Je vous raconte une petite histoire qui se passe dans une banlieue parisienne, près de SaintDenis.
Mais où étaistu allée, ma petite? sinterrogea ma mère en me voyant rentrer, les cheveux encore couverts dune étrange toile. Je retirai mon jean, et un gland tomba de ma poche. Je le ramassai, le glissai sous mon oreiller, puis ma mère me lança:
Va te laver, ton père rentre bientôt, on dîne!
Je plongeai dans la salle de bain, sans même avoir envie de manger.
«Je suis collée au téléphone cest mauvais, puis je me promène encore pire», me dis-je sombrement. Ma mère, qui avait entendu mes pensées, répliqua depuis la cuisine:
Quand on se promène décemment, on ne revient pas couvert de toiles!
Je remplis la baignoire, faisait mousser leau. En vérité, ma mère avait raison ; flâner toute seule dans la rue était bien ennuyeux, surtout après avoir entendu la conversation de deux vieilles dames dans lépicerie.
Madame Lefèvre, dans cette maison il y a encore des esprits! chuchota lune delles, la voix pleine de mystère.
Je nentendis pas la réponse, distraite par la caissière qui me tendit le ticket.
Il faut prévenir la police!
Je compris que la caissière était du coin et au courant de ces ragots.
Quelle police? Que peuvent faire ces gens contre les esprits? sexclama une voix derrière moi.
Je rangai mes courses, sortis du magasin et, sur le perron, japerçus les deux dames qui discutaient en agitant les bras. Je ricanais: «Des esprits, vraiment? Au XXIᵉ siècle!» et balayai leur propos dun revers de main.
Le soir, je montai sur le balcon. Limmeuble était tout neuf, mais les immeubles de cinq étages à deux cents mètres, vieux dune trentaine dannées, bordaient encore les rues. Aucun aménagement complet navait encore été fait autour de chez nous ; pourtant, ma fenêtre donnait sur une rangée darbres majestueux, et le grondement des camions du chantier voisin était à peine audible.
Le parc prévu à lorigine navait jamais vu le jour. On avait abattu une partie des peupliers, construit des blocs dhabitation, dont celui où mes parents avaient acheté notre appartement. Il restait encore quelques arbres, séparant les nouveaux bâtiments danciennes demeures que lon voulait raser, mais qui, pour leur valeur historique, furent clôturées et laissées en place.
En scrutant les cimes, je distinguai les toits dun vieux manoir.
Peutêtre étaitce une ancienne propriété, avant la Révolution, me dis-je.
Je repensai à la rumeur de lépicerie.
Il y a sûrement des esprits là! sexclama ma petite voix, ironique, ils ne sinstalleraient pas dans un gratteciel.
Le premier fantôme qui me vint à lesprit fut la sorcière des bois. Jimaginais son balai planté sur le toit et je ricanais.
Manon, viens dîner! mappela ma mère.
Nous prîmes le repas, puis je regardai un film avec mon père. Plus tard, ils voulurent me transférer dans le collège le plus proche pour éviter les longs trajets. Jinsistai pour rester dans mon ancien lycée, où toutes mes amies étaient, et où je navais plus à errer seule chaque été.
Dans le nouveau collège, tu te feras de nouvelles amies, et tu pourras dormir plus tard, répondit ma mère. Mais je continuai à supplier jusquà ce quils menvoient au lit, en promettant dy réfléchir.
Juste avant de dormir, je ressortis sur le balcon, levai les yeux vers les arbres sombres, et vis trois lueurs clignoter, comme si quelquun envoyait un signal depuis les toits du vieux manoir. Jessayai de les voir de plus près, mais la nuit sépaissit et les éclats disparurent.
Manon, il est lheure daller au lit!
Jy vais, maman, répondisje.
Je restai cinq minutes de plus, sans rien voir.
Le lendemain matin, je me réveillai après le départ de mes parents au travail. Encore une longue journée! pensaisje. Les amies étaient toutes parties à la mer ou chez leurs grandsparents ; moi, je devais rester seule.
Après le petitdéjeuner, je gravis le balcon, cherchant quoi faire. Les immeubles de cinq étages ne mattiraient plus ; les rues aménagées étaient loin. Soudain, je me rappelai le bruit de lépicerie: «Des esprits! ». Pourquoi ne pas aller voir cette vieille maison?
Je revêtis mon jean, sortis mes vieilles baskets et, presque en dansant, descendis du vingtième étage. Lascenseur était hors service, mais cela ne me dérangea pas. Je fis le tour de limmeuble et courus vers les arbres.
Où vastu, petite? sécria une voix.
Je me retournai. Une vieille femme, la sorcière des bois, se tenait devant moi, aussi vieillotte que dans les contes, mais son visage semblait rajeunir sous mes yeux.
On ne devrait pas trop écouter les vieilles dames à lépicerie, pensaisje.
Où vastu, petite? répétatelle.
Je me promène, répondisje sèchement, pourquoi pas?
Elle me lança un avertissement:
Fais attention à ne pas te perdre, petite.
