**Le Retour**
Par un escalier étroit, Olivier monta dans la cour. Au sous-sol dun immeuble, il travaillait depuis deux mois dans un atelier de réparation déquipements informatiques. Le ciel était voilé de gris, mais il ne pleuvait pas. Pour un mois doctobre, il faisait encore doux. La nuit tombait déjà, bien quil ne soit que cinq heures de laprès-midi.
Olivier navait pas de voiture. Il ne prenait le bus que par mauvais temps. Il haussa les épaules et sortit de la cour. Avant, il travaillait dans linformatique et gagnait bien sa vie. Il avait une famille. Mais une série dévénements absurdes et tragiques lavait tout perdu : sa famille dabord, puis son travail, après avoir sombré dans lalcool Un ancien camarade de promo lavait embauché dans son atelier pour réparer des ordinateurs.
Olivier buvait, arrivait en retard, parfois ne venait pas. Aujourdhui, Simon lui avait dit que même si Olivier était un as du bricolage, capable de faire mieux quun homme sobre, son propre sang-froid avait des limites. Si Olivier continuait sur cette pente, il serait obligé de le renvoyer. Olivier savait quil touchait le fond. Et ça lui faisait peur. Si Simon le virait, où serait-il ?
La nuit tombait vite, les réverbères sallumaient déjà. Son corps réclamait désespérément de lalcool, ses mâchoires se serraient sous lenvie. Mais en passant devant les cafés, les épiceries et les bars, Olivier évitait de regarder les fenêtres éclairées. Il rentrait la tête dans les épaules et marchait vite. Il tiendrait, il lavait promis à Simon : plus dalcool.
Il ne se considérait pas comme alcoolique, mais sans boire, il ne tenait pas plus de deux jours. Les nuits étaient les pires. Sans sa dose, impossible de dormir.
Voilà le petit bar où il sarrêtait souvent en rentrant. Mieux valait entrer et prendre un verre ici que dacheter une bouteille et la finir seul chez lui. Sauf quil savait bien que ça ne sarrêterait pas à un verre. Il tomberait sur un pote et ne sortirait pas avant dêtre complètement torché. Au matin, ce serait la gueule de bois, la migraine et la culpabilité. Après une hésitation, Olivier séloigna dun pas décidé.
Tout compte fait, il avait réussi. Presque un héros. Jusquau prochain bar.
Son immeuble se dressait maintenant devant lui. Il ne restait quune supérette sur le chemin. Olivier sarrêta devant la vitrine illuminée. Au fond, les rayons alignaient des rangées de bouteilles. Elles lappelaient, comme un phare attire un navire perdu dans le brouillard.
Ses pieds le portèrent vers la porte. Mais à mi-chemin, Olivier changea de trajectoire, enfonça les mains dans les poches de sa veste. Il serra les poings et passa devant sans sarrêter.
« Il est encore temps de faire demi-tour », murmura une voix désespérée dans sa tête. Alors Olivier se mit à courir, respirant bruyamment. Ce nest quune fois la porte de limmeuble claquée derrière lui quil sarrêta pour reprendre son souffle.
Olivier rentrait rarement sobre, aussi fut-il horrifié par le désordre qui régnait dans son antre de célibataire.
Le frigo était presque vide : une boîte de sardines, un quart de pain rassis, un morceau de fromage dur. Il aurait dû acheter des pâtes et des œufs, mais alors, il naurait pas résisté à la bouteille. Tant pis, il ne mourrait pas de faim.
Pour ne pas penser à lalcool et tenir jusquà la fermeture des magasins, il se mit à ranger. Il ramassa ses affaires et les mit dans la machine à laver, fit la vaisselle, nettoya la table collante de miettes, puis passa le balai. Cétait mieux, mais lodeur de la lessive ne masquait pas celle persistante de lalcool et de la cigarette.
Il regarda sa montre. Il avait encore le temps daller dix fois à la supérette avant quelle ne ferme, même sans se rhabiller. Mais alors, le regard sévère de Simon lui apparut en pensée. Olivier sapprocha de la fenêtre.
Limmeuble den face brillait de fenêtres jaunes. Olivier imagina une famille réunie autour de la table de la cuisine Là, un couple sur le canapé regardait une série, et dans la pièce dà côté, leur fils faisait semblant de faire ses devoirs tout en écoutant de la musique Comme lui, ado
Une vague de désespoir le submergea, au point quil faillit hurler.
