J’ai reçu de ma femme une valise soigneusement préparée avec mes affaires

Jai reçu de ma femme la valise remplie de toutes ses affaires.

Ny crois pas tes oreilles!
Cest alors que Clémence, pour la première fois, pense à installer une caméra vidéo; et elle ne se contente pas dy réfléchir, elle la fixe partout, dans chaque recoin de lappartement. Elle ne dit rien à son mari: surprise! Et la surprise est bien réelle.

«Quel bonheur quelle se soit mariée avec Vincent et non avec ce gaucher, Pierre Lefèvre!», se dit en se penchant dans son fauteuil la femme enceinte, tout en soupirant de soulagement. «Sinon, elle aurait encore fini dans une petite citéhabitation en banlieue parisienne.»

À ses yeux, Lefèvre ne sait pas faire plus grand. On ne lappelait pas «Sacha», mais «Pierre»: comme on nomme un bateau, il avance dans la direction quon lui donne.

Qui pourrait appeler un grand général «Pierre le Macédonien»? Personne! Cest comme appeler Lénine «Vladimir»: on ne le ferait jamais.

En revanche, «Pierre Bâton» sonne tout à fait naturel.

Le film imaginaire «Opération Y et autres aventures dAlexandre» aurait été catalogué comme une niaiserie rien que par son titre; il aurait échoué au boxoffice. Ce serait une toute autre histoire avec «Pierre».

Les deux amis se connaissent depuis le lycée: tous deux sont épris de la jolie Clémence et passent souvent du temps à trois. Pierre perd toujours face au charmeur et spirituel Victor, mais il ne semble même pas le remarquer ; cette défaite évidente ne trouble pas leur amitié, et Pierre sait très bien être ami.

Après le bal de fin détudes, Clémence finit par choisir Vincent; le troisième se retire, comme il se doit. Pierre devient alors le troisième, celui qui reste en retrait.

Trois mois plus tard, après lentrée à luniversité, Vincent la quitte pour une camarade de promotion. Clémence appelle alors Pierre, le surnommant pour la première fois «Sacha».

Et le fidèle Pierre surgit, apaise sa solitude et laide à sortir de sa déprime.

Rien de plus entre eux; Pierre reste simplement un ami, et cela suffit à ce dernier: être près de la personne quil aime est déjà suffisament.

Au printemps, Clémence tombe amoureuse de Victor, qui prend définitivement la place de Pierre dans son cœur. Son nouveau prétendant est un étudiant de luniversité, deux ou trois ans plus âgé, rencontré à la bibliothèque. Oui, tout nest pas numérique de nos jours.

Pierre est aussitôt relégué au second plan; tous ses pensées sont désormais tournées vers Armand.

Ce Pierre maladroit, qui a choisi après le lycée détudier le génie civil et larchitecture, est, selon Clémence, constamment en train de «faire du bruit avec des machines et du métal, je fraise».

«Je vais juste étudier un an de plus, et jaurai un métier!», sexclame son ami. Pierre vient dune famille nombreuse où largent est précieux. «Et plus tard, si je veux, jirai à luniversité!».

Clémence sennuie clairement avec ce jeune homme stable mais trop rangé. Elle aspire à lamour et aux câlins, pas à cela. Rapidement, tout cela apparaît.

Théodore, un peu plus âgé, linitie aux plaisirs du cœur, et leur romance senflamme: ils envisagent même de se marier.

Un an plus tard, Armand termine ses études, Clémence est en deuxième année; pourquoi ne pas signer les papiers?

Théodore obtient son diplôme et ils prévoient de se passer la bague.

Puis Pierre, fidèle, lappelle: «Le bal des anciens de notre lycée, ce weekend! Tu viens, Clémence?»

Elle accepte: «Pourquoi pas? Que Vincent voie ce quil a perdu!» Elle veut montrer à son examant quelle se marie bientôt.

Pierre travaille maintenant dans une agence darchitecture prestigieuse et gagne bien sa vie. Il reste ami avec Vincent.

Par son appel, Clémence apprend que son ancien béguin est désormais libre et quil compte aussi assister au bal.

Le rendezvous est fixé au premier samedi de février. Clémence prépare sa tenue, choisit une petite robe et un manteau en fourrure, et ils partent : Pierre la conduit en voiture.

En voyant son ancien amant, elle réalise quelle sest menti à ellemême: rien ne sest vraiment éteint, ça brûlait simplement sous la surface, attendant son moment. Ce moment arrive.

Vincent est aussi ravi de la revoir: elle a bien changé en un an et demi. Il ne parle pas à Pierre de ces changements. Pierre, de son côté, ne remarque rien: pour lui, Clémence a toujours été la plus belle, et elle lest déjà.

Ils se regardent, puis, sans un mot, ils séloignent vers lui. Ils rattrapent le temps perdu, tandis que Pierre reste à nouveau le troisième.

Le mariage avec Armand est annulé: en août, enceinte, Clémence épouse Vincent. Victor, le premier prétendant, la demandée en mariage.

Aujourdhui, elle attend leur premier enfant: léchographie montre une petite fille.

