Maison à la lisière de la ville

Nous étions arrivés à la maison au crépuscule, alors que le ciel commençait à virer au bleu profond sans encore être tout à fait sombre. La voiture a grogné, sest arrêtée, et le silence sest fait pesant. Seul le vent agité faisait bruisser les feuilles mortes et poussait lherbe haute à claquer.

Magnifique, dis-je en sortant le sac à dos du coffre. Un vrai refuge pour les âmes fortes.

Un refuge pour les quadragénaires qui nont pas les moyens de soffrir un vrai séjour, ajouta Camille, en plissant les yeux sur la bâtisse. Regarde un peu ça.

La maison paraissait branlante, bien que les murs soient, en y regardant de plus près, bien droits. Le toit était partiellement couvert de mousse, la petite lucarne du grenier était bloquée de lintérieur, une des fenêtres du rezdechaussée navait plus de vitrage et avait été colmatée avec du film plastique qui se fissurait et claquait sous le vent.

Ça sent la nostalgie, lança Victor en refermant la portière de la voiture. Tu te souviens quon venait ici à lécole ? Le jour, on nosait pas sen approcher, le soir, on avait limpression que quelquun guettait derrière la vitre.

Cest toi qui avais peur, répliqua Élise en ajustant son foulard. Je ne suis jamais allée ici. Ma mère me faisait rentrer à la maison avant que la nuit ne tombe.

Jai souri. Javais quarantedeux ans. Le dos me rappelait la longue route, les tempes bourdonnaient, et je pensais à ces aprèsmiddis où lon marchait jusquici à pied depuis lautre bout du village, en riant, en transportant des cacahuètes et une boisson bon marché, sans jamais se plaindre de son dos.

Alors, claudiaije en frappant dans mes paumes, petite visite guidée du domaine. Qui est le grand voyant dentrenous?

Cest toi, rétorqua Camille. Cest toi qui as eu lidée de venir.

Javais vraiment eu lidée. Quand, dans notre groupe de discussion, il a été question de sévader pour le weekend, jai posté, en plaisant, une photo dune vieille maison avec la légende «Allons chasser les fantômes». Cette image venait dun groupe du village où on disait que la bâtisse était abandonnée depuis des années. La blague a plu, puis, contre toute attente, elle est devenue notre unique option réaliste. Les campings étaient chers, les locations de gîtes occupées, et un parent éloigné de Victor, par lintermédiaire dun ami, nous a confirmé que la maison était juridiquement libre, vide, et quon pouvait y passer la nuit sans encombre.

Nous nous sommes approchés. Une odeur de moisi et de vieux bois nous frappait à la porte. Il ny avait pas de clés, la serrure avait été forcée depuis longtemps. Jai poussé la porte dun coup dépaule, elle sest ouverte avec un grincement, et une pluie de poussière sest déversée.

Mon Dieu, murmura Élise, on simmisce dans la vie dautrui.

Lintérieur était frais, imprégné dodeur de bois pourri, de poussière et de plâtre ancien. Jai inspiré à la hâte, la gorge se sont serrée. Le plancher ployait sous nos pas mais tenait bon. Dans le hall, une veste rongée par les mites pendait à un clou, sous elle traînaient des clés rouillées, une paire de bottes usées de tailles différentes.

Voilà lambiance, lança Victor, déjà le décor.

Nous avons pénétré la grande salle. Les murs étaient délavés, parfois les papiers peints colorés laissaient encore entrevoir leurs motifs. Dans le coin, un canapé affaissé et un matelas enfoncé étaient recouverts dun drap gris tout poussiéreux. Une table trônait au centre, couverte de feuilles jaunies et froissées.

Camille sest approchée de la fenêtre, a touché le cadre. Le bois était rugueux, la peinture sécaillait.

Si on tombe tous malades ici, je te tuerai, ditelle à mon intention, en laissant filtrer son ironie habituelle.

Jai une trousse de secours, répondisje. Et, entre nous, on nest pas en camping.

Je tentais de parler légèrem​ent, mais la maison pesait sur mes épaules. Rien dextraordinaire, simplement un vieux bâtiment abandonné, ce quon trouve un peu partout en France. Mais parce quil se trouvait à la périphérie de notre enfance, tout semblait plus intime.

Nous nous sommes installés. Victor et Élise ont sorti des sacs de couchage et des matelas gonflables, Camille a sorti de son sac vaisselle en plastique, une thermos de soupe, des sandwichs, du fromage. Jai vérifié les prises électriques et, soulagé, jai trouvé une qui fonctionnait encore. Jai branché mon chargeur, la petite ampoule au plafond sest allumée dune lumière jaune pâle.

Oh, le confort moderne, sest exclamée Élise.

Nous avons mangé autour de la table et la conversation a glissé vers les sujets habituels: travail, enfants, crédits, actualités. Les rires étaient un peu plus forts que nécessaire, comme si nous voulions couvrir les grincements de la maison.

