Le Dernier Invité

La dernière visite

L’horloge dans le vestibule avait sonné trois coups, mais le bruit s’était noyé dans le brouillard, épais comme du lait, qui enveloppait la maison de toutes parts. Il stagnait dans le jardin, s’accrochait aux branches des pommiers, glissait le long des tuiles du toit, s’infiltrait par les interstices des fenêtres, rendant le monde derrière les vitres flou et irréel. Le vent semblait contourner cet endroit, comme s’il sentait qu’il valait mieux ne pas s’y attarder. Seuls les claquements secs des volets, par instants, brisaient le silence visqueux, rappelant que la maison respirait encore.

Marguerite était assise près de la cheminée, serrant entre ses mains une tasse de thé refroidi, ses doigts tremblant légèrement sous l’effet du froid ou de l’attente. Elle ne quittait pas la porte des yeux, comme si elle pouvait, par la force de sa pensée, en hâter l’ouverture. Elle savait qu’il viendrait ce soir-là.

Non parce qu’on le lui avait promis. Ni parce qu’il y avait eu des lettres ou des appels. Elle le savait, tout simplement comme on sait que la neige tombera dans la nuit lorsque l’air devient transparent, que les étoiles brillent trop fort et que le silence se fait trop lourd.

La maison était vieille, et elle grinçait toujours les planchers, les poutres, les appuis de fenêtre. Mais ce soir, les craquements étaient différents : sourds, traînants, comme si quelqu’un marchait avec précaution sur la terre humide derrière les murs, s’arrêtant parfois pour écouter. Marguerite tentait de se convaincre que c’était son imagination, mais chaque nouveau grincement était un pas de plus vers ce quelle redoutait et espérait à la fois.

Trois ans plus tôt, cette maison était pleine de vie. On y riait, on y discutait, les portes claquaient, quelquun faisait toujours chauffer la bouilloire, et la vapeur sifflante couvrait la radio que lon mettait trop fort. Lodeur de pain frais et de tabac flottait dans les couloirs, on jouait au ballon dans le jardin, et quelquun, invariablement, faisait tomber des cuillères dans la cuisine. Puis tout le monde était parti certains avaient déménagé, dautres étaient morts. Le silence avait empli chaque pièce, imprégné les murs, le sol, les vieilles photographies accrochées. Elle était restée seule. Avec les souvenirs, inévitables, quils soient doux ou douloureux.

Marguerite ferma les yeux et entendit de nouveau cette voix. Sourde, légèrement rauque, comme venue de loin. Il lui avait dit : « Je reviendrai. Mais ne mattends pas le jour. » Elle avait demandé pourquoi. Il avait incliné la tête, esquissé un sourire et murmuré : « Parce que le jour, je ne serai pas là. »

Un coup. Un seul, bref, comme pour sassurer quelle était là. Puis un second, plus insistant. Puis le silence, dans lequel battait son propre cœur. Marguerite se leva, posa sa tasse sur le manteau de la cheminée, contempla un instant les braises éteintes, et se dirigea lentement vers la porte. Chaque pas sur les planches grinçantes résonnait dans sa poitrine. La poignée était froide comme la glace, légèrement humide comme si on lavait déjà touchée. Elle tourna la clé.

Un homme se tenait sur le seuil. Vêtu dun manteau gris, des gouttes deau perlaient sur ses épaules, comme sil venait de traverser une averse ou ce brouillard épais. Son visage était dissimulé sous les larges bords dun chapeau, mais ses lèvres se détachaient dans lombre pâles, légèrement bleutées, sans sourire.

« Tu es venu », dit Marguerite, dune voix plus faible quelle ne laurait voulu.

Il hocha la tête et entra. Sans retirer son chapeau, sans essuyer ses chaussures, comme sil apportait avec lui un froid étranger. Sa présence envahit la pièce, repoussant les murs, épaississant lair.

« Je savais que tu mattendrais », murmura-t-il, chaque mot semblant simprimer dans latmosphère. « Tu attends toujours. »

Marguerite ne répondit pas. Son regard glissa vers ses mains longues, fines, la peau pâle comme celle de ceux qui ne voient plus le soleil. Ses doigts étaient immobiles, mais cette immobilité était troublante, comme sils se souvenaient davoir serré ses épaules si fort que les bleus y avaient persisté des semaines, sombres et brûlants au toucher.

