**Les Circonstances**
La vie suivait son cours habituel : élever son fils, construire une maison, être auprès de lhomme quelle aimait. Francine avait choisi Mathieu elle-même parmi tous les garçons, cétait lui qui lui avait plu. Quand Michou revint de larmée, ils se marièrent. Peu après, un fils naquit Baptiste. Quand lenfant grandit, Francine commença à rêver dune fille.
« Attends, Mathieu, une fois la maison finie, nous aurons une petite fille. Une vraie idylle familiale », répétait-elle souvent.
Mathieu se contentait de sourire et dacquiescer. Lui aussi était prêt à devenir père une seconde fois dès demain. Souvent, il marchait fièrement dans le village avec Baptiste sur ses épaules, saluant chaque passant.
Puis lhiver arriva. La neige bloqua les routes, le vent souffla en tempête. Francine regardait par la fenêtre, attendant le retour de son mari. Mais Mathieu ne revint jamais. Un accident tragique sur le chantier lui coûta la vie.
« Le temps guérit tout », lui disaient les voisins. « Tu nes pas la seule dans cette situation. Pleure un peu, et avec les années, tu trouveras peut-être quelquun dautre. »
Francine les écoutait en silence, les larmes ne venant plus, ce qui la rendait encore plus triste. Une année passa. Les années difficiles des crises économiques frappaient même les familles les plus solides. Dans le village, les salaires nétaient pas versés pendant des mois. Ceux qui avaient une ferme et ne craignaient pas le travail dur sen sortaient mieux.
Francine ressentit rapidement le poids de cette époque. Baptiste alla à lécole, et il fallait lhabiller, le chausser, le nourrir. Cela signifiait cultiver entièrement le potager pour avoir de quoi vendre au marché à lautomne.
Elle travaillait dans le jardin jusquà tard. Ses mains devinrent rudes, son sourire disparut, et son âme sembla sendurcir.
« Prends le seau, petit vaurien ! » criait-elle quand Baptiste essayait de senfuir avec ses amis. « Tu crois que tu peux te sauver ? Tes devoirs sont faits ? »
Baptiste attrapait le seau en silence, se rappelant les jours où tout allait bien avec son père et où sa mère était douce et joyeuse.
La nuit, Francine pleurait souvent, se reprochant davoir crié sur son fils. Mais le matin, elle redevenait sombre et sévère.
Un samedi, ses amies Sandrine et Lydie vinrent la voir. Autrefois, elle navait pas damies, car Mathieu comblait tous ses besoins de compagnie. Mais maintenant, ces deux divorcées rieuses passaient souvent prendre « un thé », bien que ce ne fût pas vraiment le thé qui les attirait.
Le lendemain matin commença comme dhabitude. Francine se leva, sans même se regarder dans le miroir. Elle savait que son visage était marqué par la fatigue. Elle nourrit le cochon, jeta du grain aux poules, empila la vaisselle sale dans lévier et ordonna à Baptiste de se laver et de courir à lécole.
Elle nattendait personne ce soir-là, mais savait quun « habitué » pourrait bien passer. Elle restait indifférente : sil venait, tant mieux, sinon, linvitation ne serait pas renouvelée. Les hommes comprenaient vite. Ils voyaient le fils, échangeaient quelques mots et partaient, murmurant : « Une femme avec un boulet. »
« Écoute, Francine, tu vas finir par faire fuir tous les hommes », riait Sandrine. « Tu es trop difficile. Peut-être que cest ton lit le problème ? On devrait tacheter un nouveau canapé ? »
« Oh, oui, bien sûr, je vais courir acheter un canapé », soupira Francine. « Avec quel argent ? Et si tu le veux tant, prends-le. »
« Bon, ne te fâche pas. Mets plutôt la table, une visite arrive. »
Sandrine lagaçait parfois, mais Francine posait silencieusement les cornichons salés sur la table. En regardant la photo de mariage, elle soupirait lourdement :
« Pardonne-moi, Michou. Sans toi, cest dur. »
« Ils sont tous pareils », dit Sandrine, comme si elle lisait dans ses pensées. « Allez, Francine, à nous ! On est les meilleures ! »
Le lendemain matin, Francine rangea les restes du repas et partit travailler.
Sa tante, Jeanne, la veuve du frère de Mathieu, vint lui rendre visite.
