Village des GrandMères Trompées
Oh! Notre tribu arrive! hocha la tête Élise André en direction de la silhouette qui avançait. Encore une amatrice dair frais et de maisons à soi!
Quelle méchante, André, secoua la tête Odile Martin.
Moi, méchante? ricana Élise. Je suis aussi bonne! Et quand jatteindrai ces acrobates, aucune bienséance ne pourra marrêter !
Si nous les atteignons, plus rien ne nous retiendra! grogna Anne Lefèvre.
Tous attendaient larrivée de la silhouette dans un silence épais.
Pourriezvous mindiquer où se trouve la dixseptième maison? demanda la dame qui venait darriver.
Ce nest pas crucial, répondit Élise. Nous nous rassemblons tous dans le huitième groupe. Mieux vaut traîner immédiatement votre charrette remplie de trésors jusque là!
Désolée, jai ma propre maison, dit la nouvelle venue.
Nous sommes tous propriétaires ici, grogna Lefèvre. Monte, faisons connaissance!
Valérie Dubois, se présenta la nouvelle. Mais jaimerais me reposer. Je suis épuisée davoir parcouru tout ce chemin.
Assiedstoi avec nous, tu pourras bien te détendre, proposa Martin.
Jaimerais rentrer chez moi pour me préparer avant la nuit, sourit Valérie.
Astu de largent liquide? demanda Élise.
Pourquoi? sétonna Valérie, surprise par la question. Jai une carte!
Ici, les distributeurs sont plantés comme des champignons, marmonna Élise en déplaçant son siège sur le banc. Assiedstoi déjà! À notre âge, les pieds ne sont plus ce quils étaient.
Jaimerais balbutia Valérie, rentrer chez moi.
Assiedstoi! cria Martin, toussant. Nous navons plus de maisons! Enfin, plus de maisons «normales»! Seulement ces caisses de contreplaqué sans lumière, eau ou chauffage.
Maintenant, pour ne pas crever de froid, nous habitons tous sous le même toit, nous nous réchauffons les uns les autres. Lhiver arrivera, et nous nous enliserons!
***
Les personnes âgées et seules sont toujours les plus vulnérables aux arnaques. Elles ont traversé une vie, vu tant de choses, accumulé de lexpérience. Pourtant, elles se font parfois prendre, perdent leurs économies, leurs appartements, leurs vies
Ce qui fait le plus mal, cest quand ce sont les personnes seules qui se font piéger, nayant nulle part où fuir si tout leur est arraché. La question devient alors : combien de temps leur vie résistera encore?
Lorsque les bénévoles du fonds de charité sont venus chez Valérie, elle na pas sauté sur toutes leurs propositions.
Et ils proposaient mille et une choses.
De lépicerie, elle na pas refusé. Mais la nounou et linfirmière à domicile, elle a catégoriquement rejetées.
Je sais encore me débrouiller toute seule et me rendre à la maison de santé!
Et les travaux dans son appartement, elle les a déclinés.
Il y a trois ans, mes voisins mont aidée à rafraîchir la déco. Je nai pas besoin dune rénovation totale. Ça me suffit comme ça!
Lidée de transférer sa pension dans une banque privée, où des placements à court terme augmenteraient les versements mensuels, la intriguée.
Elle voulait toucher plus, mais les brochures lui étaient incompréhensibles, et les explications des jeunes ne faisaient quembrouiller davantage.
Je vais y réfléchir, répondit Valérie.
Ce qui était curieux, cest que les jeunes ne la pressaient pas, ne la harcelaient pas, ne la forçaient pas. Ils ne faisaient que proposer.
Quand elle refusait, ils ne se fâchaient pas, ils souriaient et offraient dautres possibilités pour alléger son quotidien.
Dailleurs, pour les denrées, ils ne prenaient jamais dargent, même quand Valérie proposait de payer.
Ah! Vraiment! sexclamaient-ils. Comment serionsnous une vraie association caritative si nous prenions de largent?
Alors ils venaient chaque semaine chez Valérie. Ils sappelaient Victor et Émile.
Parfois les deux, parfois lun seul, ils apportaient des courses et proposaient des sorties, de laide, de laccompagnement.
