Maman aime tout le monde

Maman adore tout le monde
Madame Thérèse naimait guère ses fils ; elle les jugeait bêtes, limités, grossiers et mal élevés, tout comme leur père.

«Maman, questce quon mange?» criait le plus grand, Gaston, déjà à la voix grave, un petit duvet poussant sous le menton, les bras longs et fins comme ceux de son père, les poignets délicats et les gros doigts trapus qui se serraient en un poing puissant.

Thérèse savait parfaitement que Gaston flânait déjà parmi les jeunes veuves du village, ces dames qui navaient plus de mari pour les cajoler, qui lançaient des regards effrontés aux hommes jeunes et même aux adolescents, sans aucune pudeur.

Un jour, elle sadressa à lune delles, Mariette, en lui disant que Gaston nétait quun gamin de quinze ans à peine, et Mariette éclata dun rire gras qui fit rougir les nuages du ciel.

Depuis ce moment, Thérèse cessa daimer Gaston, qui lui rappelait son propre père : rustre, toujours bourré deaudevie, lodeur de lard et dail lui collait aux vêtements, et il enfonçait ses mains sales partout.

Elle fit le tour du village, essayant de marier son fils à toutes les veuves possibles, parfois même en force. Une vieille femme, vieille Marthe, la poussait à se marier à Pierre, le beau brun du pâtissier, en lui disant: «Regardemoi ce Pâris, il fait tourner les têtes; toutes les jeunes lui font la cour, et toi?»

«Je ne veux pas,» sanglotait Thérèse, «je vais à la ville, travailler à lusine, étudier, me faire une place.» Mais la vieille Marthe, tapée dun fouet imaginaire, la rappelait sans cesse à lordre: «La ville, cest pas pour toi, ma petite, tu devrais rester sous le toit!»

Finalement, Pierre, plus âgé, linvita à vivre chez lui. Sa bellemère dabord grogna, prétendant quil avait choisi la mauvaise épouse, mais finit par accepter, compatissant même pour Thérèse quand il la tourmentait la nuit.

Les enfants du village affluaient comme des pois, un à un, tous des garçons. Thérèse les aimait follement, jusquà ce quils grandissent et deviennent, à ses yeux, des copies de Pierre.

La guerre fit rage, Pierre fut blessé, puis renvoyé en arrièreplan, et beaucoup dhommes ne revinrent jamais. Trois fils de Thérèse partaient au front ; à son retour, cinq nouveaux jeunes hommes noirs aux yeux de prunier erraient dans le hameau.

Thérèse donna encore trois fils, toujours des garçons. Pas une seule fille ne naquit, et elle se plaignait: «Pas une petitefille, que faire?» Chaque fois quun homme rentrait le soir, il se glissait dans la maison, la pinçait, lagrippait, la pressait contre lui.

Elle remettait sans cesse le moment daller dans la chambre, inventant mille excuses. Quand Pierre annonça quil partait rejoindre Lucie Bordeau, veuve dun soldat, Thérèse poussa un soupir de soulagement.

Gaston se battit avec le père, mais Thérèse le soigna, bandant son bras et caressant sa tête comme autrefois. «Laissele partir, mon fils» murmurat-elle.

«Maman, ne tinquiète pas, on ne labandonnera pas,» balbutia Gaston, qui sapprêtait à se marier lui aussi, tandis que Thérèse essayait de ne pas penser aux petites filles fragiles que ses fils allaient épouser, comme le faisait Pierre.

Tous se ressemblaient, à lexception des petitesfilles quelle voulait naître. Elle se rappelait chaque fils, espérant que la nature se tromperait un jour, mais jamais. Quand la voix se rauque et le duvet sous le menton apparaissent, elle comprenait pourquoi elle naimait pas ses fils en grandissant, se jugeant mauvaise mère.

Les fils finirent par engendrer leurs propres filles, et enfin, une petitefille éclata: Lily, fine comme une liane, courant dans la cuisine, toute légère. Thérèse la vit sortir du lit, collée au torse de Sasha, le benjamin, qui la caressa les cheveux puis lembrassa dun baiser doux comme celui dune mère.

Elle devint alors obsédée, surveillant chaque fils, cherchant sils se comportaient comme Pierre, sils serraient leurs épouses, les traînant sur le lit. Aucun ne le faisait. «Non, mon Dieu, non!» sécriat-elle, se demandant si elle était aveugle ou si dautres garçons navaient pas hérité de Pierre.

Après tant dannées, elle se rendit compte que ses fils nétaient pas tous des copies.

Un jour, elle alla voir le plus aîné, Gaston. «Gaston, mon chéri, tout va bien?»
«Oui, ça va, maman; y atil quelque chose?Ta nouvelle bellefille pose problème?Il y a de la place ici» réponditil, toujours aussi taciturne depuis la naissance.

Sa femme, Katell, intervint: «Maman, ne tinquiète pas, si jamais»
«Je nai pas été la meilleure mère,» avoua Thérèse, «mais je veux bien une petitefille, même si elle ressemble à un petit Pierre.»

Katell, amusée, proposa du thé avec une tarte aux pommes. En revoyant toutes ses filles, Thérèse se surprit à dire: «Alors, Lily, tu vas me donner un petitenfant?»
«Oui, maman,» ricana Lily, avant de révéler quelle avait déjà deux petitesfilles, Olivia et Julie, les chouchous de leur grandmère, qui remplissaient la maison de câlins et damour.

Thérèse, les yeux pétillants, accepta le rôle de grandmère avec ferveur: elle les coacha, les guida, les encouragea à briller dans leurs carrières, et tout le monde ladora, même les filles qui ressemblaient aux petits Pierre.

Et alors, qui dirait que Thérèse naimait pas ses fils? Elle les aimait, même si parfois elle se demandait comment elle aurait pu les élever autrement. Elle pardonna finalement à Pierre, le remercia, et, en souriant, se dit que la vie, même pleine dironie, pouvait toujours se finir en douceur.

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