« Quest-ce que tu fais, Francine ? On ne te reconnaît plus depuis la mort de Mathieu. Et ces amies elles ne te font pas du bien. »
« Vous venez me faire la morale, tante Jeanne ? Vous me prenez pour une incapable ? Jai une maison, je gère la ferme, mon fils va à lécole, je vérifie ses devoirs »
Francine sarrêta net, se rappelant quelle navait pas ouvert les cahiers de Baptiste depuis plus dune semaine. Récemment, elle avait croisé sa maîtresse, qui lavait invitée à venir discuter.
Ne sachant quoi répondre, elle se mit à ranger la vaisselle sale.
« Tu étais si différente avant », continua Jeanne. « Belle, travailleuse, gentille Laisse tomber ces bêtises. »
« Je ne fais pas nimporte quoi », protesta Francine. « Je parle juste avec des amies pour mévader un peu. Je nai pas le droit de me détendre après le travail ? »
« Bien sûr que tu en as le droit », acquiesça Jeanne en soupirant.
« Alors ne me faites pas la leçon. Et de toute façon, ne vous mêlez pas de ce qui ne vous regarde pas. La porte est ouverte. »
Jeanne resserra son fichu et sortit sans un mot.
Francine soupira, le cœur serré. Quelque chose la tirait en arrière. Elle courut rattraper sa tante sur le perron.
« Tante Jeanne, attendez, je vais vous donner des carottes. Jen ai beaucoup cette année. »
« Ce nest pas nécessaire, petite. »
« Sil vous plaît, cest sincère. »
Jeanne, avec son expérience de la vie, comprit. Cétait une façon silencieuse de sexcuser. Elle sarrêta.
« Voici un petit sac », dit Francine en y versant généreusement des carottes. « Vous pouvez le porter ? »
« Je men charge, Francine. »
Le cœur lourd, Jeanne rentra chez elle.
Vendredi soir, Francine prépara des oignons et des carottes pour le marché.
« Au moins, jaurai un peu dargent. Je nen vois jamais. »
« Où vas-tu avec tous ces sacs ? » demanda une voisine curieuse.
« Au marché. Je vends mes légumes. »
Elle peina à porter les lourds sacs jusquà larrêt de bus. Là, un vieux couple attendait aussi, mais le bus narrivait pas.
« Encore une panne », soupira la vieille femme.
Le vieil homme maugréait contre les transports en commun. Finalement, ils repartirent, décidant de tenter leur chance un autre jour.
Francine resta. Elle ne voulait pas ramener les sacs, alors elle espéra un covoiturage.
Une voiture sarrêta avant même quelle ne lève la main.
Lhomme, un peu plus âgé quelle, lui était inconnu. Il venait sûrement du chef-lieu. Il lexamina, puis regarda ses sacs.
« Le bus est en panne. Je vais en ville, je peux vous déposer. »
« Daccord. »
Il sortit, souleva facilement les sacs et les chargea.
« Vous pouvez memmener jusquau marché ? »
« Peut-être. »
« Je paierai. »
Pendant le trajet, Francine se remit du rouge à lèvres. À travers le rétroviseur, elle observait le chauffeur.
« Je mappelle Francine. »
« Et moi, Laurent. »
« Déjà un prénom si sérieux ? Vous êtes patron ou quoi ? »
« Directeur dusine et propriétaire de bateaux », plaisanta-t-il. « En réalité, contremaître sur un chantier. »
Il la déposa au marché et laida à porter les sacs. Il ne prit que la moitié de largent.
« Le reste, ce soir. Je repasserai par ici. »
« Vous êtes généreux. »
Le soir, il la ramena chez elle.
« Entrez prendre un thé, Laurent. »
« Sans le nom de famille, ça ira. Juste Laurent. »
Francine dressa rapidement la table. Baptiste passa la tête.
« Quest-ce que tu fais là ? Va dans ta chambre. Tes devoirs sont faits ? »
« Presque. »
« Alors finis-les ! »
Assis près du poêle, Laurent sourit.
« On fait connaissance ? Je mappelle Laurent. Et toi ? »
« Baptiste. »
« Tu as des difficultés à lécole ? »
« En maths. »
« Montre-moi ça. »
Une demi-heure plus tard, Baptiste, ravi de laide reçue, alla se coucher.
