Sauvetage dans une boîte à trésors

Sauvetage dans la boîte à bijoux

Tu vas encore endurer ça indéfiniment?lentendit une fois de plus la voix de sa grandmère défunte, alors que le vieux ascenseur du bâtiment de seize étages grince et sarrête entre le deuxième et le troisième sol.

Dans cette famille le chaos a germé dès le départ. Pierre, le mari, la prise pour épouse dès le lycée, lempêchant daller à luniversité. Entre soirée arrosée de cognac, virées ennuyeuses et promesses de liberté, elle na même pas eu le temps dobtenir son permis de conduire et cela seulement parce que son père, mécanicien, la obligée à rester à latelier. Linstructeur de conduite nétait autre que lami de Pierre.

Clémence ne sortait de lappartement que lorsquil était absolument indispensable de faire les courses pour le frigo. La seule alternative au petitdéjeuner sur le balcon était détendre le linge à labri du vent.

Pierre surveillait chaque geste, chaque déplacement. Même jeter les ordures demandait davoir le portable sur soi, au cas où il appellerait pour vérifier.

Les weekends, qui débutaient le vendredi soir, la terrifiaient. Pierre rentrait, exigeait le dîner, et imposait sur la table une bouteille de cognac qui fumait. Après le repas, il, lentement, avec une froideur qui la blessait, la rappelait à son «devoir conjugal» en la traitant de «idiote, petite merde, vide», et lui demandait quand il aurait un héritier.

Puis, après lavoir laissé pleurer dans la chambre, il retournait à la cuisine, terminait son verre, et, dune voix rauque, demandait: «Où est la bière?»

Clémence savait que la question arriverait. Le jour même, elle ne lachetait pas, soffrant ainsi vingt à trente minutes de promenade nocturne, juste pour respirer.

Pourquoi tu te tais?surgit la voix de la grandmère, poussant Clémence hors de ses pensées sombres. Lascenseur simmobilise entre deux étages. Ça te plaît, la façon dont ton mari te traite?

Non,chuchota Clémence,il essuie ses pieds sur mon dos.

Ce nest que le début,prédit la vieille voix, ça ira pire. Tu veux quil libère ses griffes?

Oh mon Dieu!le malaise la saisit, non, jamais.

Alors cours, ma petite, cours!

Où? Vers ma mère? Elle vit dans un studio avec son nouveau mari. Vers mon père? Il est avec une nouvelle épouse.Les larmes se bouchèrent son nez, le regard sassombrit.

Cest une chance dêtre seule, totale liberté, lopportunité de tout recommencer. Imagine si tu avais un enfant

Mais où aller?Ses yeux, verts comme ceux de la grandmère, devinrent immenses.

Une chance se présentera bientôt. Ne la laisse pas filer. Regarde souvent par la fenêtre, tu verras.

Questce que je verrai?

Je tai déjà tout dit. Réfléchis si tu nes pas bête. Lascenseur redémarre, naie pas peur. Va chercher la bière pour ton mari. Et un souffle spectral dans sa têteoublie pas la boîte à bijoux que je tai léguée, elle nest pas vide. Elle a un double fond. Fouille sans témoins, prends seulement le contenu, laisse la boîte pour que ton mari ne devine pas ta fuite.

Quy atil dedans?

Les réponses à tes questions.

Lascenseur repartit. Le cœur de Clémence vibra malgré lavertissement. Elle arriva au rezdéchaussée, sortit dans une soirée douce où la neige fondait, les ruisseaux se hâtaient à courir, la nature renaissait. Pourquoi elle ne le feraitelle pas aussi?

***

Pierre, ivre, sétait allongé sur la table de la cuisine, ronflant comme une bête. Pendant que son bruit envahissait lappartement, Clémence put fouiller la boîte à bijoux. Le fond était plus bas que prévu, il devait y avoir un compartiment secret. Elle secoua la boîte au-dessus du lit; sen échappèrent des fils, des aiguilles, des crochets à tricoter, des boutons, des pressions un ramassis dobjets que lon touche rarement.

À la vue de la vieille boîte, Pierre haussa les sourcils, grogna: «Je la jette, elle ne sert à rien. Ta grandmère était une vraie originale!»

Clémence tourna la boîte, chercha une double paroi, mais ne trouva rien. Rien ne souvrait, seulement un choc sourd contre le bois. Elle sentit alors un déclic, et une petite trappe surgit, percutant son ventre.

Elle découvrit à lintérieur un enveloppe, des clefs, plusieurs sachets portant des inscriptions: «Active ton cerveau», «Gèle la peur», «Allume la vigilance», «Ne sois pas une bête», «Tue la faiblesse du caractère», «Nourris la chair».

La grandmère était toujours une conteuse. Peutêtre nétaitelle pas folle, doù les rumeurs de sorcière au rezdébat. Pourtant, elle cuisinait des tartes, tricotait des chaussettes, sans que personne ne sache ce quelle faisait quand limmeuble était vide.

Elle ouvrit lenveloppe. Des papiers officiels sur la maison familiale tombèrent sur ses genoux: la vieille demeure que la grandmère décrivait comme solide, construite sans clous, située en pleine campagne, gardée par un voisin vigilant. Un autre document attestait la possession dune petite Renault 5, héritée du grandpère.

