**Journal dun homme 15 octobre**
On la transportait en fauteuil roulant à travers les couloirs de lhôpital régional
Où ça ? demanda une infirmière à lautre.
Peut-être pas en chambre individuelle, peut-être commune ?
Je me suis inquiété :
Pourquoi commune, sil y a une place en individuelle ?
Les infirmières lont regardée avec une sincérité si émouvante que mon étonnement fut immense. Plus tard, elle comprit : les chambres individuelles étaient réservées aux mourants, pour épargner les autres patients.
Le médecin a dit en individuelle, répéta linfirmière.
Je me suis calmé. Une fois allongée sur le lit, jai ressenti une paix profonde, simplement parce que je navais plus rien à faire, plus de responsabilités. Une étrange distance sétait creusée entre moi et le monde. Rien ni personne ne mintéressait. Javais gagné le droit de me reposer. Et cétait bon.
Seule avec moi-même, mon âme, ma vie. Plus de problèmes, plus durgences. Toute cette course effrénée paraissait si dérisoire face à lÉternité, à la Vie et à la Mort, à cet inconnu qui nous attend
Et cest alors que la vraie Vie a éclaté autour de moi ! Le chant des oiseaux au petit matin, un rayon de soleil glissant sur le mur, les feuilles dorées dun arbre agité par le vent, le ciel bleu profond de lautomne, les bruits de la ville qui séveille Mon Dieu, que la Vie est merveilleuse ! Et je ne lavais jamais vraiment compris avant.
Tant pis, me suis-je dit. Mais je lai compris maintenant. Et il me reste quelques jours pour en profiter, pour laimer de tout mon cœur.
Ce bonheur débordant cherchait une issue, alors je me suis tourné vers Dieu, plus proche que jamais.
Seigneur ! ai-je murmuré. Merci de mavoir permis de comprendre la beauté de la Vie, de laimer. Même si cest à lheure de ma mort, jai enfin su combien il est merveilleux de vivre !
Une sérénité enveloppante menvahissait, mêlée dune légèreté vibrante. Le monde scintillait dune lumière dorée, comme baigné par lamour divin. Lamour était partout, dense et doux, comme une vague océanique. Lair même semblait chargé, pulsant lentement dans mes poumons.
La chambre individuelle, le diagnostic de « leucémie aiguë au stade terminal », létat irréversible confirmé par les médecins Tout cela avait un avantage : on laissait entrer qui voulait, à toute heure. La famille fut prévenue, et les adieux commencèrent.
Je comprenais leur embarras : que dire à une mourante qui sait quelle va mourir ? Leurs visages perdus mamusaient. Jétais heureuse de les revoir tous ! Et surtout, je voulais partager cet amour de la Vie. Comment ne pas en être heureux ? Jai égayé leur visite avec des blagues, des anecdotes. Tout le monde riait, et nos adieux furent joyeux.
Au troisième jour, lasse de rester couchée, je me suis levée pour marcher dans la chambre. Le médecin, en me surprenant, a paniqué :
Vous ne devriez pas vous lever !
Et cela changerait quoi ?
Rien, admit-elle, déconcertée. Mais vos analyses sont celles dun cadavre. Vous ne devriez même pas être en vie.
Quatre jours passèrent le maximum prévu. Pourtant, je dévorais du saucisson et des bananes avec appétit. Le médecin, elle, ne comprenait rien. Mes analyses ne changeaient pas, mon sang était à peine rosé Et je partais regarder la télévision dans le couloir.
Docteur, quelles analyses voudriez-vous voir ?
Eh bien, celles-ci
Elle griffonna des chiffres sur un papier. Je ne compris rien, mais les lus attentivement. Le lendemain matin, elle fit irruption dans ma chambre :
Comment faites-vous ? Vos analyses correspondent exactement à ce que jai écrit !
Et moi, comment le saurais-je ?
On me transféra en chambre commune. Les visites cessèrent. Mes cinq voisines se mouraient en silence, le regard rivé au mur. Au bout de trois heures, mon amour étouffait. Il fallait agir.
Jai sorti un melon de sous le lit, lai coupé en tranches et annoncé :
Le melon calme les nausées après la chimio.
Un parfum frais remplit la pièce. Les femmes sapprochèrent, hésitantes.
Ça marche vraiment ?
Bien sûr, affirmai-je, experte.
Le melon fut dévoré. Bientôt, les rires fusèrent.
Arrêtez de faire du bruit ! protesta une infirmière à minuit. Vous empêchez tout létage de dormir !
Trois jours plus tard, le médecin me demanda timidement :
Pourriez-vous changer de chambre ?
Pourquoi ?
Létat de vos voisines saméliore. Mais à côté, ils ont besoin de vous.
Non ! Les autres refusèrent de me laisser partir.
Des patients venaient maintenant dans notre chambre pour discuter, rire. Je savais pourquoi : lamour y régnait. Une jeune Kabyle de seize ans, un foulard blanc noué sur la tête, me touchait particulièrement. Elle ne souriait jamais, jusquau jour où, guérie, elle éclata de rire. Nous avons fêté ça avec un festin.
Le médecin de garde nous observa, stupéfait :
Trente ans ici, et je nai jamais vu ça.
Je lisais, écrivais des poèmes, regardais par la fenêtre. Tout était beau : un livre, une compote, un arbre au-dehors. On minjectait des vitamines il fallait bien justifier quelque chose. Le médecin évitait de me parler, jusquau jour où elle admit :
Votre hémoglobine dépasse de 20 points la normale. Ne laugmentez plus.
Elle semblait men vouloir. Comment pouvait-elle se tromper sur un diagnostic aussi grave ?
À ma sortie, elle mavoua :
Dommage que vous partiez. Il reste tant de malades ici.
Toutes mes voisines avaient été guéries. La mortalité dans le service avait chuté de 30 % ce mois-ci.
La Vie continuait. Mais je la voyais différemment maintenant, comme du haut dune montagne. Le sens de la vie était si simple : aimer. Alors, tout devient possible. Plus de mensonges, de jalousie, de rancune. Si seulement on sen souvenait à temps.
Car oui, Dieu est Amour. Il suffit de sen rappeler.
**Leçon du jour :**
Lamour transforme tout. Même linévitable.





