Béatrice rentrait chez elle après le travail, le sourire aux lèvres: la veille, son patron lavait laissée partir plus tôt en récompense dun travail bien fait et lui avait promis une prime. Elle descendit les escaliers en trottinant, prête à composer le code de linterphone, quand un petit cri plaintif linterrompit. Béatrice fronça les sourcils: «Quel drame en plein jour?» Elle se retourna, chercha la source du bruit sans la trouver, puis reprit le manche de la porte dentrée. Le pleur sintensifia.
Tu es où, petit? lançat-elle, à bout de patience.
Ici, répondit une voix fine.
Béatrice sortit sur le palier et découvrit, sur le trottoir pavé, un garçon denviron cinq ans. Il portait une petite veste trop légère, des pantalons usés, et ses joues étaient trempées de larmes. Son cœur se serra.
Qui estu? Pourquoi tu pleures? demandat-elle.
Je mappelle Gabin, sanglota le petit, je veux rentrer chez moi.
Tu habites ici? cherchat-elle à identifier la famille qui pourrait être la sienne.
Je ne sais pas. Je me suis perdu, répondit Gabin, étonnamment bien articulé.
Béatrice décida de le mettre à labri avant de réfléchir à la suite. Elle tendit la main au garçon.
Viens chez moi, je te préparerai du thé
Gabin saisit son poignet, trotta derrière elle, et elle ne savait pas encore ce quelle ferait de ce petit être. Une vague de tendresse lenvahit: il fallait le réconforter, le nourrir, le réchauffer.
Jai de la soupe au potiron. Tu veux en manger? proposat-elle en ouvrant la porte. Le petit hocha vigoureusement la tête.
Il dégustait la soupe sans faire de grimaces; il navait manifestement jamais connu la cuisine de luxe. Béatrice pensa à la petite nièce gâtée de sa sœur Camille et se rendit compte que Gabin ne se privait jamais dun bon repas.
Alors quelle sinterrogeait sur la suite, le téléphone sonna. Cétait Théodore, son petit ami.
Salut, tu fais quoi?
Je nourris Gabin!
Qui? Quel Gabin?
Le garçon que jai trouvé devant limmeuble.
Comment il a atterri chez toi?
Je lai trouvé à lentrée.
Pourquoi tu las amené chez toi?
Il faisait froid, il était seul.
Quel âge il a?
Pas plus de cinq ans.
Gabin, qui écoutait, montra du doigt quatre doigts. Béatrice corrigea: «Il a quatre ans, en fait.»
Rends-le à sa famille,dit Théodore.
Je ne sais pas où ils sont.
Appelle la police, ils sont formés pour ça.
Béatrice, découragée, répondit: «Très bien, allons chercher sa maman.» Elle prit le garçon par la main et ils se dirigèrent vers le commissariat le plus proche, à deux rues de la place de la Bastille. Là, un jeune agent, à peu près du même âge quelle, laccueillit. Sa jeunesse la rassura: les nouveaux policiers semblent souvent plus humains que leurs aînés, qui ont longtemps côtoyé la dureté du métier.
Lagent lécouta patiemment, nota les faits et fit appel à une agente en uniforme. Celleci invita Béatrice et Gabin dans son bureau, les questionna, puis conclut:
Vous pouvez partir.
Et le garçon?
Gabin restera ici, nous aurons besoin de son témoignage.
Soulagée, Béatrice séclipsa, salua le petit dun geste chaleureux et se hâta de rejoindre Théodore qui lattendait devant le café du coin. Il la fixa, visiblement agacé par son retard.
Tu sais que jattendais de voir cette fille sympa du commissariat,lui lançatil.
Je nai pas pu le laisser tout de suite, il était si vulnérable,réponditelle.
Allez, on se barre au cinéma,le taquinatil.
Il ne sen offusqua pas. Mais Béatrice ne pouvait pas chasser Gabin de son esprit; elle se demandait sans cesse où étaient ses parents et sils méritaient dêtre retrouvés. La soirée se déroula pourtant agréablement, mais elle rentra chez elle avec une impression dinachevé.
Le lundi suivant, en arrivant à son immeuble, elle retrouva Gabin.
Tu reviens?sinterrogeatelle.
Je suis venu te voir. Tu as de la soupe?demanda le garçon.
Pas de soupe, mais je peux te préparer des pâtes,proposa Béatrice.
Parfait!répondit Gabin, visiblement affamé.
Au fil de la conversation, elle apprit que, vendredi soir, la mère de Gabin était venue au commissariat pour signaler sa disparition. Elle lavait relâché, puis lavait sévèrement grondé, frappé et interdit de sortir. Le lendemain matin, elle était partie, laissant le petit sous la garde de son oncle Sébastien, qui abusait delle et se droguisait. Gamin, terrifié, sétait faufilé jusquà Béatrice quand loncle sétait endormi.
