Une famille a accueilli chez elle une vieille dame, presque une inconnue, une lointaine parentée. Elle est aveugle et presque délirante, à vrai dire, entièrement sortie de la raison. Cest un geste extraordinaire, et ils lont quand même fait.
Ils habitent un petit village de la campagne française, où la vie est simple. Le foyer est modeste, avec trois enfants et, du fils aîné, deux petitsenfants. Cest une famille nombreuse, rustique, un peu grossière, peu éduquée, mais très conscienceuse. Au lieu de la placer en maison de retraite ou de la laisser seule, ils la gardent chez eux, même si elle vit de lautre côté du hameau, loin de tout, incapable de se débrouiller seule.
Ils lont donc prise.
Ils ont ramené ses maigres effets, lont revêtue dun habit propre, lui ont noué un foulard blanc comme il se doit, lont nourrie à la cuillère et lont couchée sur un lit. Sur le mur, ils ont accroché une nappe décorée de chevreuils, bien quelle ne voie rien. Ils se débrouillent tant bien que mal : soupe aux choux, bouillie, nouilles chinoises, thé sucré, les aidessoins pour laller aux toilettes, les changements de vêtements. Elle parle tout le temps dune voix fine et cassée, remplie de délires.
Un jour, la vieille, nommée Florence Mirzoë, lance dune voix fragile: «Un voleur a pénétré dans la grange!». Ils courent à la grange: un voisin ivre y dérobe des patates et du chou. Quelle coïncidence! Plus tard, elle prédit: «Que Romain ne prenne pas la route pour la ville!Sa voiture se brisera!». Confiants, les simples villageois écoutent leur aïeule et empêchent le fils de Romain de partir avec son ami. Lami a effectivement eu un grave accident, et Romain aurait pu y perdre la vie sil était resté à ses côtés.
La vieille continue à prophétiser, sans jamais se souvenir, sans voir, incapable même damener la cuillère à sa bouche. Elle réclame un ticket de loterie. Le père de la famille se rend dans la grande ville voisine, lachète, et, comme on le devine, ils gagnent une somme énorme: trois à cinq cent mille euros, selon leurs réponses évasives. Les simples gens parlent dargent en termes vagues, se contentant de dire «une fortune». Avec cet argent, ils offrent à Florence un nouveau peignoir, des sablés, plein de douceurs, ainsi quune belle couverture. Même si elle ne voit pas, elle perçoit le monde dune autre façon; tout doit être beau autour delle.
Elle continue derrer dans ses rêves, doublier, ne pouvant plus se nourrir seule ni aller aux toilettes. Mais elle sourit toujours, assise sur la somptueuse couverture, vêtue dun peignoir éclatant et dun foulard élégant, comme une petite poupée. Elle fait rouler son chapelet entre ses doigts et, dune voix douce, murmure des mots bienveillants, secouant légèrement la tête.