« Débarrasse la table », demanda calmement Laurent. « Je ne prendrai que du thé. »
Francine le regarda avec méfiance mais versa leau chaude.
« Je dois y aller », dit-il en se levant. Il hésita, puis ajouta : « Tu mas plu, Francine. Je peux revenir vendredi ? »
Elle sourit légèrement, sy attendant.
« Reviens. »
« Je ne suis pas marié », dit-il, bien quelle ne leût pas demandé.
« Tu auras oublié dans une semaine », pensa-t-elle, sceptique.
Pourtant, quand ses amies vinrent le lendemain, elle les renvoya plus tôt.
« Non, Francine, cest injuste », protesta Sandrine. « Viens au ciné avec nous ! »
« Tu me prends pour une gamine ? »
« On va voir un film ! »
« Non, allez-y sans moi. Jai du ménage. »
Elle neut pas le temps de ranger. Laurent arriva plus tôt que prévu. Il entra, ignora le désordre et sassit.
« Je réchauffe la soupe. »
Il parla avec Baptiste, laida en maths, expliqua la puissance des moteurs. Quand lenfant fut couché, Francine, un peu éméchée, rit et plaisanta.
Laurent se leva, lattira à lui et lenlaça.
« Je reste jusquà demain. »
« Qui te chasse ? » dit-elle en se dégageant.
Le matin, pendant quelle faisait des œufs, il prit les seaux et alla chercher de leau.
« Tu veux que je prépare le bain ? »
« Si tu veux. »
Après le petit-déjeuner, il dit calmement :
« Si tu veux être avec moi, ces bouteilles que jai vues hier ne doivent plus exister. »
Francine resta figée, la cuillère en lair.
« Cest une condition ? »
« Oui. Je ne supporte pas cette odeur. Et puis, je suis normal, tu las vu. »
Il sourit.
« Alors, ce soir, pour le bain ? »
Elle voulut se révolter, le chasser, mais quelque chose len empêcha.
« Viens. »
Sandrine passa plus tard.
« On dit que tu as tout jeté ? Cest vrai ? »
« Oui. »
« Tu es folle ? Cétait du bon ! »
« Quel bon ? Cétait du poison. Va-ten, je nai pas le temps. »
Francine lava le sol, changea les draps. Le borchtch attendait sur le feu, mais elle fit aussi des crêpes. Baptiste en vola quelques-unes, les arrosant de sirop.
La nuit tomba. Laurent narrivait pas.
« Les promesses nengagent que ceux qui les écoutent », soupira-t-elle. « Jai été stupide. Ils sont tous pareils, sauf mon Michou. Jai tout jeté pour rien ? »
Elle sourit, regarda la cuisine propre, sentit les odeurs de repas frais. Un calme lenvahit.
« Non, pas pour rien. »
Elle se tourna vers Baptiste :
« Ne lattends pas. Allons plutôt voir tes devoirs. »
Soudain, un moteur gronda. Laurent entra avec un sac, en sortit du saucisson, des conserves, des biscuits, du beurre.
« Un ami ma donné ça. Pour toi et Baptiste. »
Francine, le menton dans la main, le regarda.
« On ne trouve plus ça ici. »
« Je sais. Cest pour ça que je lai pris. »
Elle demanda, comme sil rentrait chaque soir :
« Tu manges dabord ou tu vas au bain ? »
« Au bain. »
Dehors, il faisait noir. En mettant la table, Francine retrouva une sensation oubliée : la chaleur dun foyer. Elle sourit en voyant la veste de Laurent accrochée.
« Sil est venu ce soir, cest quil restera. »
Jeanne, assise près de son portail, sourit en voyant la voiture garée devant la maison de Francine.
« Tant mieux. Laurent resta. Chaque vendredi, puis chaque jour, il revenait, apportant avec lui le poids léger dune vie qui reprend. Francine ne jeta plus rien, mais apprit à choisir. Le potager prospéra, Baptiste sourit davantage, et les devoirs devinrent des moments partagés. Un matin, en versant leau chaude, elle remarqua son reflet dans la fenêtre : les rides étaient là, mais ses yeux brillaient. Elle ne pensa pas à Michou avec douleur, mais avec douceur. Le silence nétait plus vide, il était paisible. Et quand Laurent posa sa main sur la sienne, elle ne la retira pas.






