Un Royaume pour un Petit-Fils

Alors, tu nes toujours pas enceinte ?
Non, Élodie, pas encore, répondit Amélie avec un soupir, retenant son irritation tout en roulant des yeux.

Voyons, vous ny allez pas ! sexclama sa belle-mère, visiblement contrariée. Vous ne pouvez pas traîner comme ça. Cest une affaire urgente. Je vais tenvoyer une vidéo, très instructive.

Daccord. Merci, murmura Amélie sans enthousiasme, pressentant déjà une nouvelle leçon sur la « position idéale ».

La belle-mère raccrocha. Le couteau claqua bruyamment sur la planche à découper. Amélie éminçait des concombres avec une énergie redoublée, évacuant sa frustration.

Depuis quelque temps, la mère de Mathieu ne prenait même plus la peine de saluer. Elle attaquait directement avec cette question obsédante sur les enfants, ce qui exaspérait Amélie. Pourtant, autrefois, tout était différent

Jadis, Amélie et Élodie sentendaient plutôt bien. La belle-mère ne simmisçait guère dans leur vie, appelant une ou deux fois par semaine, et venant encore moins souvent. Elle demandait parfois quon la conduise faire des courses ou quon lemmène à la maison de campagne de sa grand-mère, et en échange, elle leur offrait régulièrement des confitures maison, du raisin ou des cerises.

Mais un jour, tout changea. À cause de Marguerite, la mère dÉlodie.

Même sa propre fille, en plaisantant, surnommait Marguerite « la générale en jupon ». Ancienne professeure, dune sévérité extrême, elle tenait toute la famille dune main de fer. Cependant, Amélie eut de la chance : au moment où elle se mit en couple avec Mathieu, Marguerite ne quittait presque plus son appartement. Sa santé déclinait, les déplacements étaient trop pénibles.

Pourtant, un jour, la grand-mère fit tout de même une visite à son petit-fils. Et cette seule fois suffit à Amélie pour en avoir assez.

Quest-ce que cest que cette soupe ? On dirait de la pâtée pour poules ! sindigna Marguerite en inspectant la casserole. Laisse-moi te montrer comment préparer une vraie soupe.

Dans la famille dAmélie, on faisait la soupe sans faire revenir les légumes. Moins de calories, plus de bienfaits. Une tradition quAmélie avait adoptée. Mais ce nétait pas quune question dhabitude : Mathieu avait quelques kilos en trop. Elle ne lobligeait pas à suivre un régime, mais elle ne voulait pas non plus aggraver la situation en le nourrissant trop riche.

Marguerite, ce nest pas nécessaire. La soupe est très bien comme ça, objecta Amélie.

Ah, la jeunesse Vous ne comprenez rien, avec vos livraisons à domicile, vous avez oublié comment cuisiner, grogna Marguerite, mais elle finit par sasseoir.

Tout aurait pu sarrêter là, mais le téléphone dAmélie sonna. Sa mère lappelait. Elle quitta la cuisine pour répondre en privé, et lorsquelle revint, les légumes grésillaient déjà dans la poêle. Amélie serra les lèvres et lança un regard noir à Marguerite.

Pourquoi avez-vous fait ça ? Nous sommes habitués à la soupe simple, sans légumes revenus.

Tu nas jamais goûté une vraie soupe. Essaie, et tu verras, déclara Marguerite avec une assurance imperturbable.

Amélie soupira et ninsista pas. Elle aurait pu vider la casserole dans lévier par défi, mais ceût été trop radical. Marguerite ne venait pas souvent, pour Mathieu, elle pouvait supporter cela.

Pourtant, Marguerite parvint à simmiscer dans leur vie, même à distance.

Lors dun repas familial, elle annonça :

Jai pris une décision. Je lèguerai tout mon héritage à celui ou celle qui me donnera un arrière-petit-enfant. Je veux voir la lignée continuer avant de men aller.

Mathieu, amusé, rapporta ces paroles à Amélie. Elle sourit. Comme sils allaient changer leurs projets pour un caprice

Ils avaient des plans bien précis : dabord leur carrière, puis leur logement, et enfin les enfants. La belle-mère, dailleurs, avait autrefois approuvé cette approche, affirmant quil ny avait aucune urgence.

Maintenant, ils en étaient à la deuxième étape, remboursant rapidement leur prêt immobilier. Selon les calculs dAmélie, il leur restait un an. Un an pendant lequel beaucoup pouvait changer. Mais pour Élodie, ce délai était soudain « juste un an ».

Amélie, ma chérie, commença-t-elle un jour dune voix mielleuse. Pourquoi ne pas vous presser un peu ? Vous comptiez avoir des enfants de toute façon, et en plus, vous hériterez.

