**”Dis-moi la bonne aventure, mamie”**
Pourquoi cette tristesse, ma petite fraise ? Quest-ce qui ne va pas ? demanda Élodie en sasseyant face à sa petite-fille et en scrutant son visage. La soupe ne te plaît pas ? Je peux te faire des patates avec des saucisses.
Non, mamie. Je nai pas faim, murmura Camille en jetant un regard furtif avant de revenir à son assiette, remuant sa cuillère sans conviction.
Quelque chose te tourmente. Parle-moi, ne garde pas ça pour toi. Peut-être que je peux taider ? demanda doucement Élodie.
Camille soupira et posa sa cuillère.
Tu comprends, à la fac, toutes les filles sont élégantes, à la mode. Et moi, on me regarde comme si jétais une relique. Personne ne se moque ouvertement, bien sûr, mais je ne suis ni sourde ni aveugle. Les garçons ne me remarquent même pas, avoua-t-elle, le regard triste.
À cause de tes vêtements ? reprit la grand-mère.
Ça aussi. Je suis démodée et moche.
Qui ta dit une telle bêtise ? Tu es la plus jolie à mes yeux. Elles sont jalouses, cest tout. Et pour les habits Demain, je touche ma retraite, on ira tacheter une belle robe. Élodie regarda sa petite-fille avec tendresse.
Non, mamie. Camille secoua la tête. Je veux un vrai jean, une marque. Et tu sais combien ça coûte ? Avec quoi vivrions-nous ensuite ? Je te lai dit, jaurais dû minscrire en cours du soir. Je travaillerais, ce serait plus facile pour nous.
Élodie la toisa avec désapprobation.
Pas question. Tant que je suis là, tu étudieras correctement. Les cours du soir, ce nest pas sérieux. Tu auras tout le temps de travailler plus tard. Et ceux qui se moquent sont des imbéciles. Ce nest pas lhabit qui fait le moine.
Qui a encore besoin dun bon diplôme aujourdhui ? Tu es naïve, mamie. Et si jessayais quand même de trouver un petit boulot ? demanda timidement Camille.
Nen parle même pas, répondit fermement Élodie. On me couperait les allocations si tu passais en cours du soir. Cest peu, mais cest toujours ça.
Camille baissa la tête. Inutile. Mamie ne comprenait pas la honte de porter, à dix-neuf ans, une jupe de sa mère et un cardigan retaillé. Ils étaient présentables, mais pas branchés.
Mange. Moi, je vais réfléchir. Jai une idée. Élodie se leva et disparut dans sa chambre.
Camille entendit des bruits de tiroir, des portes qui claquaient. Quand elle entra à son tour, sa grand-mère était assise sur le canapé, le regard perdu vers la fenêtre.
Mamie, pardonne-moi Camille sassit à côté delle et lenlaça.
Mais pour quoi, ma chérie ? Tu as raison. Il te faudrait une nouvelle veste, des bottes soupira Élodie.
Surtout, ne fais pas de dettes. On ne pourrait jamais rembourser, supplia Camille, coupable.
Non. Jai une bague. Ton grand-père me lavait offerte. Tu ne la porteras sûrement pas. Demain, je lapporterai chez le prêteur. Tu nas toujours pas mangé ? sinquiéta soudain Élodie.
Plus tard, daccord ? Dis-moi plutôt ma bonne aventure.
La grand-mère se tourna brusquement vers elle.
Quest-ce qui te prend ? Je ne suis pas diseuse de bonne aventure !
Si, mamie, insista Camille, doucement. Maman ma dit que tu lui avais prédit papa.
Elle ta raconté ça ? sétonna Élodie.
Oui, affirma Camille, têtue.
Vous voulez toujours tout savoir davance, vous les jeunes. Pourquoi ? Le destin est écrit. Et il naime pas quon essaye de le deviner ou de le tromper. Les cartes, crois-tu que ce soit sérieux ? Je ne dirais rien de mauvais, même si je le voyais, pour ne pas que tu tinquiètes et attires le malheur.
Alors dis-moi du bon, sourit Camille.
Sans cartes, je te le promets : tout ira bien. Sois patiente.
