**Journal intime 15 octobre**
*Ce matin, jétais assise dans la cuisine, à trier les factures. Mon mari, Étienne, était parti travailler dès laube, et je narrivais pas à me motiver pour ranger. Mes pensées tourbillonnaient comme des abeilles en colère. La paix familiale était rompue depuis que notre fils cadet, Théo, et sa fiancée, Élodie, nous mettaient les nerfs à vif.*
*Je rêvais enfin de vivre pour moi : une chambre à mon goût, un salon refait avec des meubles élégants Théo allait se marier et quitter la demeure familiale. Mais non. Le divorce de notre aînée, Camille, avec son bon-à-rien de mari avait tout chamboulé. Nous avions dû lui céder la plus grande chambre pour elle et ses enfants, Lucas et Clara. Quant à Théo et Élodie, ils sétaient installés ici il y a des mois, et nous étions désormais sept dans notre trois-pièces, à nous marcher sur les pieds.*
*Élodie est entrée dans la cuisine. Dès que je lai vue, jai senti mon humeur sassombrir.*
Bonjour, Sylvie, a-t-elle lancé en ajustant sa queue-de-cheval impeccable. Vous prenez le petit-déjeuner ? Ou je suis seule ? Je ne veux pas vous déranger.
*Elle mappelait par mon prénom, sans même un « madame ». Impérialiste, cette fille. Si seulement Théo ne la portait pas aux nues*
Bonjour, Élodie. Jai déjà mangé. Attends cinq minutes, je finis de ranger et tu pourras tinstaller.
*Elle a pris un verre et la rempli deau.*
Sylvie, je voulais vous demander quelque chose. Théo et moi, on réfléchit à où vivre après le mariage Quen pensez-vous ?
*Jai posé les factures. Voilà, le sujet que nous évitions depuis des mois.*
Nous en avons déjà parlé, Élodie. Il y a une chambre de libre. Installez-vous.
*Elle a reposé son verre, son visage affichant cette expression que jappelle « mépris condescendant ».*
Soyons honnêtes. Votre appartement est charmant, bien rénové. Mais cest le vôtre. Vous et Étienne y vivez depuis trente ans. Et avec Camille et ses deux enfants nous sommes cinq. Nous ne voulons pas vivre sous surveillance.
Et comment envisagez-vous votre vie après le mariage ? ai-je répliqué, lirritation grandissant. Vous navez pas de chez-vous. Tout ce que vous pouvez vous offrir, cest une location.
Justement, a-t-elle répondu en sasseyant. Nous pensions à votre studio, celui que vous louez. Nous pourrions y vivre. Bien sûr, nous paierions Ou mieux, vous pourriez nous en faire cadeau ?
*Jai souri ironiquement.*
Jai deux enfants, au cas où tu laurais oublié. Je devrais vous donner ce studio et léser Camille ?
Camille peut rester ici, a-t-elle haussé les épaules. Trois chambres : une pour vous, une pour elle et les enfants. Il y a de la place.
Camille ne peut pas vivre ici éternellement. Elle a divorcé, elle a besoin dindépendance. Et non, je ne vous donnerai pas ce studio. Vous êtes jeunes, travaillez. Gagnez votre propre logement.
Mais cela prendra des années ! sest-elle exclamée. Théo a eu une promotion, mais pour acheter, il faudra cinq ou sept ans ! Nous voulons vivre maintenant !
Alors pourquoi cette noire luxueuse ? ai-je rétorqué. Des limousines, un banquet pour cent personnes si vous ne pouvez même pas vous payer un toit ? Un mariage simple, et largent mis de côté pour un apport, ça ne serait pas plus sage ?
Vous pensez comme une vieille, a-t-elle ricané. Cest notre jour à nous. Je veux une belle robe, montrer à mes amies que nous ne sommes pas des miséreux. Vous ne comprenez pas ?
