me défendes.
Adrien est resté silencieux un moment.
Très bien. Demain, jen parlerai à Valérie.
Tu es sûr?
Oui. Je lui dirai de partir.
Jai ressenti un léger soulagement. Peutêtre tout nétait pas perdu.
Le matin suivant, des voix fortes retentissaient dans la cuisine. Valérie et Adrien se disputaient.
Maman, ce nest pas négociable. Vous devez retourner à votre appartement.
Adrien, tu me chasses?
Je ne te chasse pas. Lappartement est trop petit, vous avez le vôtre.
Mais je suis seule, je me sens isolée!
Maman, vous avez vécu quinze ans après le décès de votre mari. Vous avez toujours votre logement.
Je vieillis! Jai besoin daide!
Alors je viendrai chaque semaine, je vous aiderai.
Valérie a éclaté en sanglots.
Tu ne maimes plus, tu as choisi ta femme!
Ce nest pas la question! Cest ma décision.
Cest la décision de ta femme! Elle ta volé ton fils!
Madame Martin, je nai rien volé. Adrien est mon mari, pas votre propriété.
Comment osestu! a crié Valérie. Je lai mis au monde, je lai élevé! Et qui estu?
Je suis son épouse. Et cest mon appartement. Jai le droit de décider qui y vit.
Vous êtes cruelle! Vous chassez votre bellemère!
Vous avez votre propre deuxpièces dans le centre, vous nêtes pas sans toit.
Il fait froid, les radiateurs ne chauffent plus!
Faites appel à un plombier ou achetez un chauffage dappoint.
Avec quel argent? Ma pension est maigre!
Adrien vous aidera financièrement, nestce pas, mon fils?
Adrien a hoché la tête.
OuiFinalement, Éléonore et Adrien, unis par la confiance et le respect mutuels, reconstruit leur foyer paisible où chaque voix trouve sa place.