Allez, mamie, pour me faire plaisir ? Camille se blottit contre elle, cherchant son regard.
Ah, petite rusée. Bon, daccord. Que veux-tu que je fasse de toi ? Élodie se leva, ouvrit un tiroir et en sortit un paquet neuf. Assieds-toi à table.
Elle sinstalla face à Camille, lissa la nappe en dentelle dun geste de la main, et sortit un jeu de cartes quelle mélangea avec aisance.
Concentre-toi, pense à ton vœu le plus cher, dit-elle.
Camille hocha la tête. Retenant son souffle, elle suivit des yeux les mains expertes de sa grand-mère. Élodie coupa le jeu, plaça quelques cartes en dessous, puis étala les autres face cachée sur la table.
Prête ?
Elle retourna les cartes une à une, les observant attentivement avant de poursuivre. Quand toutes furent révélées, Élodie les parcourut du regard, puis sourit à Camille.
Alors ? Tu vois ? Elle désigna deux cartes. Deux sept côte à côte. Tu rencontreras bientôt lamour. Le vrai. Puis deux autres. Un jeune roi de carreau, et toi près de lui. Beaucoup de paires. Cest rare. Soudain, son front se plissa.
Quoi, mamie ? Quest-ce que tu vois ? sempressa Camille.
Tout ira bien. Ne te presse pas, petite impatiente. Des trèfles Des soucis tattendent bientôt. Élodie leva les yeux. Mais quelle vie sans soucis ? Le bonheur ne vient pas sans perte. On perd quelque chose, on en trouve une autre. Sans la douleur, pas de joie.
Elle parlait longuement, dune voix posée, tandis que Camille écoutait, sefforçant de tout retenir.
Mamie, est-ce que je peux savoir
Assez. Tu as eu ta réponse, non ? Cétait bien lamour qui te tracassait, hein ? Tu en auras, tu las vu. Et très vite. Alors que Camille voulait regarder à nouveau, Élodie mélangea les cartes dun geste vif. Va plutôt mettre la bouilloire.
Elles burent leur thé, Camille revenant sans cesse sur la prédiction, curieuse den savoir plus sur ce roi.
Il travaille dans un bâtiment officiel, jeune homme. Les cartes nen disent pas plus, répondit évasivement Élodie.
Et les soucis ? Rien ne tarrivera, hein, mamie ? demanda soudain Camille.
Pourquoi cette inquiétude ? Rien ne marrivera, et si ça devait, ce ne serait pas grave. Jai assez vécu. Limportant, cest que tu aies une vie heureuse. Ne pense à rien dautre. Cest tout ce que tu dois savoir. Le reste, tu le découvriras en temps voulu. Je tavais prévenue, je ne sais pas lire lavenir.
Le lendemain, Camille partit à la fac le cœur léger. Quon se moque de ses vêtements démodés, elle savait maintenant que tout se passerait comme mamie lavait prédit. On naime pas une fille pour ses habits, mais pour son caractère, son âme. Cest ce quavait dit mamie.
En rentrant des cours, elle marchait lentement, profitant du soleil. Mais en apercevant une voiture de police et des voisins rassemblés devant son immeuble, elle pressa le pas.
Camille, ma pauvre, quel malheur Une voisine lui barra le chemin, un mouchoir humide pressé contre ses yeux rougis.
Quel malheur ? Quest-ce qui arrive à mamie ? Camille se précipita vers lentrée.
Son cœur battait à tout rompre en montant les étages. La porte de lappartement était entrouverte. À lintérieur, des affaires jonchaient le sol, les placards béants. Un homme en uniforme se leva du canapé.
Vous êtes Camille Lefèvre ?
Oui. Qui êtes-vous ? Où est mamie ? MAMIE ! cria-t-elle, comprenant déjà quelle nétait plus là.
Lieutenant Morel. Votre grand-mère, Élodie Marchand
Elle est malade ? Pourquoi tout est sens dessus dessous ? Parlez, enfin ! hurla Camille, au bord de la panique.
Une voisine la trouvée et a appelé la police. On la frappée à la tête, mais pas trop fort. Elle est morte dune crise cardiaque.
Camille le dévisagea, horrifiée, et porta les mains à sa bouche pour étouffer un cri.
