Je ne pourrai pas t’aimer

Je ne pourrai jamais taimer

Élise aimait Laurent dune façon dévorante. Elle le pardonnait tout, même le pire.

Ils sétaient mariés quand Élise nétait encore quune gamine. À peine dix-neuf ans sonnés, elle courait derrière Laurent depuis quelle avait seize ans, sefforçant de paraître plus mûre. Au départ, il ne la remarquait pas, il la trouvait trop insignifiante. Puis, en grandissant, elle devint une vraie beauté, et Laurent décida de ne pas rater quelque chose qui coulait vers lui.

À ce moment-là, il avait vingtquatre ans, elle dixhuit. Leur relation débuta, étrange, un peu bancale.

Laurent pouvait disparaître plusieurs jours daffilée. Il ne répondait ni au téléphone, ni aux messages. Il se baladait, puis réapparaissait comme si de rien nétait, et Élise lattendait toujours. Bien sûr, les larmes coulaient, mais il lui répétait quil ne laimait que elle. Il se plaisait à la liberté, comme on le dit, «vivre à sa façon». Il navait pas encore assez «dévoré» le monde.

Élise croyait quun jour il changerait, quil laimerait avec la même intensité quelle laimait.

Elle avait un ami, Antoine, depuis la maternelle. Ils vivaient dans le même quartier, puis allaient à la même école.

Antoine était secrètement fou dÉlise, mais il savait quelle ne le voyait quen ami. Cette situation le blessait, parce quil savait quelle méritait mieux. Il était prêt à tout pour elle si elle lui rendait son affection, mais il comprenait que cela narriverait jamais. Elle était prise par Laurent, qui lavait presque ensorcelée. Alors Antoine se contentait de rester dans lombre, toujours présent.

Quand Laurent disparaissait ou déclenchait une dispute sans raison, Élise se confiait à Antoine.

Pourquoi il me traite comme ça? Je laime tant

Peutêtre devraistu cesser de laimer? répliquait Antoine, irrité.

Je ne peux pas, tu ne comprends pas

Antoine comprenait parfaitement. Il aurait pu abandonner Élise, mais il nen pouvait pas, alors il restait silencieux, conscient de sa douleur.

Laurent, de son côté, devenait de plus en plus incontrôlable. Il buvait excessivement, flirtait ouvertement avec dautres filles. Élise, désespérée, commis la plus grande folie dune amoureuse: elle tomba enceinte, pensant naïvement que lenfant réparerait tout, que Laurent mûrirait, quil prendrait conscience, quil aimerait enfin le bébé comme il laimait elle.

À dixneuf ans, elle annonça la grossesse à Laurent, sans lire la joie sur son visage.

Il faut se marier, sûrement, murmuratelle, embarrassée, avant que le ventre ne se voit.

Peutêtre, réponditil, lair sombre.

Pourquoi décidatil finalement dunir leurs destins restait obscur. Peutêtre pensaitil que cela résoudrait quelque chose, ou simplement navaitil pas pensé à la porte de sortie.

Élise était la plus heureuse des futures mariées. Pour Antoine, ce jour fut un vrai deuil. Il observait Élise, rayonnante, pleine despoirs, et désirait la voler, la retenir chez lui, jusquà ce quelle comprenne quil était meilleur que Laurent. Mais il ne fit rien de tel. Il lui souhaita, hypocrite, du bonheur avec son futur époux, tandis quil senfonçait dans lalcool pour oublier.

Leur fils naquit, nommé Théodore. Au début, Laurent essayait dêtre un père et un mari exemplaire. Il ne disparut plus, sortait moins avec ses amis, aidait avec le bébé, ne se disputait plus avec sa femme.

Mais très vite, il comprit que cette vie nétait pas la sienne. Quand Théodore eut un an, Laurent retomba dans ses travers. Il disparut trois jours, sans se soucier que Élise devienne folle. Elle appela les pompiers, les hôpitaux, tous les amis de son mari.

Antoine revint à ses côtés, veillant sur Théodore pendant quÉlise fouillait les quartiers, cherchant son mari. Elle fit même une déposition à la police avant que le mari infidèle ne revienne.

Élise cria, pleura, exigea des explications.

Je nai aucune obligation de rendre des comptes, répliqua Laurent en traversant la cuisine. Théodore sanglota dans la salle, mais son père ne prêta même pas loreille. Il était encore en pleine gueule de bois.

À partir de ce jour, Laurent cessa de faire semblant. Il partait, revenait, et chaque fois Élise laccueillait, espérant toujours quil changerait.

À trois ans de Théodore, Laurent sen alla pour de bon. Dabord il disparut, Élise pensa quil sétait encore enfui. Mais en récupérant son fils à la crèche après le travail, elle découvrit que rien ne restait de ses affaires chez eux.