Amélie resta bouche bée. Depuis quand lui dictait-on quand avoir des enfants ? Même sa propre mère ne se le permettait pas.

Élodie, vous savez bien que nous devons dabord terminer de rembourser le prêt.

Il ne vous reste quun an ! Le temps de tomber enceinte, darriver à terme, et ce sera parfaitement synchronisé.

En 2020, les gens pensaient la même chose, et puis tout sest emballé Non, nous voulons dabord régler la question du logement.

Et même si ça ne marche pas, vous aurez lappartement de Marguerite ! Et sa maison de campagne. Et son coffret de bijoux en plus. Il y a tant dor là-dedans Un vrai trésor.

Élodie, nous ne nous précipiterons pas. Si tout coïncide, tant mieux. Sinon eh bien, ce ne sera pas notre destin.

À vous de voir. Je ne veux que votre bonheur. Mathieu a bien deux cousines, elles pourraient vous devancer

Dès lors, ces conversations devinrent une routine. La patience dAmélie samenuisait. Elle expliqua gentiment quelle nétait pas prête, demanda poliment quon arrête de la harceler, mais rien ny fit.

Ne fais pas attention, lui dit un jour Mathieu. Cest ma mère. Fais juste semblant dêtre daccord, elle se calmera.

Oui, acquiescer sans réfléchir était plus simple. Ils feraient de toute façon comme ils lentendaient. Mais Élodie interpréta cette absence de résistance comme un consentement et redoubla defforts. Elle envoya à Amélie des vidéos de « spécialistes », montra des photos des petits-enfants de ses amies, offrit des bougies parfumées « pour lambiance »

Pour lanniversaire dAmélie, elle apporta une poussette. « De toute façon, vous en aurez besoin bientôt, autant préparer. » Une poussette de qualité, certes, mais Amélie détestait cette pression sur son corps et ses projets.

À chaque visite, Élodie lançait :

Eh bien, Sophie et son mari sont sur le point de divorcer, et chez Camille, ça ne marche pas. Vous avez encore toutes vos chances !

Cétait comme si elle commentait une course absurde. Et Amélie se sentait comme un cheval tiré vers une ligne darrivée insensée.

Elle serra les dents, pour préserver la paix. Mais un jour, une nouvelle salvatrice arriva.

Camille est enceinte, annonça Élodie dune voix morne.

Amélie faillit sexclamer « Dieu merci », mais se retint.

Ce nest pas une garantie, alors vous pourriez quand même essayer ajouta la belle-mère. Au cas où.

Le « cas » ne se produisit pas. Camille accoucha sans problème, et Amélie pensa enfin en avoir fini. Mais

Ma famille est grande maintenant, déclara Marguerite lors dune réunion familiale. Celui qui prendra soin de moi jusquau bout héritera.

Les visages se figèrent. Camille ouvrit de grands yeux, son mari sétrangla avec un morceau de tarte. Élodie, quant à elle, sembla revigorée.

Mais vous aviez dit que ce serait nous, protesta faiblement Camille.

Quand ai-je dit ça ? Vous croyez quen faisant un enfant, tout vous est dû ? Et moi, qui pense à moi ? Jai du mal à marcher jusquà lépicerie, les jambes me font mal

Amélie sourit. Voilà ce que valait un royaume pour un petit-enfant.

Après cette soirée, commença un nouveau pèlerinage. Tantes, oncles, belle-mère, même Camille et son bébétous se précipitèrent chez Marguerite, rivalisant dattentions.

Amélie et Mathieu restèrent à lécart. Ils vivaient leur vie, dans leur appartement, avec leur travail et leurs soirées en amoureux. Et cela, pour eux, était une victoire. Car on peut passer sa vie à courir après une carotte illusoire, ou choisir de bâtir son destin sans se soucier des autres.