Dites, qui vivait ici autrefois? a demandé Camille en croquant dans son sandwich. Je ne me souviens que dune histoire de fou qui hantaient les lieux.

Pas un fou, a rétorqué Victor. Un homme, seul. Sa femme est morte, son fils a disparu et il a fini par perdre la raison.

Cest ton invention ou cest officiel? aije demandé.

Mon père me racontait que le propriétaire était terrible, quil mordait quiconque sapprochait. Puis on la trouvé a grincé Victor, se rappelant. Ou alors il sest bref, une histoire sombre.

Élise a baissé les yeux. Elle supportait difficilement les discussions sur la mort. Je savais que sa mère était décédée récemment, et que les funérailles avaient été éprouvantes. Nous avions échangé des messages privés à ce sujet, et elle saccrochait à chaque détail pour ne pas se briser.

Bon, aije déclaré, ouvrons officiellement notre festival dhorreurs. Après le repas, on explore la maison: grenier, soussol, salle aux inscriptions sanglantes. Qui crie le plus fait la vaisselle.

Camille a haussé les épaules.

Bien sûr, cest une excuse pour ne pas travailler.

Après le repas, légèrement réchauffés, nous avons attrapé nos lampes torches et sommes partis explorer. Jai été le premier à entrer dans le couloir sombre, où la lampe ne parvenait pas. Les murs craquelés, un miroir bancal reflétait nos silhouettes. Au sol, un vieux tapis usé était troué par endroits.

On pourrait y tourner un film, chuchota Élise.

On le fait déjà, répondit Victor, brandissant son téléphone.

Les pièces se ressemblaient toutes: armoires vides, murs nus, vieux journaux éparpillés, assiettes cassées. Dans une salle, un calendrier délavé montrait la mer, datant dil y a vingt ans.

Imagine, ditje, il regardait cette mer chaque jour sans jamais partir.

Camille a hoché la tête.

Comme nous, at-elle ajouté.

Je me suis souvenu de mes rêves démigrer du village, puis de la ville, puis du pays. Jai fini par rester à la petite préfecture, à un bureau, à compter largent des autres. Parfois, ma vie me semblait un vieux calendrier que personne ne tourne.

Le grenier na pas été découvert tout de suite. Lescalier était dissimulé derrière une porte étroite. Les marches craquaient mais tenaient. En haut, lobscurité, la poussière, lhumidité lourde.

Attention, aije prévenu, si quelque chose seffondre, ce nest pas de ma faute.

Le grenier était bas, le toit en pente, des toiles daraignée suspendues aux chevrons. Des cartons, des valises anciennes, des planches sy empilaient.

Voilà le cimetière des objets, a lancé Victor.

Camille sest penchée sur une boîte.

Il y a des livres, at-elle dit. Et des cahiers.

Jai éclairé la boîte. En effet, des livres aux couvertures usées, des cahiers décole, un gros cahier à gros carreaux ligoté dune ficelle.

Oh, un trésor, aije déclaré.

Jai sorti le cahier, la ficelle sest détachée aisément. Sur la couverture, à la plume dun stylo bille, était écrit: «Journal. 1998». Lécriture était maladroite, un peu enfantine, mais les lettres étaient grosses.

Cest parti, at-elle annoncé. Le spectacle commence.

Questce qui te fait peur? Ce nest quun cahier, aije rétorqué, même si je sentais une tension monter en moi.

Nous sommes redescendus dans la grande pièce, autour de la table, la lampe du plafond projetant un cercle jaune, la noirceur se pressant dehors, le vent fouettant le vieux plancher.

Jai ouvert le cahier. La première page portait le prénom «Sébastien», le nom était flou à cause de lhumidité.

Allez, lis, ma dit Victor.

Jai pris mon souffle et ai commencé à voix haute:

«10mars. Aujourdhui jai encore crié sur mon père. Il a dit que je ne servirais à rien. Je lui ai rétorqué que je partirais quand jaurai dixhuit ans. Il a ri. Il a dit que je naurais nulle part où aller. Je ne sais plus quoi faire. Parfois jai limpression dêtre coincé ici pour toujours.»

Le silence sest installé, même le vent a semblé retenir son souffle.

Pas possible,! sest exclamé Victor. Direct du bout des années quatrevingtdix.

Continue, a murmuré Élise.

Jai tourné la page. Lécriture se mêlait, les lettres seffaçaient comme si lauteur écrivait dune traite, sans lever le stylo.

«15mars. Maman a encore pleuré la nuit. Je lai entendu à travers le mur. Jai voulu entrer, mais je ne lai pas fait. Elle dira que tout va bien, mais je sais que non. Papa est rentré ivre, il a crié, il a jeté des objets. Aujourdhui il a brisé une tasse contre le mur. Les éclats sont encore au sol.»