Alors quelle cherchait à comprendre, un message apparut.

«Je demande le divorce, ne mattends pas»

Élise se déchira. Elle hurla, ne voulait plus vivre. Antoine accourut dès quil apprit la nouvelle, passa une journée entière à ses côtés, soccupant de Théodore, veillant à ce quelle ne fasse pas de bêtises.

Quand Élise se calma enfin, Antoine prit la parole.

Voilà. Je deviendrai ton mari, le père de Théodore.

Élise le regarda, secoua la tête.

Désolée, je ne taime pas. Je taime comme un ami, et je te suis reconnaissante pour ton aide. Mais comme homme je ne te vois pas ainsi, pardon.

Je sais, rétorqua Antoine. Mais je taime plus que comme ami. Je ne te laisserai plus souffrir à cause de cela

Antoine ne sut même pas quoi dire. Élise, brisée, acquiesça simplement. Quil reste près delle.

Antoine ne renonça pas à ses paroles. Il resta auprès dÉlise, sans forcer les choses. Il soccupa constamment du petit, car il aimait Théodore comme son propre fils.

Élise observait Antoine et comprit quil ny aurait pas de meilleure option. Personne naimerait son fils comme son ami. Personne ne prendrait soin delle mieux quAntoine.

Et elle sabandonna, non par amour, mais par désespoir.

Antoine fut aux anges quand Élise accepta de lépouser. Le jour où Théodore lappela «papa», Antoine en pleura.

Tout allait bien. Leur famille était heureuse, enviée de tous. Parfois Antoine croyait quÉlise laimait comme un mari, parfois la peur le saisissait: et si Laurent réapparaissait? Et si Élise repartait avec son ex?

Il vivait ainsi entre deux feux, partagé entre la joie et les cauchemars nocturnes.

Un jour, le cauchemar devint réalité. Théodore fêtait ses six ans. Élise et Antoine organisaient une fête somptueuse. Dabord, le garçon et ses amis gambadaient dans un trampoline, puis, à la maison, les gâteaux et les cadeaux les attendaient.

À peine Théodore eutil soufflé les bougies que lon sonna à la porte.

Qui vient encore vous souhaiter? sourit Élise.

Jouvre, dit Antoine.

Il nenfonça pas le judas, ouvrit simplement la porte, et ressentit immédiatement une peur glacée sinsinuer dans son cœur. Sur le seuil se tenait Laurent, tenant un étrange lapin en peluche.

En voyant Antoine, il ricana.

Toujours là, comme dhabitude? Où est mon fils? Je suis venu le féliciter pour son anniversaire.

Qui estce, Antoine? cria Élise, sortant de la cuisine, puis pâlit. Théodore surgit, puis resta figé.

Salut, sourit Laurent. Joyeux anniversaire, mon fils!

Théodore regarda dabord Laurent, puis Antoine.

Papa, cest qui? demandatil à Antoine.

Laurent pâlit, ne sattendant pas à cette scène.

Papa, alors

Antoine, emmène Théodore, lança sèchement Élise.

Él

Sil vous plaît

Ce regard revenait, comme un sortilège qui reprenait vie. Antoine avait pourtant prédit ce moment. Une chose était sûre: il ne rendrait pas Théodore. Il était son père, pas ce quiproquo.

Antoine jouait avec Théodore dans la chambre, les cadeaux sempilaient. Mais il était anxieux, observant la porte, attendant quÉlise dise quil fallait partir. Il attendait, craignant.

Élise entra, les mains tremblantes, le sourire forcé.

Alors, comment ça se passe? demandatelle.

On joue! répliqua Théodore. Loncle estil parti?

Parti. On a soufflé les bougies, mais on na pas mangé le gâteau!

Oui! cria le petit, fonçant vers la cuisine. Antoine saisit le coude dÉlise, la fixa.

Questce que tu fais? sourit Élise. Allons, avant que Théodore ne dévore tout le gâteau. Sinon on ira à la dentiste.

Él

Elle enlaça son mari, puis lembrassa.

Il ne reviendra pas. Théodore na plus besoin de lui, il a son vrai père.

Et toi?

Moi? Jai seulement besoin de toi.

Antoine sourit, puis prit la main dÉlise pour la conduire à la cuisine.

Peutêtre que cette passion dévorante ne serait jamais oubliée. Peutêtre quun petit fragment de sentiment subsistait en Élise. Mais la jeunesse insensée laissa place à la sagesse. Lamour dAntoine fit fondre le cœur de cette fille naïve. Élise sut alors quelle était heureuse comme jamais. La folie du passé resta derrière, sans rien de bon à en retenir.

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