Victor savère un bon mari; après le mariage, il passe au travail de soirée et devient coursier, métier très demandé et bien payé.

Clémence valide un semestre en externat, grâce à laide financière de ses parents. Cest la vie dune famille ordinaire et heureuse.

Dans les temps prévus, la petite Léa voit le jour.

Le temps file; la rentrée scolaire approche, la petite grandit et commence à marcher.

Ils décident de ne pas la placer en crèche, de peur de ce qui pourrait arriver; si elle ne pouvait pas parler, quoi dire?

Ils engagent donc une nounou, car les grandsparents sont encore actifs. Les grandsparents ne sont pas disponibles pour changer les couches.

Après plusieurs candidatures, ils choisissent Agathe, 22ans, étudiante en cours du soir et nounou à temps partiel. Ses références sont excellentes, même si Clémence la trouve peu séduisante, ce qui convient parfaitement: pas besoin de «fleurir le cercueil».

Agathe accepte un salaire légèrement inférieur à la norme, et tout semboîte.

Clémence reprend ses cours, Agathe commence son travail.

La nounou se montre très appliquée, trouve rapidement un langage commun avec Léa: la petite adore la suivre «à la main». Si elle se sent mal, elle sexprime par un cri ou un pleur, ce qui rassure les parents.

Un jour, en baignant Léa, Clémence remarque une éruption cutanée: plus de couches du siècle dernier! On peut changer une couche en une seconde de nos jours.

Elle ne prévient pas Agathe: il y a trop de crèmes et de poudres de nos jours, elle veut régler le problème ellemême.

Léruption saggrave, elles doivent appeler le pédiatre; cest une dermatite allergique.

Léa est allergique à certains aliments, mais la nounou a été prévenue. Aucun de ces aliments nest présent à la maison; ils sont loin des produits grecs qui pourraient la déclencher.

«Je jure sur le Christ et sur Dieu», sexclame Agathe, «je ne lui ai rien donné!» Elle a suivi une formation daidesoignante, alors elle ne pouvait pas avoir volé de la nourriture.

«Un bébé dun an ne peut pas voler à la table!» rétorque le mari, «Faisons des tests dallergie avant de sinquiéter.»

Clémence se rappelle alors la première fois où elle a pensé à installer une caméra vidéo. Elle la mise partout, mais nen a rien dit à Victor: surprise! Et la surprise était bien réelle.

Il savère que Léa est presque laissée à ellemême, car dès que la mère part à luniversité, les choses les plus intéressantes commencent.

Victor et Agathe soccupent de leurs affaires dans la chambre, et la petite court dune pièce à lautre: la maison ne compte que deux chambres, la chambre principale et la chambre des parents.

Pendant labsence de Clémence, les canapés et fauteuils sont jonchés de chips, la friandise préférée de Victor, et Agathe en mange également. La petite Léa se retrouve à grignoter ces chips.

À larrivée de Clémence, tout est rangé!

Il savère quAgathe était la première amorce amoureuse de Victor à la fac; il lavait quitté pour Clémence. Quand il a rompu avec Agathe, elle a récupéré ses dossiers universitaires et travaille maintenant comme nounou.

Comment tout cela sest entremêlé reste un mystère; peutêtre le hasard, ou peutêtre que les deux continuaient à se parler, et que le mari ait suggéré le nom dAgathe à Pierre. Ainsi naît la fameuse «Agathe la grincheuse».

Cest pourquoi le mari travaille désormais à domicile. Lappartement appartient aux parents de Clémence, donc le couple ne peut y rester.

La nounou reçoit des mots gentils teintés dun vocabulaire familier, le mari aussi, et une valise remplie daffaires: Clémence ne prévoit pas de pardonner.

Ils partent ensemble; même Vincent ne tente pas de sexcuser, ne voyant aucun tort dans son comportement, comme si tout était la grâce divine.

Clémence se sent nauséeuse: les erreurs du passé la frappent de nouveau. Elle se rappelle alors du maladroit mais fidèle Pierre: il viendra à la rescousse.

Il arrivera instantanément et chassera sa tristesse avec ses blagues et ses plaisanteries maladroites, comme toujours.

Cette fois, Pierre ne peut pas venir: «Impossible, Clémence!», entend-elle au lieu du «Je suis en route».

«Pierre?» répliquetelle, surprise par ce nouveau surnom.

«Pourquoi?», demande le mari.

«Je me rends à la maternité, mon fils vient de naître, désolé!», lance Pierre, pressé. «Pas le temps de bavarder!» puis il raccroche.

«Un fils? Quel fils? Quelle épouse?» sétonne Clémence. Mais le fait est là: le camarade de classe Lefèvre a eu un enfant, et il est bien occupé.

Que voulait vraiment Clémence? Sattendre à ce quun homme adulte saute à ses côtés jusquà la retraite? Vincent, lui, vient de dire quon la promu et quil dirige maintenant un service.

Clémence ressent alors une profonde amertume, comme une trahison: tous lont abandonnée, le mari, lancien ami.

Surtout Vincent. Tout seffondre. Et que dire du petit? Sils ne lavaient pas entendu depuis la chambre verrouillée?

Pierre, au moins, ne laurait jamais trompée

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