« Pourquoi es-tu là ? » finit-elle par demander, sentant sa voix trembler.

« Tu le sais. »

Il fit un pas en avant, et le plancher gémit sourdement sous son poids. Le feu dans la cheminée crépita plus fort, bien quelle ny eût rien ajouté. Les ombres dansèrent sur les murs, et Marguerite crut distinguer, derrière eux, des silhouettes se déplaçant presque sans bruit.

« Je croyais avoir encore du temps », murmura-t-elle, sans détourner les yeux.

« On nen a jamais assez », répondit-il, sans reproche ni consolation simplement un fait.

Ils restèrent longtemps assis près du feu, dont les reflets dansaient dans ses yeux fixes. Il lui parla dendroits sans lumière, où lon entend toujours le clapotis de leau, un son plus apaisant que le silence. Des gens quil avait pris, et de ceux qui étaient partis deux-mêmes, comme sils avaient senti son approche. Parfois, il se taisait, et dans ces pauses, Marguerite entendait les bûches crépiter et le vent rouler des vagues invisibles dans le brouillard.

Sa voix était douce, sans menace, et Marguerite se surprit à ne plus avoir peur. Au contraire ses mots avaient quelque chose dattirant, comme une histoire dont on voudrait connaître la fin, même si elle est inévitable.

« Es-tu prête ? » demanda-t-il, se penchant légèrement vers elle.

Marguerite parcourut la pièce du regard. La tasse sur le manteau de la cheminée, le vieux fauteuil au coussin affaissé, la photo dans son cadre dargent terni par le temps. Tout était resté comme trois ans plus tôt, comme si le temps sétait arrêté dans cette maison. Seule elle avait changé.

« Oui », répondit-elle, dune voix étonnamment calme.

Il se leva, lui tendit la main. Elle la prit. Glace. Mais une glace qui nenflammait pas, qui berçait plutôt, comme pour lui dire quelle pouvait laisser sa peur ici, près de la cheminée.

Quand, au matin, les villageois remarquèrent labsence de fumée sortant de la cheminée, ils supposèrent que Marguerite était partie. La porte était verrouillée, aucune clé ne fut trouvée, et les fenêtres, comme la veille, étaient obstinément closes. Le silence à lintérieur semblait plus profond encore. Dans lâtre, les dernières braises séteignaient, une fine couche de cendre conservant encore un peu de chaleur.

Sur la table, deux tasses attendaient. Lune vide, avec la trace de lèvres sur son bord. Lautre à moitié pleine, doù séchappait encore une légère vapeur, presque invisible.