Le message était écrit dans une écriture fine, presque calligraphiée, comme un hiéroglyphe:

«Ma petitenièce, le moment est venu douvrir la boîte. Tout mon patrimoine, à lexception de lappartement, tappartient. Si tu lis ces lignes, cest que le temps est venu. Prends tes papiers, le contenu de la boîte et la voiture. Pars. Le repos et le bonheur tattendent dans la maison du grandpère. Largent pour tes premiers besoins est sous le siège du tableau de bord. Après cela, tu devras gagner ta vie. Apprends, travaille.Ta grandmère.»

Clémence rassembla ses documents, les glissa dans une chemise, y mit le contenu de la boîte, prête à fuir sans perdre de temps.

Première consigne: «Prends le sachet «Allume la vigilance», mélange la poudre au lait et bois. Ne jette pas le papier.»

Deuxième consigne: «À jeun, bois un verre de lait avec la poudre «Ne sois pas une bête».»

Troisième consigne: «Ne perds pas la chemise, sinon tu seras surprise. Dans une heure, bois un thé avec le sachet «Tue la faiblesse du caractère».»

Quatrième consigne: «Une heure plus tard, bois un café avec le sachet «Nourris la chair».»

Clémence exécuta toutes les instructions. Après les breuvages, elle sentit son corps se remplir de force. Son reflet dans le petit miroir du couloir montrait une silhouette athlétique, musclée, mais non ostentatoire. Ses bras, ses jambes étaient tonifiés, ses pommettes affutées, ses yeux brillaient dune nouvelle énergie.

Un bruit de pas sur le parquet lalerta. Pierre, encore somnolent, la regarda dun œil furieux.

Tu étais où?

Rien,balbutia-telle, le cœur battant.

On dirait que quelquun ta transformée? Un amant?grondail, savançant.

Les poings de Pierre se crispèrent, ses yeux lançaient des éclairs.

Quel amant?tremblatelle, reculant dun pas.

Où te cachaistu pendant que je dormais?insistatil.

Je dormais dans notre lit,réponditelle, mais une force intérieure la soutint.

Pierre lança un coup, mais Clémence esquiva, bloqua chaque frappe avec une précision née dune nouvelle confiance. Elle le repoussa, le fit tomber, le sang jaillit de son nez. Il seffondra, pâle, sur le sol.

Sans aucune pitié, elle prit la chemise, lut la cinquième consigne:

«Bravo. Regarde par la lucarne. Habilletoi comme le personnage que tu vois. Laisse la trappe ouverte, pose ton sac à côté. Bois un verre de jus avec le sachet «Gèle la peur». Quand tu iras chercher la Renault, passe au café du coin, commande un milkshake avec le sachet «Active ton cerveau». Ne touche pas aux autres sachets. Pars au plus vite.Grandmère.»

Elle se précipita vers la lucarne, découvrit sur le trottoir une jeune fille, visage vers le sol, cheveux en désordre, comme elle, étendue près dune route enneigée. Aucun manteau, aucune chaussure. Le remède de la grandmère lavait protégée.

Clémence revêtit un jean gris et un tshirt noir, exactement comme la fille. Elle sempara de son sac, y glissa son portefeuille, lenferma dans la chemise, et sortit pieds nus, sans manteau, dans le froid de fin mars.

Au poubelle du rezdébat, elle trouva un sac contenant des bottes usées, un manteau dhiver encombrant mais salvateur. Elle prit ces vêtements, les glissa sur elle, et, avec le sac vide de la victime, séchappa dans la rue.

Un tramway passa, offrant la seule chance de rejoindre la ville où se trouvait la vieille Renault.

***

Au bureau, Clémence était rarement présente, mais ce jourlà la chance semblait être de son côté, comme si la grandmère veillait sur elle. Un vieil agent de sécurité, qui connaissait la fille du patron, la laissa passer après avoir vu les papiers du véhicule.

Pas de problème, ma petite. Pourquoi cet engin? Appelle ton père, il pourra te trouver une vraie voiture.

Non, je veux la Renault, rien dautre.

Très bien. La clé?

Oui, jai la clé du grandpère.

Il la dirigea vers le distributeur, elle prit un milkshake, paya, et sortit des bottes dhiver abordables, un manteau et un pull. Tous les documents furent rangés dans la poche du siège. Largent du tableau de bord suffisait pour les premiers jours.

Elle démarra la Renault, les sièges semblaient avoir été remplacés par le grandpère lui-même. Elle fit un signe à lagent, tourna au coin, sengagea sur lautoroute bondée.

Regarde le ciel, les panneaux?chuchota la voix de la grandmère dans sa tête.

Je les vois,réponditelle avec un sourire.

Tourne à gauche, prends la route vers Sèvres. Tu comprendras bientôt. Bonne route, ma petite.

Merci, grandmère,son visage sillumina dans le rétroviseur, tandis que la silhouette de la grandmère, toujours coiffée dun foulard en plume, semblait sasseoir sur le siège passager, souriante.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

2 × one =