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Un Royaume pour un Petit-Fils
Ce n’est pas chez toi Alena contempla avec tristesse la maison dans laquelle elle avait grandi depuis l’enfance. À dix-huit ans, elle était déjà profondément désabusée par la vie. Pourquoi le destin s’acharnait-il ainsi sur elle ? Sa grand-mère était morte, elle n’avait pas réussi à entrer à l’université à cause d’une fille assise à côté d’elle aux examens – une fille qui avait tout copié sur elle, puis chuchoté quelque chose à l’oreille de l’examinateur en allant rendre sa copie. Il s’était renfrogné, avait exigé de voir les réponses d’Alena… et l’avait renvoyée de l’examen pour tricherie. Impossible de se défendre : la fille en question n’était autre que la fille d’un notable local. Que pouvait-on faire face à de tels gens ? Voilà qu’après tant de malheurs, sa mère réapparaissait, avec deux frères et un nouveau mari – après des années d’absence. Alena avait été élevée par sa grand-mère ; sa mère n’était restée que jusqu’aux quatre ans de l’enfant. Et aucun bon souvenir n’en était resté : pendant que son père travaillait, sa mère la laissait seule pour aller s’amuser. Plus tard, toujours mariée, elle poursuivait la recherche d’un “homme digne”, sans jamais s’en cacher, même après la mort subite du père d’Alena. Veuve, Tamara ne tarda pas à se consoler, emballa ses affaires, laissa sa fille de quatre ans sur le perron de la maison maternelle, vendit l’appartement hérité de son défunt mari, et disparut. En vain, la grand-mère Raïssa tenta de faire appel à sa conscience. Tamara ne revenait que rarement, sans jamais se soucier d’Alena. Un jour, elle débarqua avec Sviatoslav, alors âgé de sept ans, et exigea que sa mère lui lègue la maison. — Non, Tama ! Tu n’auras rien ! — refusa catégoriquement Raïssa. — À ta mort, ce sera à moi de toute façon ! — répliqua crûment Tamara. — Pourquoi te disputes-tu toujours avec elle à chacune de ses visites ? — demanda alors Alena à sa grand-mère. — Ta mère est égoïste ! Je l’ai mal élevée… J’aurais dû être plus sévère ! — répondit Raïssa Petrova, fâchée. La grand-mère tomba malade soudainement. Jamais elle ne s’était plainte de santé, mais un jour, en rentrant de l’école, Alena la trouva pâle et assise sans rien faire. — Quelque chose ne va pas, ma chérie… Appelle le SAMU… — demanda-t-elle calmement. Ce fut l’hôpital, les perfusions, puis la mort. Les jours suivants, Alena appela sa mère — elle refusa d’abord de venir, puis accepta lorsqu’elle comprit que Raïssa Petrova était en réanimation… mais ne vint que pour les funérailles. Trois jours plus tard, elle tendait un testament sous le nez d’Alena : — Cette maison appartient désormais à moi et à mes fils. Oleg arrive bientôt. Tu ne t’entends pas avec lui, alors va vivre temporairement chez tata Galina, d’accord ? Aucune trace de peine dans la voix maternelle. Elle semblait même heureuse d’être l’héritière. Alena, accablée de chagrin, ne put s’opposer. Elle vécut quelque temps chez la sœur de son père, mais cette dernière menait une vie légère et recevait sans cesse des invités éméchés, certains commençant même à s’intéresser à la jeune fille – Alena en était horrifiée. Ayant raconté à Pacha, son petit ami, ce qui lui arrivait, elle reçut une réaction surprenante et réconfortante : — Il n’est pas question que des types s’intéressent à toi ! Je vais parler à mon père. Il y a un studio à la périphérie, il avait promis de me le laisser dès que j’entrerais à la fac. J’ai tenu ma promesse, c’est à son tour. — Je ne comprends pas trop le rapport avec moi… — répondit Alena, perdue. — Mais si ! On va y vivre ensemble ! — Tu crois que tes parents seront d’accord ? — Ils n’auront pas le choix ! Considère que je te fais officiellement ma demande en mariage : veux-tu devenir ma femme et vivre avec moi dans notre appartement ? Alena en versa presque des larmes de bonheur : — Bien sûr que oui ! La tante fut ravie en apprenant la nouvelle, tandis que la mère gronda : — Tu veux te marier maintenant ? Pas capable d’aller à la fac et tu veux t’en sortir autrement ! Je ne te donnerai pas d’argent, et cette maison est à moi ! Tu n’auras rien ! Le commentaire de sa mère blessa profondément Alena. Pacha l’amena chez lui, où ses parents la consolèrent. André Semionovitch, le père, fut frappé par tous les malheurs subis par leur future belle-fille. — Pauvre petite ! Quelle femme odieuse ! — s’exclama la mère de Pacha. — Ce qui m’étonne… — réfléchit André Semionovitch — c’est pourquoi elle s’accroche tant à cette maison alors qu’un testament existe, et qu’elle te rabâche toujours ça ? — Je ne sais pas… — sanglota Alena. — Dis-moi, as-tu vu un notaire après la mort