Tu tu jen crois rien ! Cest complètement incompréhensible! Ton foutu boulot, tes coups de fil urgents, tes voyages à nen plus finir! Anne a renversé sa tasse, qui a percuté le mur, éclaboussant le café encore tiède partout. Les éclats de porcelaine ont retombé au sol comme des confettis.
Arrête de dramatiser, tu te comportes comme une gamine! Sébastien na même pas haussé le ton, et ça ma encore plus énervée. Jai limpression que tout bouillonne en moi, alors quil reste figé comme une statue. Je peux pas annuler ce déplacement, comprendsmoi! Ça passe par la promotion.
Promotion?! elle a carrément retenu son souffle de colère. Ta promotion, cest toujours à la pelle! Tu as même raté le bal de Katia, tu nas pas appelé pour mon anniversaire alors que je te le rappelais une semaine à lavance! Et maintenant, tu pars à lhôpital de SaintÉtienne!
À Lyon, a corrigé Sébastien sans réfléchir, puis sest mordu la langue.
Toujours plus loin! Même jusquà la Lune! Anne gesticulait comme un moulin à vent. Tu seras pas là quand on anesthésiera notre fils! Quand il sera terrorisé, quand je me retrouverai à trembler sur le mur! Tout ça à cause dun papier signé qui ne sert à rien!
Sébastien a soupiré, sest passé la main dans les cheveux. Des cernes sous les yeux, une barbe de trois jours, mais le regard toujours obstiné.
Ce contrat, cest nimporte quoi Cest la porte dentrée du poste de directeur financier, ty penses pas? Ça me prend plus de vingt ans dy arriver, toute ma vie. Et cest juste une opération de routine pour Michel, pourquoi tu ténerves tant? Ce ne sont que des amygdales, pas un cancer du crâne.
Ah, oui! Et si jamais il y avait des complications? Anne a enfoncé ses ongles dans ses paumes. Questce quon ferait alors?
Rien du tout, a haussé les épaules Sébastien. Jai parlé directement au médecin.
Et si ça arrive quand même? elle a déjà envisagé léchographie.
Assiedstoi, il a secoué les épaules. Si ça tourne mal, jsuis dans lavion dès le premier vol! Tu te souviens quand ils ont opéré lappendicite de Katia?
Oh, je men souviens, a rétorqué Anne, un sourire carnassier aux lèvres. Tu es arrivé huit heures après, le personnel était déjà rentré, et le chirurgien faisait le héros!
Sébastien a hoché la tête :
Je suis pas en caoutchouc, jpeux pas me déchirer en deux, An. Jai le dos au travail pour que vous ayez tout ce quil faut. Tas oublié comment tu mas harcelé avec le sujet de lappartement? « On déménage, le voisin est bruyant, la cour sale, le métro loin »
On aurait mieux fait drester dans la HLM! sest énervée Anne. Mais avec un mari présent, qui voit ses enfants parfois, pas seulement dimanche après le déjeuner!
Sébastien sest affalé sur la chaise, comme sil déposait ses quatre-vingtkilogrammes :
Écoute, on avait un accord, non? Toi à la maison, les enfants, le foyer, le confort. Moi je bosse, je ramène le salaire. Questce qui a changé? Quand cest devenu un problème?
Anne a ouvert la bouche pour répliquer, mais la porte dentrée sest ouverte dun coup, les cris des gamins ont envahi le hall, les sacs à dos ont atterri sur le sol.
On verra plus tard, a marmonné Anne en sortant de la cuisine, un sourire forcé qui tirait sur ses joues.
Sébastien a ouvert son ordinateur. Il devait finir la présentation avant la soirée, mais dans sa tête, cétait le brouillard.
Le soir, les enfants dormaient déjà. Anne était assise à la table de la cuisine, scrolling sans but sur son téléphone. Elle ne pleurait plus, mais tout était engourdi. Vingtdeux ans de mariage, et chaque année ressemblait de plus en plus à un tableau comptable: revenus, dépenses, actifs, passifs. Quand tout est devenu si compliqué?
Sébastien est entré, sest assis en face delle, sans un mot.
Un café? a demandé Anne sans lever les yeux.
Oui, a répondu Sébastien. An, il faut quon parle.
De quoi? elle a cliqué lélectrobouilloire. Tout est déjà clair. Tu pars dans deux jours. Michel et moi on ira à lhôpital seuls.
Écoute, Sébastien a posé ses mains sur ses épaules. Je sais que cest dur pour toi. Mais cest vraiment important pour moi.
Plus important que nous? a rétorqué Anne, son regard plein de fatigue plutôt que de colère.
Tout ce que je fais, cest pour vous, a murmuré il. Tout ce que je fais, cest pour vous.
Non, Sébastien, a secoué Anne la tête. Cest tout pour toi. Pour ton ego, pour ta carrière. Nous, on est relégués au second plan.
Ce nest pas vrai, a tenté de se défendre Sébastien.