La machine à laver bippa, signalant la fin du cycle. Olivier alla étendre le linge. Il but même une tasse de thé avec les restes de fromage sec, mais la montre indiquait quil restait dix minutes avant la fermeture. Il aurait le temps Mais Olivier prit son téléphone et composa le numéro de sa femme.
« Olivier, je tai dit de ne pas appeler le soir. »
« Moi aussi, je suis content dentendre ta voix. Passe-moi Margaux, sil te plaît. »
« Tu es saoul ? Margaux dort déjà. »
« Non, je suis sobre. »
Un soupir de Claire lui parvint.
« Désintoxique-toi dabord. Olivier, ne rappelle plus. Et ne dérange pas Margaux. Elle commence tout juste à shabituer à Julien »
Il voulait dire que Julien nétait pas son père, que Margaux était sa fille, quil lui manquait, mais la communication sinterrompit.
Étrange que Claire ne lait pas encore bloqué. Cela lui donnait lespoir fragile que tout nétait pas perdu. On sait bien quun « non » de femme peut souvent cacher un « oui ».
Olivier fit son lit avec des draps propres et se coucha, sachant quil ne dormirait pas. Il avait terriblement envie de boire pour oublier, mais il navait rien
***
Il avait rencontré Claire à la fac. Elle était en année supérieure. Un jour, à la cantine, elle lui avait demandé de la laisser passer devant. Il avait accepté. Elle lui avait gardé une place et lobservait avec intérêt. À lépoque, Olivier était la star de sa promo, un crack que les profs citaient en exemple.
Ils étaient sortis ensemble. Olivier lavait aidée pour ses mémoires, avait même écrit son diplôme à sa place.
« Pourquoi tu as choisi cette filière ? Prends quelque chose de plus féminin. Comment tu vas travailler ? » lui demandait-il souvent.
« Cest toi qui travailleras, moi je moccuperai des enfants », avait-elle ri.
Cest comme ça quil avait appris que Claire était enceinte. Elle cuisinait bien, était une fille de maison. Olivier navait rien contre le mariage. En date prévue, leur fille Margaux était née.
Quand elle fut assez grande pour la maternelle, Claire avait trouvé un poste dassistante dans une entreprise de BTP, où ses compétences en informatique étaient utiles. Elle sétait mise à bien shabiller, à se maquiller. Parfois, Olivier la voyait arriver en voiture, conduite par quelquun.
« Je veux une voiture », avait-elle un jour déclaré.
Olivier en rêvait aussi, mais ne pouvait pas se le permettre. Pour acheter lappartement, il sétait endetté. Pas question dune voiture.
Pendant quil remboursait, sa mère était morte. Ils avaient mis son appartement en location, et Claire avait pris un crédit pour sa voiture. Olivier avait craqué et lavait engueulée.
« Olivier, jen ai marre. Cette vie de misère Je ne peux plus continuer comme ça », avait-elle crié.
« Tu as quelquun dautre ? » avait-il demandé carrément.
« Oui, désolée, mais je dois penser à ma fille »
Ah oui ? Et lui, il ne pensait pas à elle ? Il avait claqué la porte. Dieu merci, il avait où aller. Lappartement de sa mère était libre. Heureusement quil navait pas cédé aux demandes de Claire pour le vendre. Olivier navait pas lhabitude de vivre seul. Le soir, quand la solitude le rongeait, il buvait pour noyer sa douleur.
Il senfonçait dans lamertume, imaginant un autre homme à sa place, buvant dans sa tasse, dormant dans son lit Peut-être quelle ne lavait jamais aimé ? Quelle sétait servie de lui ? Alors il buvait pour ne pas y penser. Le lendemain, Olivier se leva avant laube. Il faisait encore nuit, mais il sortit marcher, les mains gelées dans ses poches, le col relevé contre le vent. Il passa devant la supérette, fermée, sombre. Cette fois, il ne ralentit pas. À latelier, Simon le regarda approcher, hésita, puis hocha la tête. Olivier posa son sac, enfila sa blouse. Ses doigts tremblaient un peu, mais il commença à démonter un écran brisé. Il navait pas appelé Claire depuis deux jours. Il navait pas bu. Ce nétait pas grand-chose. Mais cétait un début.