Je hochai la tête et pris le chemin étroit. Après cinq mètres, la sorcière disparut. Je continuai, entourée darbres qui, depuis le balcon, formaient une haie ordonnée, mais ici, les rangées avaient disparu. Le sentier qui semblait droit était maintenant bloqué de chaque côté par une dense végétation, comme si je menfonçais dans un bois impénétrable.
Je me rappelai la remarque de lépicerie: «Quel bordel». Je riais encore en me dirigeant plus profondément. Un énorme tronc darbre, semblable à un baobab, bloquait la route. Les buissons formaient un mur autour du sentier, si épais que je ne pouvais pas me frayer un chemin.
Retour, retour, retour! semblait murmurer la forêt.
Non! je répliquai, je ne crois pas aux esprits, surtout le jour.
Je me glissai sous le tronc, me débrouillant tant bien que mal, et rebondis hors de ce piège, les feuilles collées à mes vêtements.
Soudain, jentendis une voix nasillardes:
Quelle tête dure, petite!
Je levai les yeux et vis la sorcière, accompagnée dun gigantesque chat noir aux yeux perçants.
Bonjour, sexclamaije, encore un peu perdue.
Le chat me fixa, puis grogna légèrement.
Tu nas pas peur? demanda le chat.
Je secouai la tête. Il sembla déçu, puis se tourna vers la sorcière.
Que faisonsnous maintenant?
Le chat bondit sur un arbre, griffant lécorce avec rage. Je compris quil était en colère.
Allezvous faire, grognatil, je men vais.
Je le caressai malgré son air boudeur.
Tu ne veux pas dun petit compagnon? demandaije.
Il ricana, puis reprit son souffle.
Viens, il me faut traverser, ditil, en poussant doucement ma tête contre mon épaule.
Nous marchâmes le long dun sentier qui sélargissait à mesure que les arbres sécartaient. Devant nous, une clôture de troncs darbres, haut de cinq mètres, pointait du bout des branches.
Un vrai fort, me dis-je.
Ce nest pas un décor de cinéma? demanda le chat.
Non, réponditil avec un hochement de tête.
Il fit un pas, la barrière sembla se dissoudre, et je le suivis. De lautre côté, à mes pieds, reposait le même gland que javais rangé la veille. Je le glissai dans ma poche.
Tu veux quon y aille? sécria le chat, hésitant.
Non, je veux savoir où nous sommes, rétorquaije.
Nous franchîmes la clôture, et le jardin qui sétendait derrière était sombre, comme au crépuscule. Le chat me mena à une grande terrasse en bois où une porte souvrit brusquement, laissant filtrer un éclair de lumière.
Cette porte était faite dune seule planche massive, gravée de motifs anciens. Je la franchis et me retrouvai dans une vaste pièce, éclairée uniquement par des chandelles.
Ça te plaît, petite? lança une voix.
Un vieil homme à la longue barbe, assis sur un banc sculpté, se pencha vers moi.
Jadore! sécriaije.
Le chat, qui nétait pas du tout timide, confirma:
Il ne ment jamais.
Lhomme acquiesça.
Ne sois pas contrariée, assiedstoi à la table.
Je massis sur un banc richement décoré, et le chat sinstalla à côté de moi, tandis que le vieil homme prit place de lautre côté. La table était couverte de plats variés.
Régaletoi, proposa le vieil homme.
Je posai un petit morceau de tarte sur une assiette. Le chat sempara dune part entière et lavala dun trait. La tarte, aux baies inconnues, était délicieuse. Je la lavais dun verre de vin en cristal et me sentis repue.
Encore un peu? demanda le chat, mais je secouai la tête.
Merci, jai assez mangé, disje.
Le vieil homme, souriant, ajouta:
Courageuse, généreuse, douce. Un souhait, petite, que désirestu?
Jhésitai. Javais toujours rêvé dun chaton, mes parents mavaient promis den adopter un dès que notre nouveau logement serait prêt.
Un chaton, savouaije.
Rien dautre? pas de pierres précieuses, de robes, de miroirs magiques?
Je riais.
Non, merci, rien dautre.
Alors, tu auras ton chaton, conclut le vieil homme, en sadressant au chat qui finissait son repas.
Le chat ouvrit la porte, un grand «Prrrr» séchappa de sa gorge, et je franchis le seuil. Le décor disparut; je me retrouvai sur un sentier éclairé, entouré darbres. Au loin, mon immeuble était visible.
Étaitce un rêve? me demandaije, le goût de la boisson sucrée encore sur la langue. Je touchai ma poche, le gland y était toujours.
Je repris mon chemin, la tête pleine didées.
Le téléphone sonna, je sortis précipitée du bain. «Papa est rentré!» mexclamaije, en enfilant mon peignoir.
Ma fille, regarde ce que je tai apporté! mon père tenait un petit chaton roux comme les feuilles dautomne.
Je lappellerai Balthazar! sécriaije.
Je passai la soirée à cajoler Balthazar, qui se comportait comme sil était né dans notre appartement. Il parcourait chaque pièce, buvait son lait, ronronnait sur mon oreiller quand vint lheure du coucher.
Bonne nuit, ma petite!
Bonne nuit, maman! La porte se referma, et le matou continua de ronronner.
Je mendormis en lécoutant, quand soudain jentendis une voix lointaine:
Ne perds pas le gland







