Ma chère, dame! Dans mon testament, il ny a que vous. Jai pourvu ma fille de tout le nécessaire. Elle ne vous tiendra aucune réclamation»,déclara René en me baisant la main et en me montrant lacte.
Ces mots menchantèrent, et je nourrissais dautant plus destime mon époux français. Je navais pas besoin de contrats de mariage, dassurances; je comptais sur son honnêteté et sa bienveillance. Hélas, je me trompais
Je connut René grâce à une correspondance sur un site de rencontres. Je rêvais dépouser un étranger. Je vivais à Lille, retraitée, et je ne parvenais pas à me marier avec un pair. Chercher un vieil oncle malade à qui consacrer mes années? Impossible. À létranger, les aînés sont vigoureux, voyageurs, pleins de vie.
René avait soixantesept ans, moi cinquantetrois. Jétais quasiidentique à sa fille Amélie.
Nous correspondîmes pendant une année, nous approchâmes, nous ajustâmes nos caractères.
Je franchis alors les frontières pour Arras, avec lunique objectif de devenir lépouse de René. Un homme imposant, athlétique, mattendait, un bouquet de roses fanées à la main. Jaurais pu à cet instant battre en retraite vers ma terre natale, mais le théâtre venait à peine de commencer. Les roses, privées de parfum, se déposèrent dans mes bras.
René me fit monter dans sa voiture et memmena à son vaste manoir. Un déjeuner sobre mattendait, deux couverts. Je demandai un vase pour les roses défaites ; il me tendit un simple verre deau. Dès que jy plongeai les fleurs, les pétales rosés se détachèrent comme un signe venu du ciel.
Nous comprîmes mutuellement que lamour nétait pas notre quête. Javais besoin dun soutien matériel, René cherchait une compagne pour le servir et veiller sur lui. Deux solitude dâge avancé sunirent alors.
René promit de me léguer tout son patrimoine à son départ. Mais promettre nest pas agir.
Nous fîmes le sacrement peu après. Je devins Madame Morin. La cérémonie resta discrète : la fille de René, Françoise, son mari et leurs trois enfants, et un couple damis.
Je fus la troisième épouse de René. De son premier mariage naquirent deux jumelles : Françoise et Amélie. René était pourtant farouchement opposé à la paternité, voulant consacrer sa vie à lautodéveloppement et aux voyages. Sa première femme, contre son gré, donna naissance aux deux filles. René les chérissait, mais sa femme ne pardonna jamais son «rébellion».
Ainsi, à leurs dixhuit ans, René quitta la famille, affichant son désaveu. Sa femme ne survécut pas à son départ, mourant deux ans plus tard dans son sommeil. Tous les biens la maison à trois étages, la villa campagnarde, trois automobiles, lentreprise furent légués aux enfants. Il transmit même la société à Françoise.
René trouva une nouvelle compagne, une vieille dame sept ans son aînée, qui naspirait pas non plus à la maternité. Tout allait bien jusquà ce que la nouvelle épouse tombe gravement malade. René la soigna avec dévotion : massages, repas, changements de couches jusquà son dernier souffle.
Le drame revint rapidement. Françoise fut retrouvée morte sur le bord dune route, les circonstances restent obscures, le meurtrier jamais identifié.
René sombra dans la dépression. Pendant ce temps, Amélie ne le rendit jamais visite. Après un bref répit, il décida de se remarier, plein dénergie, aidé par les sites de rencontres. Cest ainsi que je rencontrai mon futur époux français.
Commença alors la vie conjugale de Madame Morin.
Tous les fonds provenaient de René. Il se montrait avare, ne dépensait que le strict nécessaire pour les provisions, vérifiait chaque reçu, réclamait un compterendu écrit de chaque achat. Quand je demandai «un petit bijou, un rouge à lèvres», il se contorsionna comme sil avait avalé un citron. Malgré tout, chaque année nous partions en croisière, en excursion le rêve secret de mon mari.
Je traitai René avec douceur, compatissant à son âge, apprenant à préparer ses plats favoris, veillant à sa santé, restant à ses côtés dans la joie comme dans le malheur.
Puis la maladie perfida le frappa: un AVC. Lambulance lemmena aux urgences. Jappelai aussitôt sa fille. Elle arriva, mais non pas vers son père, vers moi:
«Sophie, jai apporté le testament de ton père. Écoute ce quil stipule: «Je lègue tous mes biens mobiliers et immobiliers à ma fille. À mon épouse, une somme que ma fille déterminera pour une vie décente».
René avait secrètement rédigé le testament en faveur de sa fille, rongé par la culpabilité davoir abandonné Françoise et Amélie, se sentant partiellement responsable de la mort de Françoise.
Amélie, nourrie de ressentiment, ne vint jamais voir son père. René ne connut jamais ses trois petitsenfants.
Je pensais, en entendant le testament, rester auprès de mon époux mourant. René était encore vivant, sa fille déjà en train de déployer ses ailes sur le patrimoine.
Pendant six mois, je le soignai à lhôpital: nourris à la cuillère, caressée sa main, lui parlai. Il ne comprenait plus rien, vivait dans son propre monde. Je ne voulus pas contester le testament à cause de la fille «entrepreneuriale». Amélie ne rendit jamais visite. René, âgé de quatrevingttrois ans, succomba finalement.
À la porte de la maison où je vivais avec lui, Amélie apparut:
«Voilà, Sophie. Tu devras quitter ce domicile au plus vite. Je te donnerai de largent pour louer une chambre modeste, puis on tattribuera un logement social. À ta place, je retournerais en Bretagne. Questce qui tattend ici? Rien du tout.»
Je me voyais déjà jetée dehors, grelottant de froid et de faim.
«Ne me dicte pas ce que je dois faire, Amélie. Je ne suis pas encore remise du décès de ton père. Rencontronsnous plus tard.»
Six mois sécoulèrent. Les avocats me conseillèrent de ne pas porter laffaire en justice, les frais étant astronomiques. Malgré mon droit à cinquante pour cent de lhéritage, le testament révisé le neutralisait.
Je continuais dhabiter la maison de René, ce qui exaspérait Amélie:
«Dégage, Sophie. En plus davoir «accaparé» ce père sénile, tu ne le feras pas partir! Laissele à la bonne herse!»
Alors surgit lidée salvatrice. Je brandis un vieux papier:
«Amélie, voici le premier testament de ton père, où il léguerait tout à ma personne. Je pourrai prouver en justice que, au moment de le réviser, René était dans une démence sénile et ne saisissait pas ses actes. Peutêtre latil même signé sous la menace dun pistolet. Vérifie cela»
Amélie resta silencieuse, pensive.
Ainsi, je louai une petite chambre dans un quartier modeste dArras, empruntai la voiture de René, subsistant tant bien que mal des maigres sommes que je tirais de la poche dAmélie.
Aujourdhui, je suis lépouse de Pierre, qui ma remarquée dans le parc où je cours chaque matin avec mon petit chien. Pierre, veuf, était charmé par mon allure, ma forme, mon énergie. Les Français, en général, ont un faible pour les femmes dEurope de lEst
Le rêve continue, les souvenirs sentrelacent comme les vapeurs dun café au lait dans la brume dun matin parisien.