Même si Valérie refusait tout, ils continuaient dinsister gentiment.
Et si jamais tu avais besoin, tu nhésiterais pas à demander? interrogea Émile. Nous avons déjà vu des cas similaires!
Nous chérissons la modestie de nos aînés, mais notre souci reste primordial!
Valérie attendait ces visites avec joie. Elle vivait seule et sennuyait terriblement. Son époux était décédé depuis vingt ans. Aucun enfant, aucune famille.
Les bénévoles ne venaient pas comme des agents remplissant un formulaire, mais avec une véritable attention, parlant de tout: météo, souvenirs, peines et joies.
Un jour, Victor et Émile arrivèrent tout excités.
Valérie Dubois, vous refusez toujours laide, mais maintenant nous avons un sponsor majeur! Voilà le projet!
Ils racontèrent quailleurs, un lotissement de chalets était en construction. Pas des grandes demeures modernes, mais de petites maisons confortables: trois pièces, cuisine, salle de bains, petite véranda, conçues pour une personne seule.
Le site serait situé dans un endroit où lair est pur, la forêt proche, la rivière à portée. Les commerces, la poste, une agence bancaire seraient dans le village voisin. Plus tard, un petit magasin sy installerait.
Tout le lotissement est financé par notre sponsor! sexclama Victor, la voix tremblante démotion. Il profite des impôts, cest pourquoi il investit dans la charité! Cest notre chance!
Quelle est la chance? demanda Valérie.
Nous pourrons reloger nos pensionnaires làbas! sécria Émile, tout sourire. Une ville polluée ou la campagne fraîche? Vous voyez la différence?
Vous nous offrez des maisons? sétonna Valérie.
Malheureusement, non, soupira Victor. Le sponsor nest pas si généreux.
Il veut bien sûr un retour, lança Émile avec un brin dirritation. Mais il ne sagit pas de valeur commerciale!
Votre appartement vaut trois millions deuros, poursuivit Victor, et le sponsor ne demande quun seul million pour la maison! Imaginez la chance!
Donc, vous pourriez avoir votre chalet en pleine nature et garder deux millions! Avec ces deux millions, vous pourriez vivre si bien que même le rêve deviendrait banal!
Valérie voulait prendre le temps de réfléchir, mais on lui accorda à peine un instant.
Le lotissement nest pas élastique! Loffre est alléchante! Nous voulons que nos pensionnaires deviennent propriétaires de leurs propres maisons dans ces conditions féériques!
Un tel miracle de générosité ne reviendra peutêtre jamais! affirma Victor, tandis quÉmile acquiesçait.
Cest trop compliqué, protestait Valérie. Il faut vendre lappartement, formaliser la maison, et les affaires?
Allons-y ainsi, bondit Victor. Je ramène les brochures et les photos des maisons! Elles sont dans ma voiture.
Pendant que vous parcourez les documents, je réglerai tout sur place! Pour que tout soit le plus confortable possible, en un jour, sans vous embrouiller avec les formalités.
Les brochures étaient très belles, pleines de photos retouchées et dinformations.
Valérie lut les textes, mais les photos quÉmile avait apportées étaient différentes.
Je les ai prises moimême! La publicité, cest une chose, mais les vraies photos, cest autre chose! Pas besoin de retouches artistiques! Nous prônons la vérité, lhonnêteté, la justice!
Les maisons semblaient luxueuses: en bois, à la fois rustiques, avec des fenêtres en PVC. Elles nétaient pas gigantesques, alors pourquoi un seul vieillard voudrait un palais? Un petit logis douillet était parfait.
Valérie Dubois, sapprocha Victor, essuyant son front en sueur. On a failli être envoyé à toutes les adresses, mais on pourra tout faire rapidement et proprement.
Le schéma était le suivant: un notaire arrive, établit une procuration générale pour la vente de lappartement à lagence. Lagence rachète lappartement, prépare un virement de trois millions deuros sur le compte de Valérie. Pendant ce temps, le sponsor lui envoie une demande de paiement dun million deuros depuis son propre compte, comme paiement pour la maison. Les deux contrats sont signés devant le notaire.
Et largent? interrogea Valérie.
