Son patron

Salut ma chérie, écoute bien, je te raconte ce qui mest arrivé ce matin, façon petite confidence entre nous.

Camille courait à perdre haleine pour arriver à la rédaction du *Quotidien de Paris*. Elle était déjà en retard, un vrai cauchemar! Si elle ne franchissait pas le tourniquet du rédacteur en chef avant larrivée de Pierre Marchand, elle aurait dû rédiger un rapport dexcuse : comment se faitil que lemployée du mois, élue le mois dernier, se retrouve à patauger dans la boue?

Pierre Marchand, lui, était obsédé par les papiers: notes de service, justificatifs, félicitations, excuses, listes de courses Personne ne savait doù venait cette passion bureaucratique. Sa femme, Odette, lui envoyait des listes de provisions qui sortaient constamment des poches de son pantalon, et les collègues lui glissaient toutes sortes de mémos. Pierre était aux anges.

«Pourquoi vous supportez tout ça?» sécria la copine de Camille, Juliette, qui travaillait dans le café du coin, juste à côté de lappartement partagé à deux. Elle jurait que le travail, cétait le pire des fléaux. «Mon Dieu! Si vous continuez comme ça, on va finir par détruire toutes les forêts! Envoyezlui un mail, cest plus moderne et écolo.»

Camille soupira. «Juliette, tu ne comprends pas: ce type est fait de papiers, ils débordent de toutes ses poches et de son carnet. Ça semble le rendre heureux. Il est dans son élément, comme on dit. Et puis il nous paie bien et ne nous oblige pas à faire du volontariat au printemps.»

Juliette, touchée, se souvint du service de nettoyage obligatoire chaque avril: les employés devaient repeindre la façade du café et laver les murs. Elle était allergique à la peinture et à la poussière, alors labsence de ces corvées était une vraie aubaine, ce qui justifiait le caprice de son patron. Le sujet ne revint plus.

Aujourdhui, si Camille ne passait pas juste un instant devant Pierre sans le dépasser, elle aurait fini par écrire une excuse. Que diraitelle? Oh, il y aurait plein de points à cocher

Le réveil sétait éteint avec le courant coupé dans tout limmeuble. Elle et Juliette ont dû courir, essuyer leau qui fuyait sous le frigo, avaler rapidement un bol de flocons davoine froids préparés la veille, puis se rafraîchir, grâce à leau du robinet qui, même froide, était une bénédiction. Après la douche, elles ont sorti le maquillage: mascara, blush, fard à paupières, rouge à lèvres.

Le blouson de Juliette était froissé. La nuit, le chat Gaspard, cherchant refuge dans une flaque deau du congélateur, sest coincé, a fini couvert de boue et a atterri avec le pied de Juliette, qui la poussé dun coup de bottine. Gaspard, vexé, sest barricadé sur le balcon. Juliette, de son côté, cherchait un autre blouson parce que le fer à repasser était en panne.

Tout ça a pris un temps fou; quand elles ont enfin compris, il était déjà tard.

Camille, enfin prête, a donné un petit coucou à Juliette, lui souhaité une bonne journée, puis a sauté à la marche du tramway qui partait. Elle sest faufilée dans la foule comme une gelée, un type la prise gentiment dans ses bras pour laider à ne pas se faire coincer par les portes, mais dès quelle la regardé, il a disparu comme par magie.

Imagine, si elle était prise en flagrant retard, elle perdrait sa prime: une partie pour des vacances à la mer, une autre pour un nouveau microondes, le reste pour de nouvelles chaussures. Les copines lappelaient la «prime en caoutchouc», et elle lavait bien méritée! Mais un seul faux pas pouvait tout gâcher.

Camille a retenu son souffle quand un jeune homme sest accroché à la rambarde, sa manche remontée révélait une montre à plusieurs cadrans. Elle na pu détacher les yeux de ces aiguilles qui tournaient sans fin.

«En retard?» demanda le gars dune voix compatissante. «Cest une journée de merde aujourdhui»

«Oui», répondit Camille, en pressant son sac contre son côté déjà en sueur.

Le jeune homme sourit et lança : «Comme on dit, là où on tattend, on ne peut jamais être en retard.»

Camille resta bouchebée, mais il ne fallait pas se laisser distraire. Un type, au look un peu négligé, sest approché, a sorti son badge et a dit: «Je mappelle Nicolas, et vous?»

«Odette Fédor, la femme de Pierre!» sest exclamée une femme en manteau léger, aux gants de dentelle, dune beauté qui rappelait un parfum de Chanel. Elle a poussé Nicolas dun côté dun geste élégant.