Je vais rentrer, sinon ma mère me punira à nouveau,grommata Gabin, les yeux remplis de tristesse.
Je taccompagnerai,dit Béatrice, décidée à découvrir son domicile.
En arrivant devant le bâtiment, une femme en sortit, la mère de Gabin.
Tu nétais pas là ce matin, on ne ta pas vu,lui demanda-telle.
Ma mère ma puni, je me suis enfui.
Tu as faim?
Non, Béatrice ma nourri.
Alors cours, avant que ta mère ne se rende compte.
Jy vais, au revoir!sécria Gabin, disparaissant derrière le portail.
Béatrice sapprocha de la femme.
Sa mère boit?
Pire, elle se drogue. Elle était autrefois une jeune femme belle, aujourdhui cest une ombre.
On ne peut pas laisser un enfant dans ces conditions!
Je ne peux pas appeler les services sociaux; ma conscience me retient. Vicky était une bonne fille, mais le père la détruite.
Sans dire plus, Béatrice comprit que la voisine navait pas lintention dappeler la protection de lenfance. Elle obtint néanmoins son numéro de téléphone.
Le soir, Théodore lappela.
Questce qui se passe?
Vicky ma avoué quelle soccupait encore de Gabin,réponditelle.
Tu devais le mettre sous garde,lui fitil remarquer.
Je ne sais plus quoi faire,avouatelle.
Ne ten mêle plus,concluttil.
Béatrice resta muette, songeant à ladoption éventuelle du petit. Elle appela sa sœur Camille, avec qui elle était très liée.
Gabin ma vraiment plu, même à distance,déclaratelle.
Tu sais que jadore les enfants,répondit Camille.
Peutêtre que son apparition nest pas un hasard,concluttelle.
Ton petit ami te prend trop de temps,ajouta Camille, suggérant que Théodore nétait pas le bon.
Je ne veux plus de lui,confessa Béatrice.
Après cette discussion, elle décida de prendre un jour de congé et daller à nouveau voir la voisine, mais le lendemain, elle reçut un appel alarmant:
Gabin est à lhôpital, il a une commotion cérébrale!
Sa mère nétait toujours pas revenue; la police la recherchait. Loncle, ivre, réclamait des comptes. Heureusement, la voisine avait entendu ses cris et avait alerté les forces de lordre, qui lavaient transporté à lhôpital où il fut pris en charge par les secours.
Cette fois, je ne le laisserai plus se perdre,décida Béatrice.
Le soir même, elle rendit visite à Gabin à lhôpital. Le même policier du jour de la rencontre, ainsi quune agente de la protection de lenfance, laccueillirent. Elle demanda sil était possible dadopter le garçon.
Ladoption est très compliquée, elle nest possible que si les droits parentaux sont retirés,expliqua lagent.
Existetil dautres solutions?interrogeatelle.
La tutelle peut être envisagée,réponditil, en souriant gentiment.
Lagent, Géraldine, sentit la détermination de Béatrice et proposa de laccompagner chez elle après le thé.
Je vous offre le thé,ditelle, surprenant même la jeune femme.
Avec plaisir,accepta Béatrice.
Autour dune tasse, Géraldine lécouta parler du futur de Gabin et lencouragea.
Cest un petit bon cœur,affirmatelle.Je le prendrais moimême si je le pouvais.
Elle prit le numéro de Béatrice et promit de la tenir informée. Le matin suivant, Béatrice reçut un appel du centre de protection:
Nous avons retrouvé Vicky, elle est décédée dune surdose,annonça la voix.
Comment annoncer cela à Gabin?sécria Béatrice.
Prenez votre temps, il na pas encore posé de questions,réponditlui lopératrice.
Théodore ne la rappelait plus. Plus tard, Géraldine linvita à visiter Gabin une nouvelle fois. Béatrice accepta, à condition de tutoyer.
Merci, Géraldine,ditelle,je ne pensais pas pouvoir tenir jusque là.
Leur collaboration renforça leur amitié, tandis que Théodore, patient, attendait des nouvelles, mais finit par appeler une semaine plus tard.
Nous devons parler,ditil.
Je ne taime plus,répondittelle, dune voix calme.
Je suis désolé,repondtil, avant que la connexion ne se coupe.
Leur relation de deux ans se dissipa. Un mois plus tard, Béatrice obtint la garde de Gabin.
Félicitations,lui lança Géraldine.
Merci, je ny serais jamais parvenue sans vous,répondittelle.
Ils rirent, et quelques mois après, Gabin, désormais épanoui, demanda à Béatrice de lépouser.
Oui, mon petit,dittelle,nous serons une vraie famille.
Un an plus tard, tout sétait arrangé. Béatrice, Gabin et Géraldine vivaient heureux, rappelant à tous que le courage de défendre un enfant vulnérable peut transformer une vie: la compassion et la responsabilité sont les plus belles pierres dune société bienveillante.







