La mère ne partira pas ! Elle, cest toi qui finiras à la rue ! hurla son mari, oubliant à qui appartenait vraiment lappartement.
Élodie se tenait près de la fenêtre. La chaleur de juillet sabattait sur Paris. Dans la cour, des enfants couraient entre les arbres, cherchant lombre.
« Élodie, où est ma chemise ? » cria-t-il depuis la chambre. « La chemise à carreaux ! »
« Elle est dans le placard, répondit-elle sans se retourner. Sur létagère du haut. »
Sébastien apparut dans lencadrement de la porte, boutonnant la chemise quil avait trouvée. Grand, solide, avec les mains rugueuses dun serrurier. Autrefois, ces mains lui avaient semblé rassurantes.
« Écoute, commença-t-il en ajustant son cou. Ma mère arrive ce soir. Nettoie mieux, la dernière fois elle a passé la soirée à se plaindre de la poussière. »
Élodie se tourna lentement vers son mari. Une irritation familière lui serra la poitrine.
« Ta mère trouve toujours à redire, murmura-t-elle. La dernière fois, la soupe était trop claire, avant ça, les boulettes trop salées. »
« Alors fais mieux, haussa-t-il les épaules, comme sil parlait du temps. Elle a de lexpérience, elle donne des conseils, et toi, tu ténerves. »
Élodie serra les poings. Cet appartement nappartenait quà elle. Elle lavait obtenu avant même de le connaître, lavait meublé à son goût, avait investi toutes ses économies dans les travaux. Et maintenant, Françoise entrait comme chez elle, déplaçait les meubles, lui dictait où chaque chose devait être.
« Sébastien, on vit chez moi, lui rappela-t-elle. Tu ne pourrais pas en tenir compte ? »
Son mari se figea, la main déjà sur la poignée.
« Quest-ce que tu veux dire ? Sa voix sépaissit. Que je nai pas ma place ici ? »
« Je dis que ta mère agit comme si cétait chez elle, et toi, tu la laisses faire. »
« Elle pense à nous ! À sa famille ! Dailleurs, elle a même laissé son propre appartement à son fils cadet ! »
Élodie sourit amèrement. Cette histoire de « famille à aider » commençait à lépuiser.
« Ta mère a donné un deux-pièces à Nicolas il y a deux ans. Et alors ? Ça lui donne le droit de commander chez moi ? »
« Chez nous ! aboya-t-il. On est mariés ! »
« Avec ton salaire de deux mille euros, on louerait un coin de banlieue, lui échappa-t-elle avant de se reprendre. »
Le visage de son mari se ferma. Il se rapprocha, imposant, écrasant.
« Alors maintenant, tu me le reproches ? » Sa voix tremblait de colère. « Parce que je ne gagne pas assez ? »
« Je ne reproche rien. Je rappelle les faits. Ta mère loue parce quelle a donné son appartement à Nicolas. Pourtant, elle nous fait la leçon. »
« Nicolas avait besoin dun coup de main ! sexclama Sébastien en se tournant vers la fenêtre. Famille jeune, bientôt des enfants ! »
« Des enfants, répéta Élodie. Toujours des enfants. »
Il se retourna brusquement. Une flamme familière salluma dans son regard.
« Et quoi, ce nest pas le moment ? On est mariés depuis cinq ans et tu repousses toujours. Une vraie femme veut des enfants ! »
« Avec quoi, Sébastien ? » Elle écarta les mains. « Ton salaire ? Tu sais combien coûtent les couches ? Les vêtements ? Les médicaments ? »
« On se débrouillera, comme les autres ! »
« Les autres. » Elle secoua la tête. « Et moi, je resterai en congé maternité sans un sou pendant que tu te casses le dos à lusine ? »
Dehors, les oiseaux chantaient dans les feuilles. Sébastien se tut, fixant le vide. Elle vit sa mâchoire se contracter.
« Écoute, dit-il enfin. Assez de disputes. Ma mère a des problèmes. »
« Quels problèmes maintenant ? » Élodie séloigna de la fenêtre.