«Excusezmoi!Il tempête aujourdhui!», bégaya Odette en frappant accidentellement le bras de Nicolas avec ses lèvres couleur betterave.

Camille a compris qui cétait: la femme du patron. Personne ne lavait jamais vue, pas même sur les photos du bureau, mais sa voix grondante était connue de tous.

«Jai vu votre journal ce matin, Pierre! Ça ne sert à rien! Le sujet des mammouths est dépassé, vous avez compris?Un type a jeté votre journal à la poubelle, un clochard la ramassé», sest emportée Odette, en coloriant la scène de façon dramatique.

Les employés ont réagi, le reporter gris (Sergent) a répliqué avec ironie, puis le ton est monté quand Pierre a exigé que tout le monde se rassemble dans la salle de conférence.

«Qui estelle pour critiquer notre cher Pierre?», se plaignaient les serveuses. Elles murmuraient que la femme du rédacteur était un vrai monstre, toujours en train de pousser les collègues à la folie.

Odette a fait irruption dans le tramway, a repoussé quelques jeunes absorbés par leurs téléphones, sest assise à côté de Pierre, qui bafouillait des excuses. «Pardonnez, on ne voulait pas», balbutiait-il, serrant son portefeuille contre son genou.

«Allez, Odette, calmezvous,» a murmuré Camille, qui nen croyait pas ses yeux.

Odette a alors brandi son sac, a cherché des clés, a sorti un papier froissé : «Liste du pressing, adresse du masseur, commande à faire.» Pierre, dun hochement de tête, a rencontré le regard fatigué de Camille, implorant quelle garde le secret de cette scène embarrassante.

Elle a gardé le secret.

En réalité, Camille avait «fait» Pierre: elle lavait aidé à gravir les échelons, à passer de journaliste à rédacteur en chef, doucement, en repérant son talent dès luniversité. Odette, elle, ne travaillait jamais réellement, mais était toujours au téléphone, à contrôler la vie de la famille, à organiser les rendezvous, les courses, les dépenses.

Tout cela remontait à sept ans, quand Odette avait appelé son ami Fim (un magnat de la presse) qui, à son tour, avait poussé Pierre vers le poste de rédacteur. Fim était un gros bonnet qui caressait Odette comme une muse. Un jour, il avait signé lordre de nomination, et tout sétait enchaîné.

Pierre, le premier jour dans son nouveau bureau tapissé de panneaux de chêne, a balbutié: «Odette, je ne sais pas comment gérer tout ça!», avant que la serveuse ne lui apporte thé et croissants.

Odette, en le tapotant sur lépaule, a réconforté: «Pas de panique, mon chéri, on ne fait pas les casseroles, on les porte.»

Depuis, Pierre téléphonait toujours à Odette pour savoir quelles articles publier, quel sujet mettre en avant. Elle, enfermée dans son fauteuil dhôpital pour des problèmes destomac, dirigeait le journal comme un empire miniature.

Le sujet des mammouths, poussé par le reporter gris, avait fini en première page, enfonçant les dents dOdette. Elle était furieuse, mais elle tenait le contrôle.

Tout cela a fini par un petit incident : Odette a perdu une pile de papiers, a rappelé à Pierre de récupérer le pressing, de vérifier que tout était propre pour sa sœur et ses neveux qui arrivaient dimanche. Pierre a croisé le regard de Camille, implorant la discrétion.

Et puis, alors que le tramway freinait, Nicolas a poussé Camille contre la rambarde, avec son menton poilu, et a lancé: «Vous êtes en retard, mais vous avez lair bien réveillée!»

Camille, un peu agacée, a répondu: «Je suis désolée, la tempête a tout gâché.»

Nicolas a ri, a offert un bouquet de fleurs colorées, un petit mélange «soupé de fleurs» que Camille a accepté avec un sourire.

Le tramway a redémarré, ils sont descendus, ont marché sous les vitrines illuminées du boulevard Haussmann, ont rigolé, ont discuté de la pluie qui semblait vouloir les poursuivre. Nicolas, en bon ami, a conclu: «On dit que lhomme se fait par la femme. Sans elle, Pierre ne serait jamais debout.»

Camille a hoché la tête, pensant quon ne sait jamais. «Il adore les chats,» a ajouté Nicolas. «Alors cest un bon homme.»

Ils ont couru vers le tramway, riant simplement parce que tout allait bien, et cest tout. Allez, à plus, bisous!

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

one × one =

Son patron
Ensemble, nous surmonterons tout !