Cest la vérité. Quand Michel a parlé de son opération, il a dit: « Heureusement que cest pendant le déplacement de papa, sinon il aurait stressé pour le travail manqué». Un gamin de onze ans qui sadapte déjà à ton planning.
Sébastien est resté muet, à court de mots.
Et Katia hier ta demandé si tu viendrais à son bal de promo lan prochain. Pas parce quelle veut te voir, mais parce quelle a peur que tu sois encore « occupé par un truc important».
Jessaierai dêtre là, a marmonné Sébastien.
« Jessaierai »! a répété Anne. Toujours « jessaierai ». Tu te souviens quand jai découvert que tu avais choisi le boulot, pas moi? Quand jai fait une fausse couche, il y a dix ans? Tu es arrivé deux jours après, alors que jétais déjà sortie de lhôpital.
Javais des négociations en Chine, a commencé Sébastien.
Exactement, a acquiescé Anne. Tu avais des négociations. Et moi, mon enfant est mort, et jétais toute seule.
Elle sest retournée vers la cafetière, faisant tomber les grains dans le moulin.
Tu nen as jamais parlé, a dit Sébastien doucement.
Et questce que ça changerait? a haussé les épaules Anne. Tu texcuserais, tu promets que ça ne se reproduira plus, et la prochaine fois tu choisirais encore le boulot.
Sébastien sest massé le front :
Peutêtre devraistu voir un psy. il a suggéré.
Bien sûr, a souri Anne. Le problème, cest moi, pas le mari qui devient un simple salarié du foyer, mais moi qui ny vois pas les choses positivement?
Pas exactement, a secoué la tête Sébastien. Tu dramatises un peu.
Dramatiser? Anne a tourné sur lui. Quand astu été à la dernière réunion de parents délèves? Tu connais le maître de Michel? Tu sais quel mémoire rédige Katia?
Sébastien restait silencieux.
Voilà, Anne a posé la tasse devant lui. Tu as manqué notre vie, Sébastien. Et tu continues de la rater.
Il a goûté le café, la trouvé trop fort, comme dhabitude quand Anne était contrariée.
Je peux prendre des vacances cet été, a proposé il. On ira tous ensemble quelque part.
Katia part en weekend à Nice avec des amis, a rappelé Anne. Et Michel sinscrit à un stage de foot.
Tu aurais pu me le dire avant de planifier! pour la première fois, la voix de Sébastien a trahi de lirritation.
Je lai fait deux fois. Tu as dit « daccord, planifiez, on verra plus tard »! On a tout organisé.
Sébastien sest frotté les yeux :
Désolé, jai oublié.
Tu sais ce qui me fait le plus peur? a dit Anne, les yeux au-dessus de la tête de Sébastien. Cest que je commence à sentir que sans toi, cest plus facile. Quand tu es à la maison, jespère que tu seras vraiment là, pas seulement présent physiquement, et je suis toujours déçue.
Que veuxtu de moi? a demandé Sébastien. Que je renonce à la promotion? Que je démissionne?
Je veux un père pour nos enfants, pas un simple pourvoyeur. Je veux un mari, pas un colocataire qui ne fait que passer la nuit.
Je peux pas tout abandonner à cinquante ans, a affirmé Sébastien. Il est trop tard pour repartir de zéro.
Personne ne te demande dabandonner. Juste de trouver léquilibre.
Jessaie! il a élevé la voix, puis la baissée en repensant aux enfants endormis. Jessaie vraiment, Anne. Mais tu dois comprendre que mon poste…
Ton poste, ton salaire, tes responsabilités, la interrompue Anne. Je connais la rengaine par cœur. Mais les enfants grandissent et tu ne les vois plus. Et moi non plus.
Cest injuste, a secoué la tête Sébastien. Jai toujours essayé de passer les weekends avec vous.
Quand il ny avait pas durgence, a précisé Anne. Ça arrivait à peine une fois par mois.
Un silence sest installé. Dehors, le bruit des voitures, à lintérieur, le tictac de lhorloge et le ronron du frigo.
Je peux pas annuler ce déplacement, a finalement dit Sébastien. Mais je vais demander à le repousser dun jour pour amener Michel à lhôpital.
Tu as déjà acheté les billets, a rappelé Anne.
Je les changerai, a répondu il fermement. Et je tappellerai chaque heure jusquà ce quon me confirme que lopération sest bien passée.
Tu penses que ça résoudra tout? a souri Anne, un peu ironique.
Non, a admis Sébastien. Mais cest un début. Je veux pas vous perdre, Anne. Vraiment.
Le problème, cest que tu las déjà presque perdu, a murmuré Anne. Et je ne sais pas si on peut réparer.
Le couloir de lhôpital résonnait de voix et de pas pressés. Anne était assise sur une chaise dure à lentrée du bloc opératoire, jouant nerveusement avec la sangle de son sac. Michel était déjà à lintérieur depuis plus dune heure, alors que le chirurgien promettait une durée maximale de quarante minutes.