Camille a frissonné, serrant le bord de la table. Jai remarqué quelle se crispait, rappelant son propre père alcoolique qui rentrait en titubant, hurlant. Elle ne parlait jamais de cela, mais parfois ses mots laissaient entrevoir ce passé.

Assez? at-elle demandé. On nest pas là pour une séance de psy.

Attends, at-elle répliqué Élise. Un peu plus.

Je balançais entre la curiosité et la culpabilité, comme si lire ces mots était une violation. Mais le cahier était là, et les lignes semblaient mattirer.

Jai continué. Le journal racontait lécole, les amis, le désir de partir en ville pour devenir programmeur, le père qui raillait, la mère qui se taisait, puis pleurait la nuit, le petit frère toujours malade à lhôpital, le père qui le considérait comme une punition.

Cest notre reflet, a lancé Victor soudain. Pas littéralement, mais

Nous vivions tous des histoires similaires: des parents qui transmettaient leurs frustrations, des enfants qui rêvaient de fuir, pour finalement rester.

Le vent a grondé davantage. Une porte du couloir a claqué. Élise a sursauté, a ri nerveusement.

La maison parle, a plaisanté Victor. Elle naime pas quon fouille ses secrets.

Très drôle, a grogné Camille.

Jai tourné encore une page. Lécriture était plus lourde, comme si lauteur était pressé.

«24avril. Aujourdhui le médecin a dit que le frère nallait pas saméliorer. Maman est restée aux toilettes vingt minutes. Papa a accusé que cétait ma faute. Si je nétais pas né, tout serait différent. Je sais que ce nest pas vrai. Mais pourquoi ça fait si mal.»

Ma gorge sest serrée. Jai arrêté de lire à haute voix, jai caressé les lignes du bout des doigts. La culpabilité, même non méritée, résonnait en moi.

Quy atil? a demandé Élise. La suite ?

Rien de spécial, aije répondu. Juste des choses ordinaires.

Donnelelui, a dit Camille, tendant la main.

Je nai pas voulu le lâcher tout de suite. Je voulais garder ces mots pour moi, ne pas les partager comme un amusegouter. Mais cétait absurde. Jai finalement tendu le cahier à Camille.

Elle la feuilleté, fronçant parfois le sourcil. Élise jetait un œil par-dessus son épaule. Victor a fait le tour de la pièce, a jeté un regard dans le couloir, puis est revenu.

Il y a encore un lit dans la chambre, atil annoncé. Avec le matelas. Cest effrayant dimaginer qui y a dormi.

Camille a soudain claqué le cahier.

Ça suffit, atelle déclaré. Cest assez pour aujourdhui.

Questce qui se passe? a demandé Victor.

Rien, juste Elle a cherché où poser le cahier, la finalement remis sur la table. La suite parle dhôpital, denterrements. Je ne veux pas cela maintenant.

Élise sest levée, a dit quelle allait préparer du thé parce quelle avait froid.

Dans la cuisine, qui aurait pu être appelée ainsi, nous avons trouvé un vieux carrelage qui fonctionnait encore. Nous avons apporté de leau, elle a fait bouillir le thé, les sachets bruissant. Jai observé ses épaules trembler légèrement.

Ça va? aije demandé.

Normal, atelle répondu. Tout cela me rappelle ma propre vie, comme si je lisais mon histoire sous un autre nom.

Je me suis rappelé le jour où mon père, en colère, a jeté un cendrier contre le mur, et comment jai ramassé les éclats en pensant que si javais été meilleur, cela narriverait pas.

Nous avons bu le thé, assis sur de vieilles tabourets, essayant de parler de choses légères. Mais la maison semblait nous avoir immergés dans son histoire, et il était difficile de sen détacher.

Organisons une séance pour parler au fantôme de Sébastien, a proposé Victor en retournant à la grande salle. Voyons ce quil a à nous dire.

Tu es fou, a rétorqué Camille. Il ny a aucun esprit ici.

Alors quoi? a demandé Victor. Ce nest quune vieille maison? Pourquoi ça me donne la chair de poule ?

Parce que tu es sensible, a expliqué Élise. Et parce quon lit le journal de quelquun dautre.

Je suis resté muet, pensant à mon propre journal que javais tenu au lycée, puis à luniversité, puis que jai abandonné après le mariage, la naissance de mon fils, les heures sup au bureau. Ce cahier était rangé quelque part dans le grenier de mon appartement. Parfois, je pensais à ce que cela aurait été si quelquun lavait retrouvé vingt ans plus tard.

La nuit est tombée rapidement. Le vent est devenu une tempête, des bruits de toits et des planches lâchesJe refermai le cahier, sortis de la maison en laissant les ombres du passé se refermer derrière la porte grinçante.

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Je ne te pardonnerai jamais!