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Le Dernier Invité
Un ami vendu. Le récit du grand-père Et il m’a compris ! Ce n’était pas drôle, j’ai compris que c’était une idée idiote. Je l’ai vendu. Il pensait que c’était un jeu, puis il a compris que je l’avais vraiment vendu. Chacun vit son époque différemment. Certains trouvent l’all inclusive un peu radin, d’autres rêveraient seulement de pain noir avec un peu de saucisson. Nous aussi, on a vécu comme ça, différemment, tout pouvait arriver. J’étais tout petit à l’époque. Mon oncle, tonton Serge, le frère de maman, m’avait offert un chiot berger et j’étais fou de joie. Le chiot s’était attaché à moi, il me comprenait au moindre mot, plongeait ses yeux dans les miens, attendant que je lui donne un ordre. – Couché, – disais-je en hésitant, et il s’allongeait, me fixant d’un regard fidèle, prêt, il me semblait, à tout pour moi. – Au pied, – j’ordonnais, et le chiot se relevait vite sur ses grosses pattes et restait immobile, déglutissant, attendant la récompense, un petit bout à grignoter. Mais je n’avais rien pour le gâter. Nous-mêmes, nous avions faim. C’étaient des temps comme ça. Mon oncle Serge, celui qui m’avait offert le chiot, m’a un jour dit : — Allez, t’en fais pas, p’tit gars, regarde comme il est fidèle, dévoué. Tu peux le vendre, puis tu l’appelles, il reviendra. Personne ne verra rien. Comme ça, tu auras un peu de sous. Tu achètes une friandise pour toi, ta maman et pour lui aussi. Écoute ton tonton, j’te jure que c’est une bonne idée. L’idée m’a plu. Je n’ai pas pensé que c’était mal. Un adulte me conseillait, c’était censé être pour rire, en plus, ça ferait un goûter. J’ai murmuré à l’oreille toute chaude et poilue de Fidèle que j’allais le donner, mais après je l’appellerais, et qu’il vienne vers moi, qu’il s’échappe des mains d’un inconnu. Il m’a compris ! Il a aboyé, il allait faire comme ça. Le lendemain, je lui ai mis sa laisse et je l’ai emmené à la gare. Là-bas, tout se vendait : des fleurs, des concombres, des pommes. Quand le train est arrivé, les gens se sont rués, certains achetaient, certains barguignaient. Je me suis avancé un peu, tirant sur la laisse, mais personne ne s’approchait. Presque tout le monde était parti, mais voilà qu’un monsieur à la mine sévère s’est avancé vers moi : — Toi, gamin, tu attends quelqu’un, ou tu veux vendre ton chien ? Dis donc, c’est un solide chiot, d’accord, je le prends. — Et il m’a mis de l’argent dans la main. J’ai donné la laisse, Fidèle a tourné la tête et a éternué gaiement. — Allez, Fidèle, file mon pote, vas-y, — ai-je murmuré, — je t’appellerai, tu viens, hein. Et il est parti avec le monsieur, et moi, en me cachant, j’ai suivi où il emmenait mon ami. Le soir, je suis rentré avec du pain, du saucisson et des bonbons. Maman m’a demandé sévèrement : — Où t’as piqué ça, dis donc ? — Non maman, j’ai juste aidé à porter des affaires à la gare, ils m’ont donné ça. — Bah bravo, fiston, mange un peu et viens, on va au dodo. J’suis crevée. Elle n’a même pas demandé après Fidèle, ça ne l’intéressait pas. Tonton Serge est passé le matin. J’allais partir à l’école, même si j’aurais préféré courir retrouver Fidèle. — Alors, — il a rigolé, t’as vendu ton copain ? Il m’a ébouriffé les cheveux. J’ai esquivé, sans répondre. J’avais à peine dormi, le pain et le saucisson n’ont même pas passé. Ce n’était pas drôle, j’ai compris que c’était une idée idiote. Pas étonnant que maman n’aimait pas tonton Serge. — Il n’est pas net, tu ne l’écoutes pas, — elle me répétait. J’ai attrapé mon cartable et j’ai filé dehors. La maison était à trois rues, je les ai courues d’une traite. Fidèle était derrière un grand portail, attaché à une grosse corde. Je l’appelais, mais il me regardait tristement, la tête posée sur les pattes, la queue battant faiblement, essayant d’aboyer sans voix. Je l’ai vendu. Il croyait que c’était un jeu, puis il a compris que je l’avais trahi. C’est là que le monsieur est sorti dans la cour et a grondé Fidèle. Il a rentré la queue… j’ai compris, c’était fichu. Le soir, à la gare, j’aidais à porter les sacs. On payait peu, mais j’ai gagné la somme demandée. J’étais mort de trouille, mais j’ai cogné à la porte. Le même monsieur a ouvert. — Eh bien, gamin, qu’est-ce que tu fais là ? — Monsieur, je… j’ai changé d’avis, voilà, — j’ai rendu l’argent qu’il m’avait donné pour Fidèle. Il m’a regardé avec ses yeux plissés, a pris l’argent, a détaché Fidèle : — Tu peux le reprendre, p’tit gars, il déprime chez moi. On fera jamais un chien de garde de ce chien-là. Mais fais gaffe, il te pardonnera peut-être pas. Fidèle me fixait tristement. On a joué à un jeu qui est vite devenu une épreuve. Puis il s’est approché, m’a léché la main et s’est blotti contre mon ventre. Des années ont passé, mais j’ai compris qu’on ne vend jamais ses amis, même pour rire. Et ce soir-là, maman a été soulagée : — Hier j’étais crevée, et puis après je me suis dit : mais où il est passé notre chien ? Je me suis habituée, c’est le nôtre, Fidèle ! Tonton Serge est venu beaucoup moins souvent chez nous après ça : ses blagues ne nous faisaient plus rire.