Le mandat et la demande constituent le mouvement de fonds! répondit Victor avec un sourire. Cest à la banque de décider quand, à qui et combien transférer.
Certaines opérations prennent trois jours pour se concrétiser, mais lexistence du mandat et de la demande suffit à considérer la transaction comme clôturée.
Valérie ne connaissait pas ces subtilités.
Dès que lagence vous transfère largent de lappartement, votre carte sera débitée du million pour la maison, le reste restera sur votre compte. Vous deviendrez propriétaire et vivrez dans votre nouvelle demeure!
Et mes affaires? demanda-telle.
Vous emporterez ce quil vous faut pour les premiers jours, le reste nous le chargerons dès que le camion sera disponible.
Le lendemain, Victor conduisit Valérie dans son camion jusquau village où débute le lotissement.
Jaurais bien aimé aller plus loin, mais je resterai bloqué sur cette route, sexcusa Victor. Mon véhicule ne sort pas de la ville.
Pas de souci, sourit Valérie. Ce nest pas loin, je pourrai marcher.
La rencontre avec les voisins révéla dautres réalités.
Tout est légal, râla Élise. Les maisons ont été achetées au prix exact de lappartement.
Seulement les maisons nétaient pas exactement comme sur les images: deux panneaux de contreplaqué recouverts dun papier imitant le bois. Lélectricité arriverait au printemps prochain, leau sera stockée dans une citerne, le chauffage sera électrique.
Valérie resta silencieuse, lair abattu.
Nous sommes seize ici avec toi, nous serions dixsept propriétaires, poursuivit Élise. Mais que faire?
Les pensions arrivent sur les cartes bancaires, mais on ne peut les dépenser quau village, et seulement si le terminal fonctionne! Deux semaines déjà, aucune réparation.
Alors, que faire? demanda naïvement Valérie.
Avancer lentement, comme un escargot, répondit Lefèvre. Quand le froid frappera, nous resterons ici, maudit destin.
Il faut porter plainte! Déposer une requête! sindigna Valérie. Cest une escroquerie!
Intelligent, vous voilà! ricana Lefèvre. Nous étions déjà passés par là! Nous avons déposé des plaintes, tout a été vérifié, cest légal!
La signature? Notaire? Libre! Le dixseptième chemin mène à gauche.
Les interrogations montrèrent que tous les seniors du lotissement navaient aucun parent. Ils navaient nulle part où aller, la seule issue était de ramper vers le village.
Je refuse de ramper! déclara Valérie. Il faut que quelquun dencore plus malheureux nous aide!
Comment? douta Élise.
En partageant sa douleur!
Véronique Ilinca avait deux fils jumeaux, Colin et Théo. Enfants, ils jouaient aux «cassebriques». En grandissant, Colin devint policier, Théo braqueur. Tous deux aimaient toujours leur mère. Colin rêvait denfermer son frère, mais les preuves manquaient toujours. Il le faisait arrêter deux fois par mois, au minimum.
Valérie implora Véronique de demander à ses fils daider.
Tout est propre! Ils ont signé euxmêmes! criaient Victor et Émile dans le véhicule de police tout-terrain. Vous navez aucun droit!
Ah? demanda Colin, surpris. Alors, il fit mine dêtre effrayé, les malfaiteurs ont volé le véhicule de service!
Les malfaiteurs! sexclama Théo, grinçant les dents. Vous avez piétiné nos aînés! Vous ne pouvez même pas rendre la monnaie! Quelle honte!
Nous respectons la loi! déclara Victor. Votre conduite est inacceptable!
Vous allez étudier le fond du barrage local! lança Théo, les yeux flamboyants. On gagnera la gloire des Ichthyandres ou on récupérera ce qui a été pris?
Questce que «pris»? sécria Émile.
Non, ce qui a été gagné honnêtement! Théo fit une grimace de dégoût.
Au bout dune semaine, tous les aînés revinrent à leurs appartements. Certains navaient plus de meubles, mais ils surmontèrent la pénurie ensemble. Le lotissement les avait unis dune certaine façon. Maintenant, ils nétaient plus seuls, même si les circonstances restaient étranges.