Si. Je comprends que tu veux frimer. Et je sais aussi quun couple ne dure pas sans un chez-soi. Les gens raisonnables achètent dabord, puis se marient.
*Elle ma jeté un regard noir et est partie.*
***
*Le soir, Théo est revenu à la charge, poussé par Élodie, jen étais sûre. Cette fois, il a critiqué notre récent anniversaire de mariage :*
Vous avez fêté vos trente ans de mariage au restaurant. Dix ans déconomies, un crédit voiture remboursé et celui que vous mavez offerte, au passage ! Vous avez bien profité !
Vous auriez pu faire un barbecue à la campagne ! Combien avez-vous dépensé ? Trois mille euros ? Quatre ?
*Je me suis retournée, furieuse.*
Cest toi qui me dis ça ? Toi qui nas même pas économisé pour ton costume de mariage ? Nous payons 70% de votre noce, nous avons dû emprunter ! Et tu oses me reprocher ça ?
Ne me crie pas dessus, a-t-il grondé. Je réclame ce qui est juste. Où vais-je emmener ma femme ? Dans un taudis ?
Et ses parents, pourquoi ne vous aident-ils pas ? Tu exiges que je te donne notre seule sécurité pour la retraite ! Nous continuerons à louer ce studio.
Vous avez vécu, maintenant, laissez-nous vivre !
Tu oublies que tu as une sœur, Théo. Camille a deux enfants, elle a plus besoin daide que vous !
*Élodie est entrée en trombe.*
Camille peut compter sur son ex-mari, a-t-elle tranché. Ou sur cet appartement que vous lui laisserez. Donnez-nous le studio, nous ne toucherons pas au trois-pièces. Nest-ce pas, Théo ?
*La dispute a dégénéré. Ils ne demandaient plus ils exigeaient.*
***
*Une semaine avant le mariage. Un week-end inespéré : Théo et Élodie chez des amis, Camille et les enfants chez sa cousine. Étienne et moi regardions la télé quand on a sonné. Pas de visite prévu.*
*Étienne a ouvert. Jai reconnu la voix stridente de la mère dÉlodie, Josiane.*
Salut, Étienne. Sylvie est là ? Laisse-moi entrer !
*Je me suis glacée. Trois rencontres avec elle avaient suffi à comprendre doù venait Élodie.*
Quest-ce qui vous amène ? ai-je lancé, sans saluer.
*Elle a souri, hypocrite.*
Il faut quon parle. La noce approche, et ma fille est en larmes à cause de toi !
Ah oui ? Et quai-je fait ?
Ne joue pas lidiote ! Pourquoi refuses-tu ce studio à ton fils ? Il est vide !*
*Étienne a soupiré bruyamment. Je lui ai serré la main, lexhortant à se contenir.*
Josiane, pourquoi ne leur achetez-vous pas un logement, vous ?
Et avec quoi ? Nous vivons modestement. Si javais un bien, je le leur donnerais ! Alors, cesse de faire ta mauvaise tête et donne-leur ce studio !
*Étienne na pas pu se retenir. Il a ouvert la porte et a hurlé :*
Ça suffit ! Dehors ! Dis à ta fille que ce studio, elle ne laura jamais !
*Josiane est partie en vocifant. Étienne a appelé Théo pour lui ordonner de quitter la maison dès son retour. Le lendemain, Théo est rentré, un sac à la main. Il na rien dit, a embrassé Étienne sur la joue, ma regardée longuement, puis est monté chercher ses dernières affaires. Élodie est arrivée en pleurant, a crié, supplié, mais la porte est restée fermée. Le mariage a été annulé deux jours plus tard. Camille est revenue avec les enfants, et pour la première fois depuis des mois, la maison a retrouvé son calme. Un soir, en rangeant la chambre vide, jai trouvé sous le lit une vieille photo de Théo, enfant, riant dans mes bras. Je lai posée sur la cheminée. Elle y est toujours.