« Elle ne peut plus louer. Sa retraite ne suffit pas, la propriétaire a doublé le loyer. »
Élodie hocha la tête. Françoise se plaignait depuis des mois de la hausse des prix. Logique quelle aille vivre avec son fils cadetdans ce deux-pièces quelle lui avait offert.
« Je vois, dit Élodie. Alors, Nicolas devra faire de la place. »
Sébastien se redressa. Son regard se durcit.
« Maman vivra ici. Temporairement, le temps de trouver autre chose. »
Élodie se figea. Ses résonnèrent comme venant de loin.
« Ici ? » répéta-t-elle. « Chez nous ? »
« Oui, ici ! » Il éleva la voix. « Quel problème ? Il y a la place. »
« Sébastien, où va-t-elle dormir ? Dans le salon ? »
« Et alors ? » Il croisa les bras. « Ma mère a tout sacrifié pour ses enfants, et toi, tu fais ta radine ! »
Élodie recula contre le mur. Lindignation bouillonnait en elle.
« Pourquoi pas chez Nicolas ? demanda-t-elle doucement. Il a lappartement que ta mère lui a donné. »
« Ils ont un enfant ! rugit-il. Ils ont besoin despace ! On nest pas une famille, nous aussi ? »
« On est une famille, mais cet appartement est à moi. »
Le visage de son mari devint sombre. Il se rapprocha encore.
« Égoïste ! Tu ne penses quà toi ! Une épouse normale soutiendrait son mari dans les moments difficiles ! »
Élodie sentit le mur contre son dos. Il était trop près, étouffant.
« Tu ne veux pas denfants, alors aide au moins la famille comme ça ! continua-t-il. Ma mère a tout donné pour nous ! »
« Sébastien, écoute » commença-t-elle, mais il linterrompit.
« Peut-être que tu ne veux pas une famille ? Alors dis-le ! »
Élodie baissa la tête. Sébastien savait appuyer là où ça faisait mal. La culpabilité lenvahit.
« Daccord, dit-elle à voix basse. Elle peut rester quelque temps. »
Une semaine plus tard, Françoise emménagea dans leur salon. Elle arriva avec trois valises et commença immédiatement à tout réorganiser. La télé alla près de la fenêtre, le canapé contre le mur, les plantes dÉlodie furent bannies sur le balcon.
« Il faut plus de lumière ici, expliqua sa belle-mère en déplaçant les meubles. Et ces pots, ça fait poussière. »
Élodie regarda en silence son salon se transformer en chambre détrangère. Sébastien aidait sa mère, portant les objets lourds.
« Maman, tu seras bien ici ? demanda-t-il doucement. »
« Je madapterai, soupira Françoise. Même si cest petit. »
Trois mois passèrent. Élodie devint une ombre dans sa propre maison. Elle marchait sur la pointe des pieds, craignant de déranger. Sexcusait pour chaque bruit, chaque mouvement.
Françoise avait tout pris en main. Elle jeta la lessive dÉlodie, la remplaçant par la sienne. Interdit dacheter son saucisson préféré.
« Celui-là coûte trop, prends le basique, ordonna-t-elle au supermarché. Pourquoi gaspiller ? »
Le matin, Élodie nettoyait sous son regard vigilant. Un jour, en sortant les poubelles, quelque chose de familier attira son attention. Elle se pencha et resta immobile.
Un album photo denfance. Celui avec les images de maternelle et décole. Son seul souvenir denfance.
Les mains tremblantes, elle le sortit, taché de marc de café.
« Françoise, appela-t-elle en entrant dans le salon. Pourquoi cétait dans la poubelle ? »
Sa belle-mère ne leva même pas les yeux de la télé.
« Ça ? Je lai jeté. Des vieilleries, ça prend de la place. »
« Ce sont mes photos denfance ! » Sa voix tremblait.
« Des trucs inutiles, » fit-elle en agitant la main. « Pourquoi garder ça ? »
Quelque chose seffondra en Élodie. Trois mois dhumiliation, de silence, de honte explosèrent.