Katya, la grande, était collée à son téléphone, mais Anne remarquait quelle jetait de temps en temps des regards anxieux vers la porte du bloc.
Papa? a demandé Katya soudain, sans quitter lécran.
Tu sais, il est en déplacement, a répondu Anne.
Mais il a dit quil appellerait.
Anne a jeté un œil à sa montre :
Il doit être en réunion importante, il a sûrement oublié.
Comme dhabitude, a marmonné Katya.
Anne voulait répondre, mais la porte du bloc sest ouverte, le chirurgien en blouse verte au menton était apparu.
Tout sest bien passé, a annoncé le médecin avec un sourire. Le garçon est en réanimation, on le transférera dans une chambre dici une heure. Vous pourrez le voir dans une petite heure.
Merci, docteur, Anne a senti les larmes de soulagement monter. Merci.
Katya a serré fort la main de sa mère.
On doit appeler papa, a-t-elle dit.
Oui, je vais essayer, Anne a sorti son téléphone, mais la messagerie vocale a repris. Il ne répond pas. Je vais lui envoyer un message.
Elle a tapé rapidement : « Lopération sest bien passée. Michel est en réanimation, le médecin dit que tout va bien. »
Pas de réponse pendant cinq minutes, puis trente, alors quelles étaient dans la petite salle de repos à siroter du thé avec des sandwichs.
Maman, vous allez divorcer? a demandé Katya, les yeux dans son verre.
Doù ça? a répliqué Anne, surprise.
Vous vous disputez tout le temps, comme si on nentendait rien, a haussé les épaules Katya. Et papa nest jamais à la maison. Et tu es toujours triste quand il part.
Anne a observé sa fille, étonnée de voir à quel point elle était déjà perspicace.
On traverse une période difficile, a expliqué Anne doucement. Mais ça ne veut pas dire quon ne saime plus.
Vika, de la classe voisine, a dit la même chose, a ajouté Katya. Et ses parents ont fini par divorcer.
Anne ne savait quoi répondre. Elle a plutôt demandé :
Comment tu te sens à ce sujet?
Katya a haussé les épaules :
Je sais pas. Cest bizarre. Je serais triste si papa partait, mais il est déjà presque jamais là, alors peutêtre que ça changerait pas grandchose.
Personne ne part, a affirmé Anne, même si au fond elle doutait.
Le téléphone a vibré: message de Sébastien: « Désolé, jétais en réunion. Comment va Michel? On peut le voir quand? »
Papa a écrit? a demandé Katya, Anne a hoché la tête.
Il demande des nouvelles de Michel, a répondu Anne, en envoyant « On pourra le voir dans 30minutes, on fera un appel vidéo? ».
« Bien sûr, dès que je suis libre », est revenu le texte.
Anne a posé le portable, soupirant.
Il est occupé, hein? a demandé Katya.
Il rappellera dès quil pourra, a répondu Anne. Tu le connais, non?
Oui, Katya a gardé le silence un instant. Maman, tu te souviens de nos vacances à Biarritz? Javais neuf ans, Michel trois.
Bien sûr, a souri Anne. Tu mangeais de la glace chaque jour et tu te baignais jusquà ce que tes orteils rougissent.
Et papa était avec nous toute la semaine, a continué Katya. On est allées au parc marin, on a fait du bateau, on a même grimpé les collines. Pourquoi cest plus comme ça?
Je sais pas, ma chérie, a répondu honnêtement Anne. Les choses ont changé.
En pire, a soupiré Katya. Maintenant papa est toujours occupé.
Anne aurait voulu contrer, dire que Sébastien les aime et fait tout pour la famille, mais elle nen a pas pu. Katya avait raison, tout était vraiment différent.
Quand Anne est rentrée, après avoir laissé Katya garder le lit de Michel, lappartement était calme. Elle a enlevé ses chaussures, posé son sac sur la commode et sest rendue à la cuisine, a rempli un verre deau et sest assise à la table en regardant par la fenêtre.
Le téléphone a sonné, elle a sursauté. Lécran affichait le nom de Sébastien.
Allô?
Salut, la voix de son mari était fatiguée. Comment va Michel?
Normal, la température a un peu monté, le médecin dit que cest une réaction normale. Katya soccupe de lui.
Cest bien quil ait une sœur attentionnée, a répondu Sébastien.
Oui, a acquiescé Anne. Au moins il nest pas seul.
Un silence gêné sest installé.
An, tu sais que je viendrais si je pouvais, a commencé Sébastien. Mais ce projet
Je comprends tout, la interrompue Anne. Tu nas rien à prouver.
Il faut, a insisté Sébastien. Parce que tu penses que jai choisi le boulot plutôt que vous. Ce nest pas le cas.
Alors explique, a demandé Anne. Dismoi.
Je il a bafouillé.« Je promets de réapprendre à être présent, pour vous, pour nos enfants, pour nous deux. »