de ta grand-mère ? — Non, pourquoi ? — Pour faire valoir tes droits d’héritière. — Mais il y a un testament en faveur de ma mère. — C’est plus compliqué que ça. Après le week-end, on va voir le notaire, d’accord ? Pour l’instant, repose-toi ! Entre-temps, Alena croisa sa mère, qui tenta de lui faire signer des papiers, mais Pacha s’y opposa fermement. Tamara repartit furieuse. Cela ne fit que renforcer les soupçons d’André Semionovitch. Quelques jours plus tard, ils partirent ensemble chez le notaire : — Écoute bien, et lis avant de signer quoi que ce soit ! — recommanda André Semionovitch. Le notaire ouvrit une procédure de succession au nom d’Alena. Il révéla l’existence d’un compte bancaire ouvert par Raïssa Petrova à l’intention de sa petite-fille, dont Alena ignorait tout. — Et la maison ? — demanda André Semionovitch. — Une donation a été faite il y a quelques années en faveur de la jeune fille. Elle a dix-huit ans, elle peut disposer de la maison. — Et le testament alors ? — Datant de sept ans plus tôt, il a été révoqué. Visiblement, votre mère ne le sait pas. La maison est à vous. Les craintes d’André Semionovitch s’en trouvèrent confirmées. — Que dois-je faire ? — demanda Alena, perdue. — Annoncer à ta mère que la maison t’appartient et qu’elle doit partir. — Elle n’acceptera jamais ! Elle a déjà mis mes affaires dehors… — On appellera la police si besoin. Tamara, furieuse en entendant cela, répliqua : — Petite peste ! Éjecter ta propre mère ! Tu vas déguerpir d’ici ! Tu crois que je vais croire tes salades ? Qui t’a monté la tête ? Ton fiancé et son père ? J’ai le testament qui prouve que la maison est à moi ! — Justement ! Partez d’ici, sinon je vous casse les jambes ! — ajouta Oleg d’un ton plein de haine. André Semionovitch ne bougea pas. — Pour vos menaces, vous risquez la justice ! — prévint calmement mais fermement André Semionovitch. — Tu te prends pour qui, toi ? Cette maison est en vente, des acheteurs arrivent bientôt ! C’est la police qui arriva. Ils exigèrent que Tamara et les siens quittent les lieux, sous peine de poursuites. Contraints, ils partirent. Alena put enfin rentrer CHEZ ELLE. Par crainte d’intimidations, Pacha vint habiter avec elle — il avait raison : Tamara et Oleg continuèrent à harceler la jeune fille. Tamara demanda finalement une part du compte laissé par Raïssa, et en obtint une partie via le notaire. Mais la maison lui échappa, peu importe ce qu’elle fit. Elle ne cessa sa guerre que quand tous les avocats lui confirmèrent la situation. Elle partit, et Alena ne la revit jamais. Elle épousa Pacha, entra l’été suivant à la fac de ses rêves, et eut un enfant au cours de sa troisième année. Elle resta à jamais reconnaissante à son mari et à sa belle-famille de leur soutien crucial. Elle vécut heureuse toute sa vie. Auteure : Odette — Enigme La maison était ancienne mais bien entretenue. Elle n’était restée vide que peu de temps, sans avoir eu le temps de tomber en ruine. « Tant mieux ! » pensa Marie. « Je n’ai pas d’homme dans ma vie aujourd’hui. Et je ne suis pas l’une de ces “super nanas” capables de tout faire : planter des clous, arrêter des chevaux, braver le feu ! » Elle monta les marches du perron, sortit la clé de son sac et déverrouilla le lourd cadenas. * On ne sait trop pourquoi, cette maison avait été léguée à Marie par grand-mère Lucienne. Une vieille dame peu connue, même si elle était de la famille. Qui sait ce qui se passe dans la tête de gens aussi âgés ? Grand-mère Lucienne devait avoir cent ans passés. Marie était sa petite-nièce ou cousine au second degré. Bref, l’une de nos cuisinières couturières. Marie avait connu grand-mère Lucienne dans sa jeunesse. Déjà bien avancée en âge alors, elle vivait seule, sans jamais demander d’aide à la famille. Puis elle est morte, récemment. Quand on a appelé Marie pour lui annoncer la mort de “sa grand-mère” dans le village de L’Enigme, elle a mis un moment à se souvenir de Lucienne. Encore moins pouvait-elle imaginer hériter sa maison et douze ares de terrain. — Cadeau pour ta future retraite ! — plaisanta le mari de Marie, Michel. — La retraite, c’est encore loin ! — balaya Marie. — J’en ai à peine cinquante-quatre. Avec la réforme, faudra sûrement attendre encore ! Bref, c’est un cadeau. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi moi… Je croyais grand-mère Lucienne morte depuis longtemps ! Mais bon, on ne fait pas le difficile devant un cadeau. — Ou alors, on revend ! — se frotta les mains Michel. * Heureusement qu’ils n’ont pas vendu tout de suite. Deux ou trois mois plus tard, une autre surprise attendait Marie – bien moins agréable : elle découvrait l’infidélité de Michel. Oui, même à leur âge…