« Sors ! hurla-t-elle. Sors de chez moi, maintenant ! »
Sa belle-mère bondit du canapé, les yeux furibonds.
« Comment oses-tu traiter tes aînés ainsi ! cria-t-elle. Tu devrais savoir te tenir ! »
Sébastien, ébouriffé, arriva en trombe de la chambre. Entendant les cris, il prit immédiatement parti pour sa mère.
« Maman ne partira pas ! rugit-il. Cest toi qui finiras à la rue ! »
Mais en Élodie, quelque chose sétait brisé définitivement. Sa colère se mua en une froide lucidité.
« Lappartement est à mon nom, dit-elle calmement. Cest moi qui décide qui vit ici. »
« Comment oses-tu ! » Sébastien savança, rouge de rage. « Je suis ton mari ! »
« Ex-mari, » corrigea-t-elle en se dirigeant vers le placard.
Elle en sortit un grand sac de sport et y jeta, sans ménagement, les affaires de sa belle-mèrerobes, jupes, peignoirs.
« Tu es folle ! » cria Sébastien. « Arrête ça tout de suite ! »
Élodie ne répondit pas. Elle attrapa les pantoufles sous le canapé, les lança dans le sac. Sa belle-mère sagitait, tentant de récupérer ses affaires.
« Ma fille, calme-toi ! » Sa voix tremblait dindignation. « On est une famille ! »
« Une famille ? » Élodie se retourna. « Une famille ne jette pas les photos denfance ! »
La belle-mère recula. Sébastien essaya de saisir le sac, mais elle lévita.
« Maman a tout sacrifié pour ses enfants ! hurla-t-il. Et toi, tu la jettes comme un chien ! »
« Pendant cinq ans, jai supporté vos absurdités. Pendant trois mois, jai vécu comme un fantôme chez moi. »
Elle alla dans la chambre, prit les affaires de son maripull, chemises, jeanstout dans un autre sac. Sébastien la suivit, lui attrapant le bras.
« Réfléchis ! Où est-ce quon ira ? »
« Ce nest pas mon problème. Va chez Nicolas. »
« Il ny a pas de place chez Nicolas ! » gémit la belle-mère depuis le salon. « Il y a un enfant ! »
« Et ici, il y a moi ! » cria Élodie en portant les sacs vers la porte.
Elle les posa près de lentrée. Revint chercher les chaussures, les produits de beauté, les bibelots.
« Tu vas devenir folle de solitude ! cria Sébastien en enfilant sa veste. Tu reviendras nous supplier de revenir ! »
Élodie ouvrit la porte en silence. Sa belle-mère reniflait, fourrant ses dernières affaires dans un sac.
« Ma fille, réfléchis, supplia-t-elle. Où est-ce quon va vivre maintenant ? »
« Là où vous viviez avant moi, » répondit Élodie.
Sébastien attrapa son sac, sortit en trombe. Sur le palier, il se retourna, le visage tordu de rage.
Françoise sortit la dernière, traînant ses valises. Elle regarda en arrière depuis lescalier.
« Ingrate ! cria-t-elle. On ne voulait que ton bien ! »
Élodie ferma la porte. Tourna la clé deux fois, mit la chaîne. Les cris, les pas, les portes de lascenseur résonnèrent dans la cage descalier.
Puis le silence.
Élodie resta adossée à la porte, écoutant sa propre respiration. Pour la première fois depuis des mois, pas de télé bruyante, pas de canapé qui craque sous un poids lourd.
Elle entra dans le salon. Remit le canapé à sa place, retourna la télé. Reposa ses plantes sur le rebord de la fenêtre.
Puis elle sassit, prit lalbum photo sauvé entre ses mains. Feuilleta les pagesfêtes décole, un anniversaire avec cinq bougies, la remise des diplômes de maternelle.
Et soudain, elle rit. Doucement dabord, puis plus fort. Le rire devint sanglots de soulagement, puis rire à nouveau. Elle rit jusquà ce que les larmes coulent sur ses joues, serrant lalbum contre sa poitrine.
La maison était de nouveau à elle. À elle seule.






