**Elle sait mieux**
Il y en avait une autre avant. Élodie.
La fille dune amie. Celle avec qui Ghislaine avait déjà imaginé lavenir de son fils, Théo. Calme, douce, obéissante. Comptable dans une entreprise respectable. Et surtout, elle comprenait et acceptait ce lien unique entre une mère et son fils. Élodie avait même dit un jour : « Ghislaine, je vous consulterai toujours, vous le connaissez si bien. » Des mots si parfaits.
Et puis, il y avait cette Chloé ! Impossible de sentendre avec elle. À chaque offre daide, chaque conseil pour préparer les steaks hachés de Théo ou repasser ses chemises, elle répondait avec un sourire poli mais ferme : « Merci, nous nous débrouillerons. » Ce « nous » blessait Ghislaine au plus profond delle-même. Elle était sa mère ! Elle savait mieux !
***
Chez Chloé, personne ne sautait de joie non plus. À presque trente ans, elle vivait encore chez ses parents, élevait sa fille et, bien sûr, rêvait de rencontrer lamour. Théo lui avait proposé demménager avec lui rapidement, à peine un mois après leur rencontre, sans sa fille dans un premier temps. Puis, quelques mois plus tard, il lavait traînée à la mairie il avait enfin trouvé la perle rare et était prêt à fonder un foyer.
Chloé était au septième ciel. Cétait cet amour aveuglant dont elle avait toujours rêvé. Quand on essayait de la raisonner, de lui faire remarquer que Théo nétait pas prêt pour le mariage, elle soffusquait. Elle laimait follement et était sûre de pouvoir le réchauffer, le rendre heureux, laider à « déployer ses ailes ».
Un mois avant le mariage, elle était assise dans la cuisine de sa mère. Celle-ci sirotait son thé en la regardant avec une tristesse étrange.
« Chloé, tu réalises que Théo a un caractère compliqué ? » commença-t-elle prudemment.
« Maman, il est juste sensible ! » se défendit Chloé aussitôt. « Personne ne la jamais compris. Moi, je le comprends. »
« Il ne sagit pas de compréhension, ma chérie. Il est habitué à être choyé, à vivre sous laile de sa mère, sans aucune responsabilité. Es-tu prête à tout porter sur tes épaules ? Lui, sa mère, ta fille ? »
« Il se détachera de sa mère une fois que nous serons une famille ! Théo a juste besoin damour et de soutien. Je lui donnerai ça. »
Sa sœur, Camille, fut plus directe. Après une soirée où Théo avait passé des heures à se plaindre de son ancien patron sans laisser personne placer un mot, elle prit Chloé à part :
« Chlo, ton Théo est un égoïste fini. Tu ne le vois vraiment pas ? Il ne remarque même pas les gens autour de lui, seul son petit monde lintéresse. »
« Il est juste contrarié. Tu nas pas vu comme il peut être tendre et drôle ! »
« Tu lidéalises, » soupira Camille. « Le mariage, ce nest pas juste des câlins, cest aussi savoir qui sortira les poubelles et te préparera une tisane quand tu es malade. »
Chloé nécoutait pas. Elle était persuadée que sa famille était jalouse de ce mariage si rapide. Quils ne croyaient pas à lamour vrai. Elle et Théo ne se disputaient presque pas durant les premiers mois. Elle adorait aménager leur nouvel espace, essayer de nouvelles recettes cuisiner pour lêtre aimé était un bonheur. De plus, Théo partait souvent en déplacement, alors ils avaient le temps de sennuyer lun de lautre. Bref, elle ignorait les avis extérieurs. Et quant aux tentatives de sa future belle-mère de simposer comme conseillère suprême, elle les évitait avec calme heureusement, Théo avait son propre appartement, ce qui la rassurait.
***
Si Ghislaine avait pu, elle aurait interdit ce mariage. Mais tout était allé trop vite, son garçon avait déjà trente-quatre ans. Lespoir quil se débarrasserait de cette Chloé en trois mois, comme les précédentes, sétait envolé. En plus, la famille nombreuse de la mariée sen était mêlée. Ghislaine refusa de participer à lorganisation. Elle fut la seule invitée du côté du marié et estima que si les parents de Chloé voulaient un mariage dispendieux, cétait leur affaire. Pendant la cérémonie, elle ne quitta pas le couple des yeux. Elle vit que Chloé était sincèrement amoureuse, les yeux brillants dadmiration pour son fils. « Ça ne durera pas, pensa-t-elle. Elle finira par le lâcher. Théo ne pourra pas vivre avec elle. »
Après la mairie, Chloé ramena sa fille chez eux et se lança à fond dans la vie conjugale. Ghislaine habitait à lautre bout de Paris, mais appelait et venait si souvent quelle commença à énerver sa belle-fille. Elle critiquait tout chez Chloé. Théo nosait pas contredire sa mère. Ou peut-être ne savait-il pas comment. Voyant Chloé tenter de le reprendre en main, exiger quil assume ses responsabilités, Ghislaine bouillait de rage.
Quand Théo perdit son emploi, sa mère doubla ses visites. Elle appelait chaque jour. Débarquait sans prévenir avec des gâteaux, inspectait le frigo et les placards.
« Oh, Théo, tu aimes pourtant les chaussettes blanches. Chloé, pourquoi tu ne lui en as pas acheté ? »
« Maman, arrête, » grognait Théo, mais il enfilait les chaussettes apportées par sa mère.