Asseyez-vous. Il la fit sasseoir, lui apporta un verre deau et la força à boire.
On a tué mamie ? demanda-t-elle dune voix tremblante.
Votre grand-mère retirait sa pension à La Poste ?
O-oui, elle naimait pas les cartes bancaires.
Vous aviez des objets de valeur ? Regardez bien. Tableaux, or, argent ? Rien na disparu ?
Camille parcourut la pièce du regard.
Non. Hier, elle parlait de vendre une bague. Une bague en or avec une grosse pierre jaune. Pas très précieuse, je crois. Mon grand-père la lui avait offerte. Elle devait toucher sa retraite aujourdhui.
Elle navait ni argent ni bague sur elle. Le voleur la probablement repérée à La Poste, ou chez le prêteur. Il na pas osé lattaquer dans la rue, trop de monde. Il la suivie ici
Donc on la tuée pour sa retraite ? Les larmes coulaient le long de son menton.
Cest ce quil semble. Le meurtrier a compris quil ny avait rien dautre à prendre et sest enfui. Ou quelquun la surpris. On le retrouvera, promit fermement lofficier.
Mamie murmura Camille, se mordant la lèvre.
Votre grand-mère avait des conflits avec des voisins ?
Camille secoua vivement la tête.
Elle était gentille avec tout le monde. Même avec Michel, livrogne, elle lui donnait parfois de largent pour sa bière.
Et Michel commença lofficier.
Il vit au 21. Mais il naurait jamais Camille éclata en sanglots.
Le policier posa encore quelques questions sur ses parents, ses études Elle répondit mécaniquement.
Je repasserai demain. Peut-être vous souviendrez-vous de quelque chose.
La voisine aida à ranger lappartement et emmena Camille chez elle, mais la jeune fille retourna dormir chez elle. Mamie reviendrait, ne la verrait pas et sinquiéterait son cœur était fragile. Puis elle se souvint que mamie nétait plus là, et pleura de nouveau.
Elles vivaient seules toutes les deux. Ses parents étaient morts dans un accident quelques années plus tôt. Le chauffeur dun bus avait forcé un feu rouge et percuté un camion. Ses parents, assis à lavant, navaient pas survécu.
Le lendemain matin, Camille se réveilla, se souvint de tout, et pleura encore. Comment vivre sans mamie ? Elle aperçut les lunettes de celle-ci sur la télévision et les rangea machinalement dans leur étui. Mamie les posait toujours nimporte où, puis les cherchait partout.
Vers onze heures, le policier revint.
Lieutenant Morel, se présenta-t-il.
Ce nom lui sembla familier.
Cétait vous hier ? Désolée, je ne men souviens pas bien.
Je comprends. Je vais vous aider pour les funérailles. Les voisins ont fait une collecte. Tenez. Il posa une liasse de billets sur la table. Venez avec moi Prenez de quoi habiller votre grand-mère : une robe, des sous-vêtements, un foulard.
Camille obéit et ouvrit larmoire. Son regard sarrêta sur une robe bleu marine. Lannée dernière, quand mamie se préparait pour lanniversaire dune amie, Camille lui avait conseillé de la porter. Mais mamie avait dit : « Cest dans celle-là quon menterrera. » Camille sétait fâchée, croyant sa grand-mère éternelle. Elle se souvint soudain de cette conversation. Camille caressa le tissu de la robe, les larmes silencieuses. Elle lemporta avec elle, serrée contre sa poitrine, comme un dernier lien. Le lieutenant détourna le regard, respectueux. En descendant lescalier, elle vit Michel assis sur une marche, tête basse, les mains tremblantes. Il murmura : « Jai rien fait, Camille. Je laimais bien, ta mamie. » Elle hésita, puis posa une main sur son épaule. Ce geste simple, elle le comprit alors, était tout ce qui restait debout dans les ruines : la mémoire, la tendresse, la vie qui continue malgré tout. Et plus tard, bien plus tard, quand elle porterait cette robe bleu marine un dimanche dautomne, elle sentirait encore lodeur du café et du chèvrefeuille, entendrait le rire doux de mamie, et saurait, enfin, que lamour ne meurt jamais.