Chloé mit du temps à ouvrir les yeux, et ce fut douloureux. Dabord, elle perdait face à Ghislaine en cuisine et en ménage. Ensuite, elle dut travailler davantage, car le chômage « temporaire » de Théo traînait depuis six mois. Il attendait les indemnités de son entreprise en faillite, ne cherchait pas de travail, espérant que le monde lui offrirait quelque chose « à sa hauteur ». Ils vivaient sur le salaire de Chloé et ses modestes économies.
Un jour, alors quil ne restait même pas assez pour les courses, il dit à sa femme avec désinvolture :
« Appelle maman, emprunte jusquà la paye. »
Elle resta stupéfaite.
« Théo, on est des adultes. Tu ne pourrais pas regarder les offres demploi ? »
« Tu ne crois pas en moi ? » Son visage se tordit de colère. « Je ne vais pas accepter nimporte quoi ! Tu veux que je porte des cartons ? »
Ghislaine saisissait chaque plainte, chaque reproche envers sa femme et en faisait une montagne :
« Elle ne te comprend pas, mon fils. Elle ne tapprécie pas. Je te lavais dit. Élodie, elle, naurait jamais agi ainsi. »
Elle créait lillusion dun monde où Théo était attendu, compris, chéri. Loin de lunivers de Chloé, rempli de reproches et dexigences absurdes à « grandir ». Théo se taisait. Il hochait toujours la tête quand sa mère critiquait la vaisselle sale ou le sable dans lentrée. Puis, une fois seule avec Chloé, il explosait : « Pourquoi tu ne peux pas juste laver le sol à temps pour quon nait rien à te reprocher ?! »
Chloé se blessait, bien sûr. Elle essayait de se battre, de parler, de prouver. Mais elle se heurtait à un mur. Théo obéissait à sa mère. Il voulait être le chef dans son foyer, mais depuis lenfance, il savait que le vrai chef, cétait maman. Sa parole était loi. Elle savait mieux. En cas de crise plus dargent, dispute avec sa femme , il courait vers elle. Parce quelle réglait tout. Parce quelle donnait. Parce quavec elle, cétait sûr, familier. Maman était toujours de son côté. Et pour le matériel, Théo navait jamais eu à se fatiguer : son père, rongé par la culpabilité, le couvrait dès quil ouvrait la bouche. Un vélo dernier cri, un scooter, une voiture, puis carrément un appartement pour ses trente ans.
Avant même la découverte de linfidélité, Chloé avait compris quelle avait épousé un éternel enfant et quelle était condamnée à rivaliser avec sa mère. Alors, quand on lui envoya cette vidéo compromettante, elle ne chercha même pas dexplications. Elle appela ses parents, fit ses valises et partit.
Ghislaine, en apprenant la nouvelle, ressentit un immense soulagement. Enfin, ce mariage stupide seffondrait. Son petit garçon lui revenait.
Elle se précipita pour le consoler :
« Tu es un homme, ces choses arrivent. Cest de sa faute, elle ta poussé à bout. Elle na pas su créer un foyer douillet. Si un homme est bien chez lui, il ne fait pas ça. Ne ten fais pas, mon chéri. Tout rentrera dans lordre. Maman est là. Je te ferai le ménage, la cuisine. Et qui sait, peut-être quÉlodie passera te voir. Elle a toujours eu un faible pour toi. »
***
Chloé, bien quelle soit partie sans hésiter, était brisée. Dans sa famille, presque tous les couples restaient unis pour la vie, et un divorce après deux ans ressemblait à un échec cuisant. Elle sattendait à des reproches, des supplications pour quelle endure, pardonne, sauve son mariage. Mais il ny en eut pas.
Et là, limpensable arriva.
Quand elle appela sa mère en sanglotant : « Je nen peux plus. Je demande le divorce », la réponse fut : « Daccord, viens, ta chambre vous attend. »
Le soir, alors quelle racontait dans les détails lenfer de sa vie conjugale, sa mère ne linterrompit pas.
« Divorce, ma chérie, » murmura-t-elle quand Chloé eut fini. « Théo a-t-il fait un seul effort pour toi, ne serait-ce quune fois ? »
« Jamais, mais tu ne vas pas essayer de me dissuader ? »
« Non. Cet homme ne changera jamais. Tu devras toccuper de lui toute ta vie. Cest ce que tu veux ? »
Sa sœur dit la même chose : « Félicitations ! Je suis contente que tu aies enfin ouvert les yeux. » Sa grand-mère, mariée depuis cinquante-cinq ans, la bénit pour cette décision. Même son père, pourtant traditionaliste, frappa la table en sexclamant : « Bravo de ne pas avoir supporté cette mascarade ! »
Et cest là que Chloé sentit une autre colère monter en elle. Elle alla voir sa mère, prête à en découdre.
« Pourquoi vous navez rien dit ? ! » cria-t-elle, étouffée par les larmes. « Parce que tu ne nous as pas écoutés, ma chérie. On ta parlé, on ta mise en garde, mais tu avais déjà choisi ton chemin. On ne pouvait pas vivre ta vie à ta place. »
Chloé tomba à genoux, secouée de sanglots. Ce nétait plus seulement de la tristesse, ni même de la colère contre les autres. Cétait du regret. Du remords davoir fermé les yeux, étouffé les voix quelle aimait, pour croire à un amour qui nexistait que dans son rêve.
Des semaines passèrent. Elle reprit pied, lentement. Retrouva le goût des matins calmes, des repas en famille, des rires de sa fille sans arrière-pensée. Un jour, en rangeant une vieille boîte, elle tomba sur une photo de mariage. Théo, souriant, raide dans son costume. Elle le contempla longtemps, sans haine, sans envie. Puis, doucement, elle déchira le cliché en deux.
Et elle sourit.




